Florian, le saigneur de la forêt pyrénéenne

Industrialisation de la forêt, pression démesurée sur une seule espèce d’arbre, production déconnectée des besoins locaux… À Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées, l’installation du groupe transnational Florian inquiète les défenseurs de l’environnement. Le volume et la spécificité des coupes envisagées font peser des menaces à la fois sur les écosystèmes forestiers montagnards et la pérennité de la filière bois locale.

Transformer annuellement 50 000 mètres cubes de hêtre de haute qualité en bois d’œuvre, principalement pour l’exportation, c’est le projet fou dénommé « Trieste » et initié fin 2019 par Bernard Plano, le président PS de la communauté de communes de Lannemezan (CCL). Pour cela, il a fait appel à un géant italien, Florian, qui se définit lui-même comme « l’un des principaux spécialistes mondiaux de la transformation du bois dur », fort de 17 scieries et de plusieurs sites de transformation en Europe, surtout en Croatie et en Italie, avec un chiffre d’affaire total de 120 millions d’euros en 2019.

Mais la résistance à ce projet s’organise. En dépit d’une pluie continue sur tout le week-end, les marches du 10 octobre 2020 sur l’ensemble de la chaîne des Pyrénées ont réuni 1300 personnes selon « Touche pas à ma forêt », un collectif d’une quarantaine d’associations et de syndicats opposés à la « méga-scierie » Florian. Le lendemain, 1500 manifestant-es étaient également rassemblés à Lannemezan, après une nouvelle longue marche, des conférences et des réunions d’informations. Et tout récemment, c’est place du Capitole, à Toulouse, que 500 personnes se sont retrouvées le 14 février déguisées en arbre pour un « die-in ». L’enjeu a rapidement débordé sur le champ politique. D’autant que le travail des associations a montré que sans soutien financier de la région Occitanie, l’italien Florian ne pourrait pas s’implanter dans les Hautes-Pyrénées.

Présenté comme la première source d’énergie renouvelable en France, le bois reste une production fragile et limitée. Bernard Plano, qui tient toujours à rappeler, comme gage de crédibilité, qu’il est ancien PDG de Matra System et EADS System (devenu Airbus Group en 2014), se veut rassurant. Hélas, il n’est jamais vraiment question d’écosystème forestier et de biodiversité dans sa démonstration, seulement de « ressources ». Et derrière les chiffres de la CCL, les forestiers en devinent d’autres : en moyenne, seul 25 % du volume total d’un arbre peut être obtenu en bois d’œuvre, à partir de la partie la plus dense et homogène à la base du tronc, le reste étant utilisé pour le chauffage ou la papeterie. Pour obtenir la qualité exigée par l’industriel Florian, soit 50 000 m3 de hêtre de bois d’œuvre, il va falloir en amont entre 400 et 540 000 mètres cubes de bois, soit deux à trois fois la quantité produite actuellement.

Plus globalement, les opposant-es dénoncent le parachutage d’un « grand projet inutile et imposé », dans le sillage de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou du barrage de Sivens. En effet, sur un investissement total de 11 millions d’euros (7 millions pour l’immobilier et 4 millions pour la machinerie), le groupe Florian n’apporterait que 40 % de cet investissement, les 60% restants étant du financement public à savoir 6 millions injectés par l’État et la Région.

Avec un processus industriel très automatisé, Florian n’emploierait dans sa scierie que 25 salariés pour obtenir ces quantités démentielles de bois d’œuvre. De quoi questionner le bien fondé de subventions publiques au nom de l’emploi. Bernard Plano fait également miroiter la création de 90 emplois de bûcherons, débardeurs et conducteurs de grumiers. Or, depuis plusieurs années déjà, la filière bois manque de travailleurs dans ces métiers pénibles et dangereux, et peine à recruter autrement qu’à l’international.

De son coté, le projet de centrale à biomasse est de l’ordre de 9 millions d’euros d’investissement, pour 18 emplois salariés promis. La société Lannemezan Bois Énergie, qui a remporté l’appel d’offre pour cette centrale, bénéficie de grosses subventions octroyées par la région Occitanie et l’État : 175 000 euros déjà versés en 2020. C’est une association entre le fond d’investissement LCEET, actionnaire majoritaire, et Energies Services Lannemezan (ESL), société d’économie mixte où la mairie de Lanemezan est majoritaire à 75% et qui distribue électricité, gaz et eau à toute la commune. Bernard Plano en est donc président, comme il dirige la mairie et la comcom qui lance le projet, sans oublier qu’il est élu au conseil régional où se décident les subventions. Il y est influent puisqu’il dirigeait l’agence de développement régional « Midi-Pyrénées Expansion » jusqu’il y a peu. L’ex dirigeant d’entreprise et ancien patron d’une boite de consulting semble avoir parfaitement réussi son intégration dans le monde des affaires… politiques.



« La mécanisation de l’exploitation fait peser des menaces sur la forêt »

Nous sommes allés à la rencontre de J., membre du SNUPFEN (Syndicat National Unifié des Personnels des Forêts et de l’Espace Naturel, affilié à Solidaires), et de D., l’un des porte-parole du mouvement d’opposition au projet Florian, SOS-Forêts.

Quel est le sens de l’engagement du SNUPFEN contre le projet Florian ?

J. (SNUPFEN)  : « Je suis forestier à l’ONF [Office National des Forêts], je m’occupe depuis 12 ans des plans de gestion des forêts, et plus récemment je suis référent pour la sylviculture. Le SNUPFEN a une position particulière parce que nous sommes un syndicat qui met au centre de sa démarche les questions écologiques. On a participé à la création de SOS-Forêts, un collectif national qui s’est positionné aux cotés des associations de défense de l’environnement contre le projet de centrale thermique à biomasse d’EON à Gardanne (1), en Provence. La lutte contre le projet Florian vient notamment de la rencontre entre une première force d’opposition qui s’est organisée et l’antenne locale de SOS-Forêts. Nous avons amené une grille d’analyse plus professionnelle de gestion de la forêt dans ce dossier. »

Le volume et la spécificité des coupes envisagées font-elles peser des menaces sur les écosystèmes forestiers montagnards ?


D. (SOS-forêt) : « Pour obtenir autant de bois d’œuvre sur le hêtre, il faudra parfois aller chercher des gros troncs très loin, avec tout l’impact du débardage et d’aménagement des pistes. Aujourd’hui on trouve des abatteuses à peu près partout et depuis 2-3 ans, il en existe qui exploitent dans les pentes les plus raides, grâce à des techniques d’arrimage. Pour tenter de répondre aux inquiétudes concernant les aménagements forestiers, de manière surréaliste, Bernard Plano a annoncé des dirigeables pour permettre d’extraire le bois dans des zones les plus inaccessibles ! L’initiative est née d’un groupe français, Flying Whales (2), qui en parle depuis quelques années. Ancien PDG d’EADS, Plano a une vision techniciste du monde, c’est à dire qu’il y a toujours une solution technique aux problèmes. Or c’est une fausse solution. »

J. (SNUPFEN) : « La mécanisation de l’exploitation fait peser des menaces sur la forêt parce que les abatteuses sont des machines énormes qui tassent très fortement le sol. Mais le principal problème ici, c’est que Florian est à la recherche de gros bois. Vu que les vieux arbres sont rares, c’est à dire au moins 100 ou 120 ans, les bûcherons vont aller en prélever dans les forêts de toutes les Pyrénées. Or on sait qu’il n’y a pas assez de gros bois en forêt, mort et vivant, pour améliorer la résilience face au changement climatique ou encore servir d’habitat à des espèces particulières. Pour des questions de qualité écologique des forêts, il faudrait davantage laisser vieillir. En effet, les vieux arbres constituent des niches écologiques très fortes avec leurs caries de cœur, les coulées de sève, leurs craquelures, les champignons lignicoles… Autant de micro-écosystèmes qui abritent une profusion de petits mammifères et d’insectes comme les xylophages ou les abeilles sauvages. Or les forêts pyrénéennes ont été très dessinées pour le charbonnage au XIXème.»

D. (SOS-forêt) : « Une autre image très parlante concernant l’impact du projet Florian, c’est qu’il va multiplier au moins par trois la quantité de hêtre prélevée dans les forêts pyrénéennes. Or avec le réchauffement climatique, le hêtre pyrénéen souffre d’étés trop secs. Il est risqué du point de vue écologique d’ajouter une pression supplémentaire. Dans cette zone, les plus vieux hêtres recensés ont été datés à 478 ans. Or le projet Florian amène à couper un hêtre autour de ses 120 ans, quand il a atteint 80 cm de diamètre. Ceci consiste à abattre des adolescents, qui n’ont pas eu le temps d’absorber assez de carbone, ni de suffisamment se reproduire. »

J. (SNUPFEN): « Bien sûr, produire du bois permet de réduire l’usage du fer, du béton, du plastique… Donc si on veut réduire ces matières-là, dont l’impact écologique est très fort en terme d’émission de carbone, le bois est capital. Ainsi, dans l’absolu, c’est bien de pouvoir scier du hêtre. Et cela a plus de sens d’en faire du bois d’œuvre que de la pâte à papier ou du combustible. Mais nous craignons que la forêt ait à s’adapter à l’industrie, alors que ce devrait être l’inverse. Que fera Florian si le bois d’œuvre n’est pas suffisant ? Soit il ira chercher du bois du même type dans le Massif Central, avec un impact écologique fort en terme de transport, soit il se tournera vers d’autres essences accessibles, comme le chêne, le sapin ou le douglas, qui sont pour l’instant le créneau des autres scieries. Celles-ci se retrouveront donc dans une situation de concurrence face à un mastodonte auquel ils pourront difficilement faire face.»

Le collectif « touche pas ma forêt » dénonce aussi le projet d’une centrale à biomasse, qui brûlerait le bois non sélectionné pour l’ouvrage pour être transformé en énergie électrique et thermique.

D. (SOS-forêt) : « La cogénération colle l’étiquette « écolo » et « recyclage des déchets » au projet d’installation de Florian. Mais c’est un leurre car brûler du bois rejette aussi du CO2, et que pour la même quantité de chaleur, plus de CO2 est libéré comparativement au pétrole. Tous les modèles de transition énergétique sérieux montrent que l’on ne substituera pas notre consommation actuelle par du renouvelable. Une vraie transition énergétique passe par une économie d’énergie. Il arrive un moment où la forêt atteint un équilibre entre le CO2 qu’elle capture et celui qu’elle émet par la respiration et la décomposition du bois. Pour simplifier, on substitue la combustion du bois à sa décomposition mais ça n’arrive que rarement… Et encore moins dans les forêts françaises, qui sont très loin de cet état d’équilibre ! »

J. (SNUPFEN) : « On ne sait pas précisément quel modèle de centrale Bernard Plano prévoit de construire à Lannemezan. Mais sur la partie électricité, c’est assez clair, on est sur une moyenne de rendement de 30% en général. C’est très mauvais. Au delà des chiffres, la biomasse est un problème d’époque. Il n’y a pas d’intérêt à brûler des quantités croissantes de bois pour faire de l’énergie. C’est même fou qu’on en soit encore là, ça semble anachronique. Et de surcroît, ces projets participent à une privatisation de la production d’électricité, avec les dérives qu’on connaît chaque fois qu’on privatise des biens communs de première nécessité ».

On assiste à une bataille de chiffres, notamment entre les promoteurs et les opposants au projet Florian. L’ONF a été consultée, puisque les deux tiers des coupes proviendraient des forêts publiques. Qu’en dit-elle ?

J. (SNUPFEN) : « Le rapport de l’ONF précise que « oui, le projet est viable, à condition que… », notamment à propos des infrastructures de circulation (pistes, routes…) mais aussi d’exploitation, comme les installations de câble de débardage. Ce rapport estime que, dans l’absolu, le bois est bien « disponible » mais que plus de la moitié est difficilement accessible, étant sur des pentes de montagne ou loin des pistes. Cependant à l’intérieur de l’ONF, peu de personnes pensent que du point de vue de l’exploitation les chiffres se tiennent. Et puis l’ONF subit un démantèlement progressif depuis quelques années : coupes budgétaires, mise en place de filiales, de sous-traitants privés, réduction des missions d’intérêt général, comme par exemple les missions de police pour faire respecter la réglementation sur le respect de l’environnement. Il y a donc une pression pour la productivité qui va dans le sens de dire « oui » à un tel projet » .

Où en est-on de la lutte ?

D. (SOS-forêt) : « Les marches fin octobre sur l’ensemble de la chaîne des Pyrénées ont réuni plusieurs milliers de personnes. Une étape importante a été franchie dans cette lutte. Depuis, l’information circule dans la population et le débat s’est imposé jusqu’au niveau du conseil régional d’Occitanie. Comme réponse, la présidente Carole Delga et les promoteurs du projet ont lancé une « étude concertation », qui est un autre nom pour dire « audit ». On espère que celui-ci va au moins recalibrer le projet. Mais soyons clairs, même redimensionné, il est trop lourd, trop hégémonique et ne nous satisfera pas. Au terme de nos mobilisations, le 8 janvier, un moratoire a été obtenu le temps de cet audit, sur le projet lui-même comme sur ses études complémentaires. Indéniablement, à quelques mois des élections régionales, même si ce dossier n’a pas été formellement évoqué en séance, la présidente PS Carole Delga, candidate à sa réélection, tente de repousser ses décisions afin que l’enjeu ne pèse pas trop sur sa campagne électorale. L’audit répond donc aussi à une stratégie de gain de temps. Nous craignons que le projet soit donc relancé après le scrutin ».

Il y aussi l’enjeu d’un développement de l’économie locale du bois ?

D. (SOS-forêt) : « Rapporté à la centaine d’emplois directs et indirects créés, l’investissement public parait disproportionné dans le projet Florian. Face à ce projet, nous exigeons la mise en place d’une politique forestière multifonctionnelle, qui respecte les écosystèmes, capable d’accompagner les scieries locales et d’assurer un devenir territorial à la filière bois, de la coupe à l’utilisation finale. Dans un secteur fragmenté en une myriade de petits acteurs, notre contre-projet est en cours de construction. Le paradoxe est que Florian vient ici sans prendre de risque : le hêtre est à 5 euros le m³, il est soutenu par les pouvoirs publics et il a déjà tout le réseau pour le commercialiser à l’étranger. Nous avons donc trois principaux axes de recherche pour développer la filière bois locale. Premièrement, la revalorisation. De plus en plus souvent, le bois est remplacé par du plastique et autres produits de synthèse. Il faut inverser cette dynamique, remettre du bois dans le mobilier, les outils, etc. Notamment avec les commandes des collectivités, qui créent des appels d’air. Deuxièmement, distinguer ce qui est fait ou faisable, et ce qui pourrait se faire : beaucoup de savoir-faire se sont perdus avec l’industrialisation mais inversement, les nouvelles technologies ouvrent de nouvelles techniques et perspectives dans l’utilisation du bois. Enfin, se réunir avec les acteurs et les actrices du bois pour voir concrètement ce qui est possible, avec qui, comment, etc. C’est la plus grosse partie de la démarche. D’ailleurs on appelle à ce qu’il y ait plus de personnes du secteur du bois qui nous rejoignent pour construire ce projet alternatif. Celles et ceux intéressé-es peuvent nous contacter à l’adresse touchepasamaforet-oc@gmail.com. Nous n’avons pour l’instant pas de grands événements prévus, sauf peut être le 21 mars, lors de la journée internationale de la forêt ».


Rendez vous sur le site http://sosforetpyrenees.com/ pour plus d’informations.

Propos recueillis par Orso - Illustration : Marco

1 : Lors de la fermeture progressive de la centrale à charbon de Gardanne en 2015, le groupe allemand E-On a répondu à un appel d’offre de reconversion en centrale à biomasse. Un projet titanesque, démesuré et destructeur. www.alternativesforestieres.org

2 : « Les Français de Flying Whales veulent construire des dirigeables pour le transport de charges lourdes », 27/07/20, www.lemonde.fr.