L’invention de Lourdes

Les visions de la Vierge par Bernadette Soubirous ont rarement été analysées au regard de ce qu’a été le 20ème siècle, à savoir la généralisation du capitalisme et le renouveau du caractère missionnaire de l’Église. Mais surtout, les apparitions dans les Pyrénées sont le témoignage d’une culture préchrétienne plus ancienne, que le catholicisme s’est réapproprié ou qu’il a tenté de faire disparaître.

Une première pour un président de la Ve République : le 16 juillet, Emmanuel Macron s’est invité à l’anniversaire des « apparitions de la Vierge Marie », célébrées comme chaque année au sanctuaire de Lourdes. « Jupiter » a suscité la polémique en raison de l’entorse faite à la séparation des Églises et de l’État. Reste que jusqu’à nos jours, au-delà de l’aspect religieux, l’histoire des apparitions de Lourdes demeure un phénomène peu connu du point de vue anthropologique et politique. 4000 auteurs auraient écrit sur Bernadette Soubirous, mais la plupart sont des croyant.es et des ecclésiastiques (1). Les travaux récents de sociologues ou d’historiens offrent des outils pour porter un nouveau regard critique. En effet, si le phénomène des apparitions mariales (ou mariophanie) est aujourd’hui perçu comme relevant officiellement de la sphère du christianisme, on en recense des centaines dès la fin du Moyen Âge, documentées par des sources fiables (2). Or, l’Église ne s’est réellement accaparée ces phénomènes qu’à partir du milieu du XIXe siècle, lorsque l’autorité ecclésiastique a conféré à quelques-uns d’entre eux une forme de légitimité recherchée : « l’exemple classique en est le cas de Lourdes, passé très tôt du statut de lieu d’apparitions à celui de “cité des miracles” » analyse l’historien Joachim Bouflet.

Une Vierge Marie sans tache

Beaucoup moins connue, en 1846, l’apparition mariale de La Salette, dans les Alpes, ouvre la voie à une reconnaissance par l’Église via un modèle « attestataire » dans lequel les évêques se prononcent sur la réalité ou non du fait. Quelques années plus tard, Bernadette Soubirous, âgée de 14 ans, dit être le témoin de dix-huit manifestations de la Vierge entre février et juillet 1858, à la grotte de Massabielle, près de Lourdes. Soudain, une foule de plus en plus importante s’y rend pour assister aux « extases mystiques » de l’adolescente. Lourdes est un événement d’autant plus fracassant qu’en même temps s’affirme la presse quotidienne à fort tirage, avec ses débats et ses polémiques. Rapidement, en 1862, l’évêque de Tarbes Mgr Laurence publie au nom de toute l’Église un mandement qui reconnaît officiellement les apparitions. Le décalage est pourtant flagrant entre les conclusions de ce mandement épiscopal et le rapport initial du commissaire Jacomet au préfet des Hautes-Pyrénées, premier à recueillir le récit de Bernadette Soubirous en mai 1858. En effet, dans ses premières déclarations au commissaire, l’adolescente décrit l’objet de sa vision, employant surtout, dans sa langue qui était le gascon, le pronom démonstratif « aquera », c’est à dire « celle-là », ou la « dame ». Aurait-on fait dire ensuite à Bernadette qu’il s’agissait de la Vierge Marie ?

En 2017, la sociologue Laetitia Ogorzelec a analysé longuement l’enjeu des sources, montrant que la vérité de Lourdes se construit, à différents niveaux, grâce à la « mobilisation à rebours des diverses formes d’un travail que l’on pourrait qualifier de falsification ». L’apparition de Lourdes fut avant tout l’occasion pour le pape Pie IX d’imposer le concept d’Immaculée Conception, décrété seulement quatre ans auparavant, en 1954, et qui était loin de faire consensus dans l’Église, à savoir que la Vierge Marie serait « sans tache », exempte du péché originel. Ainsi, selon l’Église le 25 mars 1858, la « dame » que voyait Bernadette Soubirous se serait elle-même présentée ainsi en gascon : « Que soy era immaculada councepciou » (Je suis l’Immaculée Conception).

Éloigner ensuite Bernadette

Ce que l’on sait moins : en 1860, le préfet des Hautes-Pyrénées, Oscar Massy, craignant que ce « fatras de superstitions » ne perturbe l’ordre public, fait fermer et vider la grotte de Massabielle de tous les objets de culte. Mais devenu le bouc émissaire du clergé, Massy est muté à Grenoble, où il meurt quelques mois plus tard. Comme lui, les protagonistes les plus sceptiques ne vont pas en sortir indemnes. Les archives du commissaire Jacomet vont disparaître et ne seront retrouvées, que cent ans plus tard, par l’abbé et théologien René Laurentin. Sans plus aucun obstacle, la grande machine religieuse est lancée : dès janvier 1862, la construction d’un immense sanctuaire marial est entamée ; le 4 avril 1864, une statue de la Vierge est inaugurée en grande pompe lors de la première procession organisée par l’Église qui réunit plus de 10 000 personnes… Le business des cierges et de l’hostellerie devient rapidement très lucratif. Toute sa courte vie, Bernadette Soubirous sera à la fois tenue au secret et l’objet de luttes, y compris marchandes : comme en 1862 où les photographes se disputent le privilège de pouvoir prendre des photos de la jeune femme, puis de les vendre. Pour l’historienne américaine Ruth Harris (4) « il était clair que Bernadette constituerait un « problème » aussi longtemps qu’elle resterait à Lourdes : le comportement des foules en mai 1866 montra bien que sa présence détournait l’attention du sanctuaire, de la grotte et de la Vierge ». Juillet 1866, à l’âge 22 ans, elle est contrainte de quitter les Pyrénées pour le couvent de Nevers dans la Nièvre. Cloîtrée et déracinée, elle y passera treize ans avant de mourir à l’âge de 35 ans, officiellement de la tuberculose.

Faire disparaître les cultures animistes

Un an après les apparitions de Lourdes, le village d’Arnaud-Guilhem en Haute-Garonne connaît une longue série de manifestations mariales. À partir de juin 1859, la Vierge en pleurs serait apparue à quatre bergères. Les faits, qui se prolongent durant dix-huit mois, n’ont guère de retentissement, autre que régional. Pour ne pas concurrencer Lourdes, en 1861 les autorités ecclésiastiques interdisent d’en parler et les quatre filles sont confiées à des religieuses du Dorat, en Haute-Vienne. Les faits sont bientôt oubliés. Il faut savoir que les Pyrénées et les Alpes, christianisées de manière tardive, regorgent d’apparitions féminines mentionnées depuis la fin du Moyen Âge. En 1988, l’historien Xavier Recroix a montré qu’elles étaient le reflet de l’inconscient collectif, « la survivance de thèmes archaïques exprimant à leur manière la croyance en la relation permanente de l’Homme avec le surnaturel » (4). Pour cela, il a recensé une profusion de sanctuaires ou de sites pyrénéens réputés avoir été le théâtre d’apparitions d’entités comparables.

Dès les années 70, l’historienne Suzanne Gratacos, dite Isaure, a réalisé un recueil de la tradition orale du Couserans et du Comminges, dans les Pyrénées Centrales (5). Grâce à de nombreux enregistrements sonores et vidéos, elle a démontré la permanence évidente de croyances préchrétiennes dans les populations valléennes, au moins jusqu’à l’entre-deux guerres, tout particulièrement concernant des entités féminines habitant dans les grottes. « Parmi les récits mythiques qui courent tout le long des Pré-Pyrénées calcaires, il en est un qui met en scène des hadas (en gascon : fées) que l’on appelle aussi partout démaïselas (demoiselles) ou damas (dames) ». Leur habitat supposé est à l’origine de nombreux toponymes. « Les hadas sont, dit-on, vêtues de blanc. Pour de nombreux informateurs, c’est le linge blanc, étendu non loin de la grotte, qui relevait leur présence » écrit-elle. Enfin, Gratacos a relevé dans les récits une autre constante : la grotte d’apparitions est à proximité du village, sans pour autant être visible ou facilement atteignable, de dimensions modestes et de cette cavité s’échappe une résurgence. Or ceci caractérise également la grotte de Massabielle à Lourdes. Tenant compte de cet imaginaire collectif : Bernadette Soubirous n’a-t-elle pas eu d’abord le sentiment de voir une hada ?

Les secondes missions de l’Église

Peu après l’apparition de Lourdes, partout dans le sud de la France, on installe à l’entrée des villages ces immenses Christ sur la croix, coulés de manière industrielle, et ces statues de la Vierge toutes identiques, montées sur pierre de taille avec l’année de la « mission » gravée. On arase aussi les derniers vestiges du paganisme, comme en 1871, lorsque l’Église fait détruire à l’explosif le calhaou d’arriba-pardin, un mégalithe où se retrouvaient la nuit pour danser les villageois de la vallée du Larboust. En effet, l’apparition de la Vierge Marie à Lourdes s’inscrit dans le sillage du renouveau des missions catholiques, initiées par la restauration de la « Compagnie de Jésus » en 1814 et par la fondation à Lyon de l’« Œuvre de la Propagation de la foi » en 1822. Dès lors, les prêtres et les sœurs, en mission dans les campagnes européennes comme dans les colonies, profitent des progrès de la navigation et de la construction des chemins de fer pour voyager jusqu’au Pacifique et au cœur du continent africain. En Europe, ces missionnaires tissent un très vaste réseau hospitalier, manufacturier, et surtout enseignant qui redéfinit considérablement la société dite traditionnelle : les rapports de production, la relation à la Nature, les savoir-faire paysans, la place de la femme, l’éducation des enfants… Ce que l’on appelle la tradition n’a souvent pas plus de 150 ans : on sait notamment que la virginité avant le mariage, concept bourgeois par essence, ne s’impose que très tardivement dans les sociétés rurales via l’enseignement religieux. Et c’est grâce à Lourdes, qui repose sur la « virginité perpétuelle » de Marie, que l’Église accroît cette pression morale sur les femmes.

La redéfinition du divin

En parallèle, la « disciplinarisation des corps », chère au philosophe Michel Foucault, était une condition préalable au développement de la société capitaliste, c’est-à-dire pour l’État et l’Église transformer les individus en force de travail. En effet, vers 1850, l’industrie rurale est à son apogée car, bien avant la généralisation du pétrole, l’exploitation de la forêt et l’utilisation de la force motrice de l’eau étaient les piliers du système de production (6). Bon gré mal gré, les entrepreneurs devaient cependant accepter de nombreux compromis car la main-d’œuvre rurale n’hésitait pas à changer d’activité en fonction des saisons, des circonstances et des superstitions. Pour ancrer définitivement le travail salarié, il a fallu séparer l’Homme de la Nature et en finir avec les cultes païens, comme celui des hadas, et les remplacer par le christianisme. C’est ce qu’a montré Silvia Federici dans l’ouvrage majeur « Caliban et la sorcière » (7), à savoir que l’éradication d’une conception animiste du monde était une condition nécessaire à la rationalisation du capitalisme naissant : « comment les nouveaux entrepreneurs pouvaient-ils imposer des cadres réguliers de travail à un prolétariat ancré dans la croyance qu’il y a des jours favorables et d’autres pas ». Dénonçant le contrôle croissant des corps féminins à partir de la Renaissance, Federici rappelle que « la chasse aux sorcières ne disparut pas […] du répertoire de la bourgeoisie avec l’abolition de l’esclavage ». Avec le temps, cette persécution fut menée par les communautés assujetties elles-mêmes contre leurs propres membres : en 1856, Jeanne Bédouret, une femme de 60 ans accusée de sorcellerie, fut brûlée vive dans un four à pain à Pujo dans les Hautes-Pyrénées. Ainsi, Lourdes doit aussi être interprétée comme une attaque ultime contre une vision magique du monde qui, en dépit des efforts de l’Église, prévalait jusqu’alors dans les Pyrénées.

Jean Sébastien Mora

Illustration : Marco


1 : Le père Léonard Cros, en 1913, est le seul à avoir questionné la véracité des sources historiographiques.

2 : Joachim Bouflet, Dictionnaire des apparitions de la Vierge Marie, éditions du Cerf, 2020.

3 : Ruth Harris, Lourdes, La grande histoire des apparitions, des pèlerinages et des guérisons, éditions Jean-Claude Lattès, 2001.

4 : Xavier Recroix, Récits d’apparitions mariales (Pyrénées Centrales), Revue du Comminges, 3e trimestre 1988.

5 : Isaure Gratacos, Fées et gestes. Femmes pyrénéennes : un statut social exceptionnel en Europe, éditions Privat, 1989.

6 : Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Chap. VIII. Les usines à la campagne, éditions Agone, 2018.

7 : Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, éditions Entremonde, coll. Senonevero, 2014.