Cépages interdits : legalize It !

Il existe des variétés de vigne qui ne demandent quasiment aucun traitement. Elles ne sont pas apparues récemment dans un laboratoire de recherche sur les OGM , mais ont été sélectionnées naturellement il y a plus d’un siècle. Ce sont les hybrides. Ils ont été longtemps dénigrés, et pour certains interdits par l’État en 1934 pour le plus grand profit des industriels du vin. Aujourd’hui les hybrides attirent de nouveau l’attention de ceux qui envisagent une viticulture sans intrans phytosanitaires. Buveurs de vin de tous les pays, organisez-vous !

À l’état sauvage, toutes les vignes sont des lianes, qui poussent naturellement dans la forêt. Elles font partie de la famille des Vitaceas qui se divise en différents genres, sous genres et espèces, selon un arbre généalogique complexe. Ces dernières se sont différenciées les unes des autres au gré de la dérive des continents, ont évolué avec les glaciations, se sont adaptées en fonction des différents climats sous lesquels elles ont élu domicile. Sur le continent américain, on trouve par exemple vitis rupestris ou vitis labrusca dont le nom vient du latin « qui vient de la forêt ». En Europe jusqu’au siècle dernier il n’y a qu’une espèce : Vitis Vinifera, « qui donne du vin ».

Depuis le mésolithique jusqu’au 19ème siècle il existe des traces de groupes de cueilleurs ayant ramassé des raisins sauvages pour en faire des boissons fermentées. Parallèlement, la vigne à été domestiquée progressivement par l’homme, devenu sédentaire. Le vin a d’abord été un produit prisé, réservé aux élites, avant de devenir un produit indispensable à l’usage quotidien. En colonisant les Amériques, les européens ont très vite voulu planter de la vigne pour assurer leur consommation sur place. Les variétés naturellement présentes n’étaient pas appréciées des colons, elles offraient des raisins dont le goût fort et particulier était décrit comme, au mieux un goût de framboise, au pire un goût « foxé », associé à l’odeur de l’urine de renard.

La premier croisement entre la vigne européenne et vigne américaine s’est fait à cette époque de manière naturelle. De nombreuses tentatives d’implanter Vitis vinifera sur le sol américain ont eu lieu mais sans grand succès. Les cultures ont donc été progressivement abandonnées et certaines vinifera se sont naturellement hybridées avec les vignes indigènes voisines.

Les maladies américaines pulvérisent les vignes françaises

La deuxième rencontre se fait un peu plus tard, de manière fortuite, sur le vieux continent. Après la révolution française, la mode des collections exotiques bat son plein. Des spécimens de vignes américaines sont emmenés par bateau vers l’Europe pour enrichir les jardins botaniques. Elles emmènent avec elles des champignons (mildiou, oïdium, blackrot) et un puceron qui attaque les racines de la vigne, le phylloxéra. La rencontre de ces nouveaux parasites avec la vigne européenne est catastrophique. Il s’en suit une contamination de grande ampleur que même les débuts des traitements chimiques à base de souffre et de cuivre pour les champignons, ou l’immersion des pieds par noyade pour le phylloxéra, peinent à enrayer. Entre 1870 et 1910, la quasi totalité du vignoble français a dû être arraché. Devant cette catastrophe nationale, la solution a surgi du problème lui-même. Les vignes américaines résistaient bien aux maladies avec lesquelles elles avaient co-évolué, même si le goût de leurs baies restait très peu apprécié.

Deux sortes d’expériences ont alors été menées pour conjuguer la robustesse de la vigne américaine au goût délicat des variétés de vinifera. La première consiste à greffer sur des racines de vignes américaines les anciens plants européens. On dispose ainsi d’un « porte-greffe » résistant au phylloxéra, en sauvegardant les cépages traditionnels et leurs qualités gustatives. La seconde méthode reproduit artificiellement un phénomène naturel : l’hybridation. En pollinisant les différentes variétés de vignes entre elles, puis en récoltant les pépins des premiers raisins qui sont ensuite replantés, on obtient à la génération suivante une nouvelle variété de vigne que l’on nomme un « hybride producteur direct ». Des hybrideurs célèbres comme Albert Siebel et Georges Couderc créent ainsi des milliers de variétés à la fin du 19ème siècle, et donnent leur nom a de nombreux cépages (1).

La crise du phylloxéra a entièrement redessiné la carte du vignoble français et européen. Les anciennes vignes ont presque toutes été arrachées et le nouveau vignoble se compose en majorité de vignes greffées, mais aussi d’hybrides qui occupent une place importante. L’implantation des hybrides, variétés naturellement plus résistantes que les vignes greffées, va de pair avec une diversification des pratiques viticoles. Le vin n’est plus l’apanage des bourgeois et des grands propriétaires terriens, la vigne s’intègre au monde paysan et au monde ouvrier. On la voit apparaître dans les jardins ou sur les treilles, afin de produire du vin de table pour la consommation familiale.

L’arrêt de mort de la vigne prolétaire

Dans les années 1930 la France est à l’apogée de son empire colonial. Le vignoble français produit à plein régime et le vignoble algérien a connu une expansion vertigineuse, passant de 200 000 à 400 000 hectares en dix ans. Ruinés par la crise du phylloxéra, des viticulteurs français se sont expatriés en Algérie, pour fuir la misère. Ils bénéficient d’un climat idéal, et d’une main d’œuvre à bas coût. Le vin algérien, fort et puissant, est prisé pour couper les vins français trop peu chargés en alcool. Les algériens étant majoritairement de confession musulmane, la quasi-totalité de la production est exportée.

En 1934, les quantités produites engendrent une crise de surproduction. Traditionnellement les excédents des produits de la vigne sont distillés, ou passés en vinaigrerie, mais la France possède également à cette époque un fort surplus de betterave, de canne à sucre et de cidre qui remplissent les besoins de ces secteurs. L’État Français fait alors un choix politique en ne remettant pas en question la production en quantité industrielle algérienne. Il lui faut donc trouver des ennemis intérieurs. C’est en toute logique la production artisanale de ces vins non taxés, auto-produits par les petits paysans et les ouvriers, qui va être la cible privilégiée des réformes engagées par le gouvernement.

Le 24 décembre 1934 à 22 heures les quelques députés pressés de partir en congés pour Noël votent une série de mesures visant à interdire certains cépages. En janvier 1935, la parution au Journal Officiel est la suivante : « Il est interdit d’offrir en vente et de vendre sur le marché intérieur ainsi que d’acheter, de transporter ou de planter les cépages énumérés ci-après, quelles que soient les dénominations locales qui leur sont données : Noah, Othello, Isabelle, Jacquez, Clinton, Herbemont » (2). Ces cépages sont des hybrides de deux vignes américaines (Isabelle, Clinton et Noah) ou des hybrides entre vignes américaines et européennes (Othello, Jacquez, Herbemont). Il n’ont cependant pas été choisis au hasard. Le Noah est interdit car il est le principal cépage hybride utilisé à l’époque pour la production personnelle. Pour le Jacquez, l’interdiction est une instrumentalisation pour freiner l’ascension vers le pouvoir d’Edouard Daladier, dont le fief politique est l’Ardèche, et qui fera ainsi les frais de l’interdiction du cépage très implanté sur ce territoire. Ces interdictions sont accompagnées d’une campagne de dénigrement : le vin de ces cépages nouvellement interdits est accusé de contenir plus de méthanol que les autres et de rendre fou celui qui le consomme. Derrière ces décisions, on retrouve en filigrane le poids des lobbys de la chimie qui n’ont pas d’intérêt à voir essaimer ces variétés trop résistantes.

Dès 1935, une obligation de déclaration de récoltes est instaurée mais est suspendue par l’arrivée du Front populaire en 1936. Elle reprend provisoirement en 1938, avant d’être de nouveau mise en sourdine pendant la deuxième guerre mondiale. Le régime de Vichy impose le vin de Bordeaux pour le ravitaillement, participant ainsi à la construction d’un goût uniforme, tandis que les nazis, dans un prolongement de leur théorie eugéniste et leur soif de pureté, refusent d’acheter du vin issu d’hybrides. Pendant ce temps, le vin des cépages interdits alimente le marché noir.

Giscard en croisade contre les hybrides

Ce n’est réellement qu’à partir de 1956 que la culture des cépages interdits commence à être réellement sanctionnée, avec l’aide de nouveaux outils : le recensement général viticole et l’élaboration du cadastre. Valéry Giscard d’Estaing, secrétaire d’État puis ministre des finances, met en place une prime à l’arrachage de 135 000 francs (26 000 euros) par hectare pour la première année. L’année suivant la somme est doublée, mais en amende ! Thierry Lacombe, chercheur à l’INRA de Montpellier et spécialiste de la vigne explique : « Le gouvernement voulait prendre des mesures fortes et a décidé de réguler la viticulture prolétaire, ces six cépages ont été cloués au pilori. » (3) Même si la tâche des autorités est rendue difficile à cause de l’existence de nombreuses parcelles co-plantées, de nombreux hectares de vigne sont ainsi remplacés, et d’autres sont laissés à l’abandon, jusqu’à finir par disparaître presque totalement de l’encépagement français.

Dans les Cévennes, les contrôles ne semblent pas avoir été aussi présents qu’ailleurs et la proportion de vignes non-arrachées y est plus forte. La culture sur treille qui a permis à de petits paysans et à des ouvriers de produire leur propre vin y était très répandue. Dans l’émission de France Culture « Terre à terre », consacré aux cépages interdits, Pierre Galet, inventeur de l’ampélographie (4), détaille le concept d’ouvrier-vigneron et relate comment le Clinton est devenu le symbole de la lutte des mineurs de Saint-Ambroix, dans le Gard. Il conclue, hilare : «  Dans les Cévennes, mêmes les gendarmes buvaient du Clinton !». Dans ces territoires isolés, le maintien de la culture des cépages interdits à été un des symboles de la rébellion contre le pouvoir centralisé de l’État.

Un vignoble uniforme gavé aux intrans

Au début du XXIe siècle, le vignoble mondial couvre 8 millions d’hectares et produit annuellement 270 millions d’hectolitres de vin. Dans une économie mondialisée, le vin continue d’être un produit hautement stratégique qui cristallise les tensions entre les pays, à travers des sanctions douanières ou des embargos. C’est également un produit standardisé, uniformisé et largement surproduit. En France, la viticulture occupe une position de choix dans l’économie. Cependant, comme le reste de l’agriculture, elle tarde à prendre une voie moins mécanisée et moins polluante. La vigne occupe 3% des terres agricoles mais correspond à 20% de l’utilisation des intrans (fertilisants, pesticides, désherbants).

Après 50 ans de mise au ban, l’intérêt se tourne de nouveau vers les hybrides, variétés naturellement résistantes à de nombreuses maladies cryptogamiques. Pourtant, la recherche agronomique française doit faire face à différents handicaps, le premier étant de composer avec un sérieux retard en matière de recherche sur l’hybridation, par rapport à ses concurrents européens comme la Suisse qui n’a jamais cessé de mener des recherches. Le second est une pression importante pour le développement des vignes OGM, avec par exemple l’élaboration d’une vigne résistante au virus du court-noué, élaborée en partenariat par L’INRA et LVMH, et qui déclenchera une forte contestation dans l’Est de la France avec l’arrachage des vignes expérimentales par un groupe de faucheurs volontaires. (5) La réglementation européenne fait pourtant un pas dans le sens des hybrides, puisqu’elle autorise depuis 1999 les vins de cépages croisés, c’est à dire… d’hybrides ! (6).

Dans la prolongation des expériences d’hybridation commencées au 19ème siècle, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération ; nommés Cépages PIWI, ils sont largement résistants aux maladies et ont un génome de plus de 97% identique à celui de Vitis vinifera, préservant ainsi les propriétés viticoles et gustatives des cépages traditionnels européens. Si l’argent est le véritable moteur des décisions politiques en matière de viticulture, c’est le goût qui est toujours utilisé comme prétexte, au nom de la préservation d’un patrimoine, d’un terroir.

Entre diktat des appellations et uniformisation du goût

Après la crise du phylloxéra, à l’heure de replanter les parcelles avec des vignes greffées ou des hybrides, il a fallu faire des choix. Les paysans ou les ouvriers-vignerons, cherchant à produire du vin pour leur consommation personnelle ont souvent préféré les hybrides, plus résistants et offrant un plus grand rendement, ou ont tenté de préserver les variétés locales. Les viticulteurs destinant leur production à la vente ont majoritairement choisit de planter des vignes greffées avec des cépages dits « nobles », des valeurs sûres dont le commerce était plus aisé. Aujourd’hui, l’organisation variétale du vignoble français est édifiante : les dix cépages les plus courants (merlot, grenache, syrah, cabernet sauvignon, chardonnay…) représentent 70% des cultures (7). La vendetta contre les cépages interdits et la dépréciation des hybrides ont contribué progressivement à l’uniformisation des cépages, ce qui a amené de fait une uniformisation du goût du vin.

Au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, on voit émerger les « appellations ou indications d’origine contrôlées (95% du vignoble français en 2010) qui entérinent le rôle des cépages comme garant d’une typicité et d’une tradition à l’origine de la réputation de qualité des vins et de la constitution d’une « marque » régionale pour la garantir » (8). Ces nouvelles appellations imposent des standards exigeants, pour soi-disant assurer une continuité dans les pratiques viticoles et oenologiques, mais paradoxalement ces nouvelles normes ne sont pas gage de qualité du contenu des bouteilles, ni de la pérennité des sols !

Désapprendre ce que l’on croit savoir

Les vins sont maintenant hiérarchisés, classés, codifiés. Exit, le vin de table, le vin de soif. On ne doit plus boire son propre vin, celui des voisins ou des amis, on doit boire un concept. Si le vin n’était plus l’apanage des élites depuis la révolution française, force est de constater qu’il est redevenu snob. Il parait qu’apprendre à déguster du vin et apprendre à apprécier l’art sont des processus similaires, alors pourquoi ne pas profiter de ce produit familier pour stimuler notre créativité ?

Certes, les habitudes de consommation ont été profondément modifiées avec une baisse quantitative conséquente, de 160 litres par personne et par an au début du 20ème siècle à 53 litres aujourd’hui. Moins de quantité pour plus de qualité (soi-disant), le tout agrémenté d’un discours sanitaire paternaliste sur les ravages de l’alcoolisme. Alors comment déconstruire aujourd’hui un siècle d’injonctions à une pratique élitiste du goût, à un habitus bourgeois, qui nous laisse en héritage des rituels de consommation et un palais déterminé ? La route peut sembler longue, mais le regain d’intérêt pour les hybrides et les cépages marginaux va dans ce sens. On peut imaginer un parcours « à l’envers » qui consisterait par commencer à goûter des vins biologiques, puis essayer les vins biodynamiques, et enfin découvrir et adopter le vin naturel ! Être surpris à chaque bouteille, à chaque verre, et en parler autour de la table pour renouer avec une culture du vin accessible et participative.

Vers une vigne populaire, inspirante, multiple

Pour conclure, notons que les cépages interdits en 1934 le sont toujours, même si leur toxicité présupposée a largement été infirmée par des analyses comme par des exemples internationaux. Ainsi, l’Isabelle est l’un des premiers cépages cultivé en Inde sous le nom de Bangalore Blue. Les goûts particuliers de ces cépages peuvent être intéressants : « Fraise des bois et litchi pour le Noah, framboise et pruneau pour l’Isabelle, framboise et airelle pour le Clinton, cassis pour le Jacquez – correspondant à la demande actuelle pour des goûts typés et originaux » (9). L’amélioration et les expérimentations en matière de vinification permettent de niveler ou de mettre en valeur ces caractéristiques gustatives particulières, comme l’explique Gilbert, vigneron cévenol au magazine Reporterre : « Avant ces variétés servaient à faire un vin de consommation courante, c’était du vin de soif (…). Pour améliorer mon vin, j’ai acheté des bouquins, du matériel, démarché. Quand je le fais déguster, les gens se l’arrachent. Il y a une demande. Ces variétés sont très aromatiques, et donnent des vins vraiment atypiques (3).»

Il est temps de retrouver un usage populaire, familial, engagé de la culture de la vigne et de la consommation de vin. En s’inspirant d’un modèle naturel, le développement des hybrides n’est qu’une des possibilités qui nous permet de questionner et de réinventer nos pratiques. Il faut nous réapproprier la création variétale, pour ne pas laisser les laboratoires s’en saisir en imposant la vigne OGM. Pour cela, il est important de reconnaître et de choyer le souvenir de ces millions d’années d’évolution, tout ce chemin parcouru entre l’apparition de la vigne et la bouteille sur notre table.

Texte : Chispa - Photos : Lise



1 : Les inventeurs d’hybrides au secours du vignoble. Cahier de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent n°95, 2007.

2 : Journal Officiel du 24 janvier 1935, dans Les Vins Mythiques de la Cévenne Ardéchoise et du Bas Vivarais de Freddy Couderc .

3 : Des Paysans cévenols font renaître des vins issus des cépages interdits, Reporterre, 18/09/2017.

4 : L’ampélographie est la science de la reconnaissance des cépages. Pour plus d’informations, écouter la très intéressante émission du 29/12/2012, Les cépages interdits, Terre à Terre, France Culture.

5 : Voici pourquoi nous avons coupé les vignes transgéniques de l’INRA, Faucheurs volontaires de Colmar, Reporterre, 04/11/11.

6 : Règlement n° 1493/1999 du Conseil du 17 mai 1999 portant sur l’organisation commune du marché vitivinicole, par Hélène Ferrarini dans l’article de Slate, « Les cépages interdits bientôt de retour dans nos vignes ? », 8/12/14.

7 : Organisation variétale du vignoble dans le monde, OIV, Organisation internationale de la vigne et du vin.

8 : Genèse et redéfinition du classement des cépages comme substrat de l’ordre sociotechnique de la Vigne et du Vin. Francois Hochereau. Congrès de l'Association Française de Sociologie, Août 2019.

9 : Les cépages interdits font de la résistance, Hervé Garnier, président de l’association Mémoire de la Vigne dans Adeo, n°186.