MALVÉSI, VOISINS MAUVAIS

Juste à côté de Narbonne, Orano-Malvesi est l’une des cinq usines dans le monde à produire de l’uranium raffiné. Elle n’échappe pas à la nouvelle obsession du lobby nucléaire : mettre en place un recyclage des déchets issus de la fabrication de l’uranium et du plutonium, en installant deux nouveaux ateliers de transformation. Voilà qui agrandirait encore l’un des plus importants sites nucléaires européens, tout en surfant sur le mirage du « nucléaire durable ».

Pour nous éclairer à propos de la place de Malvési dans le nucléaire français et pour faire un point sur les enjeux locaux qu’implique l’implantation de ces nouveaux ateliers, nous avons décidé d’aller à la rencontre de Barbara (1), militante anti-nucléaire et habitante de Narbonne, qui lutte contre l’extension de l’usine.

En occitan, Malvési veut dire « mauvais voisin », ce qui est assez cynique puisque c’est le nom du lieu-dit où se situe cette zone industrielle qui regroupe une usine Arteris fabriquant des engrais, une partie du domaine viticole international de Gérard Bertrand, un site Total produisant des panneaux solaires, et donc cette usine qui appartient à Orano, ex-Areva. Cette usine est le premier maillon de la chaîne européenne de fabrication du combustible nucléaire. L’uranium 238, pour être utilisé dans les centrales nucléaires, doit subir tout un tas de transformations chimiques. Et l’une des premières transformations chimiques est donc effectuée ici.

Après son extraction des mines dans les pays producteurs (Kazakhstan, Niger, Canada, Namibie), souvent au prix de la vie des ouvriers, l’uranium arrive sous la forme d’une pâte verte. C’est de l’uranium concentré mais encore très naturel, il est radioactif et toxique pour l’homme sans seuil d’innocuité (la plus infime dose est dangereuse). Il va subir à Malvesi une première étape de purification et de conversion d’où va résulter un « sel vert » communément appelé « UF4 » (Tétrafluorure d’uranium). En 2017, 15 000 tonnes ont été produites, soit environ 320 tonnes expédiées chaque semaine par train jusque sur le site de Pierrelatte à Tricastin, dans la vallée du Rhône. Là-bas, l’UF4 va subir une seconde transformation et devenir l’ « UF6 » (Hexafluorure d’uranium), une forme gazeuse très fortement radioactive qui sera ensuite acheminée vers tous les réacteurs des centrales nucléaires.

Orano-Malvési, c’est évidemment le premier site nucléaire en France à avoir été construit, avant les centrales, puisque pour pouvoir fonctionner, ces dernières devaient avoir du combustible. À l’époque, c’est De Gaulle qui a inauguré et choisi cet emplacement, sur d’anciennes usines de soufre. L’intérêt était de pouvoir utiliser les grands bassins déjà sur place, indispensables au traitement des déchets liquides engendrés par le traitement de l’uranium. C’est donc pour une raison pratique que le site de Malvési a été choisi, sans se soucier qu’il se trouve à 2,5 km du centre ville de Narbonne. Cette activité de transformation de l’uranium a donc lieu depuis 1958, créant des dizaines de millions de mètres cubes de déchets toxiques depuis.

Est-ce que son activité a un impact sur l’environnement ?

Les déchets produits sont d’abord stockés dans des bassins de décantation, où la masse solide tombe au fond. Ce qui surnage est transféré dans des bassins d’évaporation, où le soleil et le vent aidant, une partie « disparaît » dans l’air. Ces transformations génèrent également des déchets liquides. Il faut savoir que les bassins sont situés sur une nappe phréatique, sinon c’est pas drôle… Or il y a des étangs à proximité et des événements ont donné la preuve que les bassins ne sont pas imperméables. En mai 1996, 28 pêcheurs de l’étang de Bages à Sigean ont posé une plainte pour « troubles de jouissance anormale du voisinage générateurs d’un préjudice financier pour les marins pêcheurs », à cause d’un apport chronique ou accidentel d’azote dans l’étang entre 1990 et 1998. Les juges ont reconnu coupable Orano et l’a condamné à une compensation financière.

Il faut également savoir que la transformation de l’uranium en UF4 nécessite l’utilisation de produits chimiques tels que l’acide nitrique, l’ammoniac (à raison de 3000 à 4000 tonnes par an) ou encore l’acide fluorhydrique (à raison de 4 à 5000 tonnes par an). Les risques chimiques et toxiques en font un site « SEVESO 2 », soit le seuil le plus haut, comme pour Lubrizol, l’usine qui a pris feu à Rouen en 2019, et comme 50 sites en Occitanie. Sauf que Malvesi est également un site nucléaire qui longtemps n’a pas dit son nom.

C’est vrai. Dans la région, l’existence d’un site nucléaire à Narbonne est assez méconnue.

Orano est très efficace pour cacher ce qu’elle fabrique. Il a fallu qu’à la suite d’une inondation en 2004, des digues de bassins lâchent, que 30 000 m3 de boues radioactives nitratées se déversent dans la plaine et que le laboratoire indépendant de la CRIIRAD (2) fasse des mesures révélant la présence d’Américium 241, issu de la désintégration du Plutonium, pour que les deux bassins qui avaient pétés soient déclarés Installation Nucléaire de Base (INB). Avant cela, Malvési n’était pas considéré comme un site nucléaire.

Récemment, le journaliste Martin Boudot (3) est entré sur site et a effectué des prélèvements de sol, d’eau, d’écorces d’arbres et toujours en partenariat avec la CRIIRAD, des mesures ont été réalisées. Certaines de ces analyses montrent qu’il y a des taux d’uranium de 1,39 mg par kilogramme dans la nappe phréatique, alors que le niveau d’uranium naturel dans l’eau à Narbonne est de 0,01 mg par kilogramme, soit 139 fois supérieur (4).

Est-ce que les projets en cours à Malvési sont liés au traitement des déchets produits ?

Nous n’en avons pas la preuve, mais en plus du stock de déchets liquides issus de la fabrication de l’UF4, il y aussi énormément de barils d’uranium appauvri. A l’heure actuelle, la France est saturée de déchets. Orano et EDF aiment bien appeler cela des « matières valorisables » parce que pour eux, c’est recyclable. Et c’est dans cette logique que s’inscrit le nouveau projet TDN-THOR (Traitement Des Nitrates – Thurmal Organic Reduction). C’est un énorme « four » qui va détruire les nitrates à très haute température. Une fois calcinée, une partie des déchets est solidifiée et compactée et l’autre sera rejetée dans l’atmosphère. Tout cela servira à vidanger les bassins. Selon les industriels, il y aura un filtre qui va bloquer 99,9% des particules fines et rien ne sera rejeté dans l’air, bien sûr.

Cette proposition a fait beaucoup débat, parce que les bassins fuient, c’est une horreur. Certains écolos étaient donc pour ce projet, mais nous sommes plus réservés. Nous avons trouvé la preuve que TDN-THOR ne marche pas, coûte trop cher et pollue. C’est un four expérimental fabriqué par STUDVIX, une entreprise scandinave qui en a vendu quatre dans le monde, dont deux aux États-Unis. Or, nous avons trouvé un rapport de la Cour des Comptes étasunienne (5) qui dit que THOR, a finalement coûté 1 milliard de dollars au lieu des 200 millions initialement prévus, alors qu’il ne marche pas et que son fonctionnement est certainement polluant et inefficace. Selon le gouvernement américain, il n’a été possible de traiter que 62 tonnes de déchets. Pour traiter 3500 m3 de déchets liquides nitratés avec ce four, il faudrait entre 3 et 7 ans. À Narbonne, il y en a 350 000 m3 à traiter. Il faudrait donc entre 300 et 700 ans pour traiter l’ensemble. Or, l’industriel a vendu le four à Orano-Malvési pour 80 millions d’euros en disant que les déchets seraient traités en quelques dizaines d’années.

Mais pourquoi Orano achète ce four TDN-THOR alors qu’il ne marche pas ?

Face au traitement des déchets nucléaires, les industriels inventent tout ce qu’ils peuvent. Je vois l’investissement dans ce four comme un acte désespéré. J’ai l’impression qu’ils se sont auto-mystifiés, qu’ils croient qu’ils vont réussir à traiter les déchets alors que tout prouve le contraire.

Il y a une volonté pour le nucléaire de redorer son blason, à la fois économiquement et publiquement. Il faut savoir que cette même entreprise, Areva S.A, change de nom tous les dix ans parce qu’elle a des procès ou tombe en faillite. Elle a d’abord été la Comurhex, puis la Cogema, puis Areva et maintenant Orano. Elle laisse donc des entités sur la paille pour en constituer de nouvelles. La seule branche d’Areva en ce moment qui ne semble pas en faillite ou avec des problèmes, c’est Orano Cycle, qui gère le site de Malvesi. Elle est donc en mesure de faire un peu ce qu’elle veut, surtout s’il s’agit de faire croire à un « nucléaire durable ». Enfin, je pense que TDN-THOR est l’arbre qui cache la forêt, la forêt étant NVH…

Peux-tu nous expliquer ce que serait cet autre atelier en projet, appelé NVH ?

NVH est l’acronyme de Nouvelle Voie Humide. C’est une manière de produire de l’UO2, le dioxyde d’uranium, un des éléments qui rentrent dans la fabrication du MOX : un combustible nucléaire utilisé dans 22 réacteurs en France à l’heure actuelle. Pour fabriquer le MOX, on prend de l’uranium et on prend du plutonium ; on le transforme en dioxyde d’uranium et dioxyde de plutonium, on mélange le tout et cela fait un nouveau combustible. Beaucoup plus chaud, beaucoup plus dangereux, beaucoup plus instable. C’est une spécialité française, qui avait été vendu et utilisé à Fukushima par exemple, avant que les trois réacteurs n’entrent en fusion. Alors que sa production entraîne inévitablement de nouveaux déchets, le MOX est vendu comme une solution de recyclage du nucléaire. Emmanuel Macron en est un fervent défenseur et c’est devenu une volonté politique d’en produire plus. Il ne faut pas oublier que Édouard Philippe a été dans son passé directeur des relations publiques chez Areva (7).

A partir de là, Malvési s’est vu accorder le droit, sans faire aucune étude d’impact, de faire construire un nouvel atelier, et d’en rénover un autre pour produire du dioxyde d’uranium. NVH servirait donc à produire plus d’UO2, contribuant ainsi à l’objectif de 300 tonnes de MOX supplémentaires par an. Cela entraînerait toujours plus de déchets alors qu’on est déjà à saturation, d’où l’intérêt de façade de TDN-THOR, vendu comme un couteau suisse permettant de retraiter tous les déchets nucléaires.

Le lieu le plus médiatisé en France par rapport aux déchets nucléaires en France, c’est Bure. Mais y en a-t-il ailleurs ?

Toutes les centrales nucléaires, ainsi que Malvési, La Hague en Normandie, et tous les sites de l’Andra dans l’Aube, stockent des déchets nucléaires. La France en est parsemée. Il y en a quasiment dans chaque département, cela déborde de partout. Bure ne serait qu’un site parmi d’autres où seraient enterrés les « 4% du volume de déchets représentant un danger mortel et quasi éternel pour tout être vivant » (8).

Aujourd’hui à Malvesi, la lutte a donc pour objectif que ni TDN, ni NVH ne se fassent ?

Exactement. Il y a des associations qui se mobilisent (Sortir du Nucléaire 11, TCNA, Rubrésus, Arrêt du Nucléaire 34, Colère, Greenpeace). Les Familles Papillons, un collectif citoyen à Narbonne, a réussi à rassembler 3000 personnes lors d’une manifestation en février 2020. Il y a aussi des actions en justice contre TDN et contre NVH. Les procès attaquent les permis de construire, l’autorisation d’exploiter et le non-respect de la convention de Barcelone (9).

Quels sont tes espoirs dans cette lutte locale ? Faut-il un retentissement plus large ?

Il faudrait gagner les procès intentés en justice contre TDN et NVH, que la cour d’appel de Marseille nous donne raison. Si cela ne marche pas, j’ai assez peu d’espoir. Il est très difficile de mener cette lutte localement, puisqu’elle concerne un territoire beaucoup plus large, international. En effet, si on empêche TDN et NVH d’exister, on fragilise le site et donc l’équilibre de la chaîne nucléaire européenne. Malvési fournit l’UF4, la base du combustible, pour tous les pays européens, donc aucun gouvernement européen ne laisserait le site se casser la gueule. Si on supprime Malvesi, il n’y a plus de production de nucléaire en Europe.

La seule solution pour fermer Malvési, c’est d’arrêter la production nucléaire au niveau global. Pour moi, il faut donc internationaliser la lutte. Si on ne gagne pas en justice, il faut caractériser le fait que cette usine pose problème, notamment en relevant la pollution qu’elle émet et sensibiliser l’opinion publique au danger pour l’humanité et pour la nature d’y être exposées. Si l’arrêt du nucléaire ne vient pas d’une volonté politique, il n’y a que la société civile qui peut le provoquer en mettant la pression. On ne peut donc pas gagner cette lutte si on ne gagne celle pour la transition énergétique. Je parle de la véritable transition énergétique, pas celle que nous proposent les industriels, celle qui passe par la division de notre consommation par deux ou par trois, qui exclue le nucléaire et le pétrole pour reposer sur les énergies renouvelables, en évitant qu’elles se fassent diriger par les mêmes multinationales dans une logique industrielle. On ne peut pas gagner la lutte de Malvesi sans la voir dans cette réflexion globale.

En attendant, nous sommes dans des choses très concrètes, pragmatiques. On fait des prélèvements, des formations pour connaître le sujet, on épluche des dossiers, des traductions, de la recherche fondamentale, du contact avec les syndicats. Il y a des tâches au quotidien et nous ne sommes jamais assez nombreux. Il faut que les gens sachent, que les gouvernements sachent que l’on sait et ensuite on pourrait attaquer les actions.

+ D’infos sur www.rubresus.org ou www.tcnarbonne.org

Texte : JeanBaptiste Anabatisted / Illustrations : Marco

(1) Le prénom a été changé.

(2) Commission de Recherche et d’Information Indépendante sur la Radioactivité.

(3) Mesures réalisées pendant la réalisation d’un reportage pour la série documentaire Vert de Rage sur France 5.

(4) « Pollution, radioactivité : un documentaire enquête sur l’usine Orano Malvési à Narbonne », www.tcnarbonne.org.

(5) Voir l’analyse du rapport de la cour des comptes des USA (le « GAO ») sur www.tcnarbonne.org.

(6) Libération, 05/04/17.

(7) « Entre 2007 et 2010, Édouard Philippe a été directeur des affaires publiques chez Areva. Entre les déboires de l’EPR, le gouffre d’Uramin et le scandale des mines au Niger, c’est la période noire pour le groupe nucléaire, celle qui le mènera à la faillite. », Médiapart, « Edouard-Philippe, discret directeur d’Areva », 25/06/17.

(8) Idem note 6.

(9) La convention de Barcelone est une convention régionale adoptée en 1976 pour prévenir et réduire la pollution en mer Méditerranée.