Dans l’impasse des abattoirs industriels

Je fais partie de ces éleveurs qui se sont lancés dans la transformation et la vente directe au sein d’un point de vente collectif paysan. Si je maîtrise la production, la transformation et la vente de mes bêtes, je n’ai pas le droit de tuer moi-même les animaux de la ferme destinés à la commercialisation. Je suis tenu de les faire abattre dans un abattoir agréé. Mais aujourd’hui je ne supporte plus d’être tributaire d’un outil industriel qui à lui seul caractérise si bien l’impasse dans laquelle notre espèce s’est engluée.

Le plus simple et le plus logique pour moi a été de passer par l’abattoir de Rodez, propriété jusqu’en septembre 2020 d’Arcadie (1) Sud Ouest. Les abattoirs de Rodez furent municipaux jusqu’à la fin du XXème siècle. Mais depuis, en écho aux psaumes de la docte pensée néolibérale, leur gestion a été cédée, comme tant d’autres, à une entreprise privée. Exit la gestion publique du bien commun. On rêve de croissance, de développement, d’export… d’empire du Label Rouge face au corned beef de l’oncle Sam ! Arcadie regroupe alors six coopératives du Sud Ouest (de la basque Lur Berri, en passant par la lotoise Capel et l’union de coopératives aveyronnaises Unicor) et embauche plus d’un millier de salariés sur différents sites dans tout le Sud Ouest. Désormais, l’abattoir doit présenter toutes les qualités nécessaires pour satisfaire les cadences industrielles rendues obligatoires dans la course aux parts de marché. Mais nous sommes en France et l’héritage napoléonien impose toujours aux opérateurs d’abattoirs une mission de service public. L’abattage des animaux d’élevage en son sein doit donc être rendu possible pour tout usager du territoire.

De mon côté, la prouesse technique et la course au rendement ne sont pas mon obsession. La qualité bouchère et l’état d’engraissement de mes animaux ont toujours été plutôt hétérogènes. Gras ou maigres, ronds ou anguleux, j’ai toujours cherché la cohérence du système global de la ferme plutôt que le bling bling standardisé des carcasses obtenues à grand renfort d’aliments industriels ruineux (économiquement et écologiquement). Ma confiance dans le service public s’en est pris plein la gueule et ma petite entreprise par la même occasion.

« Saisies techniques »

Très rapidement je me suis retrouvé périodiquement avec des carcasses abîmées, rognées, des agneaux saisis pour cachexie (2) et même parfois pour ictère (3) car le gras de la carcasse était « trop jaune ». A chaque fois j’ai demandé à l’inspection vétérinaire rattachée à l’abattoir d’aller voir mes carcasses saisies car c’est mon droit. A chaque fois je me suis entendu dire que mes carcasses n’étaient pas impropres à la consommation, qu’ils avaient même hésité à les saisir. Lorsque je conteste par ailleurs l’origine d’une carcasse, je m’entends dire qu’ « en début de chaîne parfois ils font n’importe quoi » sans plus de précisions! C’est sans doute un simple fais divers mais pour autant, je n’ai jamais pu récupérer la moindre carcasse… saisie technique! Je suis toujours reparti avec ce sentiment d’injustice et d’impuissance face à des hommes et des femmes en blouses blanches qui tiennent leur assurance en t’infantilisant ou en s’en remettant à la fatalité d’un système qui ne peut pas être défaillant.

Excédé, je m’oriente vers un petit abattoir communal, géré par le boucher charcutier du village à 1h30 de route. Rapport humain, qualité du travail d’abattage : jamais une carcasse saisie. Parfois juste un foie parasité qui m’était alors présenté afin que je comprenne l’objet de la saisie. Parfois une accolade virile quand le résultat était maigre. J’arrivais avec mes cabécous et ma bouteille de ratafia pour leur casse croûte. Il y avait toujours une blague, une anecdote, une considération : nous existions et nos animaux et nos carcasses étaient considérés. L’éloignement et l’usure physique des deux aller retours dans la semaine pour un ou deux agneaux à écouler ont eu raison de ma détermination… je suis revenu à Arcadie.

Les premiers mois furent sans accroc. Je prends sur moi ce que je ne veux pas voir. J’essaie de faire abstraction de la réalité industrielle. Ma petite entreprise s’en accommode mais moi je rumine!

Un répit de courte durée

A partir de septembre 2019, ce fut l’avalanche de saisies partielles ou intégrales pour cause « d’accident d’abattage ». Je m’indigne alors par courrier auprès de la direction de l’abattoir. Je facture les pertes. Je ne suis pas éleveur pour que mes animaux abattus partent à la poubelle. Je propose de payer plus cher les frais d’abattage afin de bénéficier d’un travail de qualité pour moi et de cadences plus acceptables pour les travailleurs sur les chaînes. Ces derniers sont soumis à un rythme infernal, à des impératifs de rentabilité qui se traduisent par des gestes répétés qui tuent à petit feu les squelettes des hommes comme ils démontent les carcasses des bêtes. Mais qu’est ce que je représente : je ne suis qu’un grain de poussière face à ces moulins à vent !

J’obtiens pourtant une réponse du directeur qui s’excuse pour les derniers désagréments et explique qu’ils relancent une deuxième chaîne d’abattage à Rodez : « il a fallu intégrer une quantité importante de personnes la plupart insuffisamment formées sur notre outil. Cette réorganisation s’avérait indispensable à la vue des volumes à abattre ». J’apprends au même moment qu’ils viennent de fermer un de leur abattoirs sur l’Aubrac à Saint Geneviève sur Argence.

Quelques semaines plus tard, sous prétexte de ne pas trouver de main d’œuvre qualifiée localement, les abattoirs de Rodez font appel à une agence d’intérim d’Europe de l’Est. Du jour au lendemain, 60 travailleurs, roumains en majorité, insuffisamment formés, se retrouvent sur les chaînes. L’adoption de la directive Bolkestein en 2006 institutionnalise le dumping social. « Le travailleur détaché est employé et rémunéré par l’agence d’intérim. C’est elle qui élabore le contrat de travail et paie les cotisations sociales. Tout en respectant la législation en France, l’intérimaire dépend de la loi fiscale et sociale de son pays d’origine. À salaire net équivalent, les entreprises réalisent une économie substantielle ».(4)

Ces « nouveaux esclaves du capitalisme » (5) comme l’affirme Patrick Hermann, paysan journaliste de toutes les luttes, ne sont pas propres à l’industrie de la mort. Dans les champs de fruits, dans les serres de légumes aussi, en France comme ailleurs, en agriculture biologique comme en conventionnel, on retrouve les mêmes relents de misère et d’exploitation si bien décrits par Upton Sinclair dans son livre La Jungle (6). Ils étaient immigrés lituaniens dans l’industrie de la viande à Chicago en 1904, ils sont aujourd’hui travailleurs immigrés ou sans papiers au service de la cupidité de quelques nantis de l’agriculture comme de l’industrie agroalimentaire.

Saga d’une marche funèbre

En mars 2020, les mesures gouvernementales paralysent l’économie entière du pays pour essayer de contenir un océan viral dans une paire de mains. En avril, Arcadie annonce sa faillite proche. En mai, pour moi, la coupe est pleine. Après une énième saisie, je décide à nouveau d’arrêter de travailler avec l’abattoir de Rodez. Juin annoncera la fermeture temporaire de la chaîne d’abattage des ovins suite à une vidéo choc propagandiste de l’association L214 sur l’abattage à la chaîne des agneaux. En septembre, Arcadie trépasse et l’ogre Bigard, le géant de la viande en France, se taille la part du lion en prenant possession de la moitié des sites. A Rodez l’abattoir est, lui, racheté par Unicor dans la continuité de l’existant. A Sainte Geneviève, après la fermeture de l’abattoir, c’est désormais l’usine de fabrication de steaks hachés qui ferme aussi ses portes !

Il ne reste plus que 250 abattoirs en France quand ils sont encore 3000 en Allemagne, 1300 en Autriche, 800 en Suisse. La concentration des outils de production et la paupérisation des travailleurs comme seule option envisageable me font prendre conscience à quel point je ne suis pas à ma place.

Le temps de l’introspection

Pour poser des actes, j’ai besoin de comprendre et de remonter le cours de l’histoire. Je m’englue sur la toile, je m’enlise dans les pages sombres des livres. Je prends de la hauteur pour perdre les détails, pour que l’évidence de l’histoire s’imprime enfin devant moi : les abattoirs ont été enfantés au XIXème siècle par un phénomène de concentration des masses humaines, par l’avènement d’une société urbaine, capitaliste, industrielle, normée. Mais comme le souligne Noëlie Vialles, anthropologue et maître de conférence sous la chaire de Philippe Descola, les abattoirs sont aussi le reflet d’un changement profond de notre rapport à la mort. Pour elle, « désormais, l’abattage doit être industriel, c’est à dire massif et anonyme ; il doit être non violent, idéalement : indolore ; il doit être invisible, idéalement : inexistant. Il doit être comme n’étant pas. Hors des villes, ils sont donc tout autant hors des campagnes, sur les marges de l’humanité urbaine et de l’humanité rurale, également séparés du consommateur et de l’éleveur. Celui là peut ignorer d’où provient la viande qu’il consomme, celui-ci peut symétriquement ignorer où va l’animal qu’il élève.(7)

Vivre la mise à mort pour prendre pied dans le monde des vivants

En tant qu’éleveur, la mort fait partie de mon quotidien. Tout au long du processus d’élevage jusqu’à son aboutissement. Il est des morts entendues et des morts subites, mais toujours l’émotion. Il est des souffrances qui nous désarment de trop d’impuissance et des regards résignés à l’heure du partir qui te pénètrent l’âme et forcent à l’infini respect le don de la chair. La gorge tendue de la tête reposée sur ma cuisse s’abandonne sans résistance. Je caresse la mort, j’effleure la poussière d’étoiles sur la toison tranquille. Nos souffles profonds s’accordent. Mon agneau se donne littéralement. Dans sa pupille cet éclat d’impudeur, cet éclair de sévérité, la proie comme une offrande. Une beauté qui force la perfection du geste. L ‘hémorragie doit être rapide pour que la conscience s’abandonne volatile, pour que la charge du bourreau soit entendue. Il n’y a pas de combat, l’hémoglobine chamarrée jaillit, puissante, chaude, abondante. Le souffle s’endort. Le corps frissonne. Les lumières poussiéreuses des myriades stellaires s’émeuvent en spirales et les vagues de ce qu’il reste de vie forment un ressac qui annonce une fin. La tête musquée de mon animal repose dans ma main. La vie s’écoule, fluide et pourprée, se fige, coagule. Je retiens les oreilles pliées sur ses yeux. Je sens venir cet instant que je redoute et qui m’ hérisse. Le corps se tend jusqu’à l’extrême, par secousses nerveuses, électrisé par le goût du vide qui rentre dans la chair.

L’instant se fixe, la vie trépasse.

« Nous sommes ce que nous mangeons » (8)

Si la mort est le ciment biologique de toute chaîne trophique, le rapport à la mort chez l’être humain depuis sa révolution cognitive est un entrelacs, un salmigondis de concepts abstraits imbriqués les uns dans les autres. Notre rapport à la mort est culturel, il façonne l’humus de notre humanité, notre insertion dans le monde des vivants.

Pour vivre, la plupart des prédateurs tuent d’autres vivants avec leur gueule, avec leurs pattes ou leurs becs. Dans « le meilleur des cas » – de mon point de vue anthropocentré – la proie saisie à la gorge ou enserrée succombe au bout de quelques secondes, quelques minutes avant d’être dévorée morte. Parfois, le prédateur commence son repas sur l’animal enserré encore vivant. On appelle ça la dure réalité de la vie !

Pour vivre nous, les Homo sapiens « modernes », faisons tuer des vivants à d’autres Homo sapiens (mais pas n’importe lesquels) en échangeant une valeur abstraite composée de monnaie, avec des exigences réglementaires (mais pas n’importe lesquelles) par le biais d’outils que nous créons (mais pas n’importe comment). Pour nourrir nos congénères, car nous sommes des sociaux, mais aussi pour faire de l’argent car certains d’entre nous nourrissent le plaisir de la compétition en matière de cupidité et de pouvoir… On appelle ça de la survie économique pour un grand nombre et du profit pour quelques autres !

Requestionner la nature et la raison d’être des abattoirs devient alors crucial. À cet effet l’association « Quand l’abattoir vient à la ferme », collectif de structures, d’éleveurs et de citoyens est née à l’automne 2015 à l’initiative de Jocelyne Porcher, Directrice de recherches à l’INRA et de Stéphane Dinard, éleveur en Dordogne. Le collectif entend répondre à un constat simple : de plus en plus de petits éleveurs refusent que la mort de leurs animaux ne se termine à l’abattoir, et revendiquent le droit d’abattre leurs bêtes à la ferme. Stéphane a été le seul éleveur à avoir le courage d’affirmer sa pratique illégale devant des parlementaires, devant la presse, ce qui lui vaut un procès toujours en cours. Grâce au travail et à la détermination de ce collectif, la mobilisation de la Conf’, de l’AFAAD (Association en faveur de l’abattage des animaux dans la dignité), la loi EGALIM de 2018 adopte la possibilité d’expérimenter sur le territoire national pendant 4 ans des outils pour abattre les animaux d’élevage à la ferme. Une trentaine de groupes d’éleveurs (ses) a vu le jour autour de projets d’abattoirs mobiles, de caissons d’abattages ou de reprise de petits abattoirs de proximité.

En Aveyron, pour l’instant, aucun groupe n’est constitué malgré un fort développement de la vente directe d’animaux d’élevages paysans. Sans doute n’est ce là qu’une histoire de temps ? Si la solution ne peut pas être que technique, elle doit exploser les cadres normatifs qui voudraient réduire le vivant à un simple paramètre froid d’une économie religieusement marchande. La lutte contre l’industrialisation de l’agriculture rejoint la lutte pour le bien être paysan et est indissociable de la bientraitance animale et du respect du monde vivant (9).

Texte : Gwen / Collage : Alma Sarmiento