Vous avez dit « écovillage » ?

À Montbel, en Ariège, un « écovillage » cherche à s’implanter sur les berges du lac à niveau constant. Vingt-cinq cabanes sur et au bord de l’eau. Discrètes et bucoliques, sans aucun impact sur l’environnement, elles revaloriseraient même ce lac et ses berges oubliées de nos élus depuis 36 ans ! Mais voilà que des casse-pieds forment le collectif « À pas de loutre » pour empêcher cet aménagement soit-disant écoresponsable.

La « concertation préalable » s’est mystérieusement volatilisée du processus démocratique. Elle était pourtant censée avoir eu lieu à Montbel, un an avant l’enquête publique… C’est face au manque d’information sur ce projet que le collectif « À pas de loutre » s’est constitué pour informer et proposer des réflexions relatives à la situation. À croire qu’ils ont été rejoints par de nombreux sceptiques : ils étaient quatre cents personnes réunies à Montbel le 28 février 2021 à l’occasion d’ une marche organisée par le collectif et d’autres associations (Le CEA, Le Chabot, NEO, FNE et Pas touche au Touyre) (1).

Promoteurs et collectivités clament pourtant « des valeurs très fortes liées à l’environnement et au respect du site », promettant « une valorisation » (2) de ce dernier. L’argumentaire est là : création d’emplois, rayonnement local, source d’hébergement touristique, projet écologique (3). Dans le discours d’écoresponsabilité des entrepreneurs (groupe Coucoo), les opposant·e·s y voient plutôt une rhétorique d’illusionnistes. Le pseudo « éco-village » est en réalité un complexe hôtelier de luxe qui s’installerait sur une partie du lac riche en biodiversité. C’est un secteur encore vierge, il n’y a pas de sentiers balisés, pas d’exploitation forestière, seulement quelques chemins improvisés au fil du temps et quelques bivouacs que promeneurs, pêcheurs, et autres rêveurs ont dessiné par leur passage et leur présence ponctuelle.

La vie en vert

C’est en 1984 que les majestueuses forêts de chênes et de hêtres, champs, fermes et routes ont été engloutis par la montée des eaux. La construction de plusieurs digues et d’un barrage ont créé une retenue d’eau de soixante millions de mètres cubes destinée à irriguer les plaines du Lauragais et de la basse Ariège, pour une agriculture industrielle toujours plus gourmande et pour le soutien d’étiage de la Garonne. Grâce à deux digues, le lac se sépare en deux parties : celui à niveau variable, avec 500 hectares, et l’autre à niveau constant sur 70 hectares. Pendant trente-six ans, le lac à niveau constant a ainsi vu sa biodiversité lentement s’adapter à son nouveau biotope. Les associations naturalistes locales ont réalisé des inventaires riches autant faunistiques que floristiques.

Mais cette richesse naturelle suscite désormais un intérêt d’ un point de vue économique. En effet, il y a 2 ans quand « l’Agence Ariège Attractivité »(4) , chargée par le département de solliciter de nouveaux entrepreneurs, a mis en relation les promoteurs avec les collectivités locales, le rêve a alors commencé à germer. «  Quelle belle vitrine pour notre région ! »(5). Le secteur convoité est désigné comme un « écrin de nature »(3). Seulement voilà, sous couvert d’éco-responsabilité, la nature s’avère n’être qu’une simple boîte et « Coucoo », le bijou.

Coucoo est un groupe créé par Messieurs de Moustier et de la Bédoyère issus des banques d’affaires. Ils possèdent déjà cinq domaines (dont la SA cabanes nature et spa) et voguent sur la mode de l’écotourisme. Ils sont aussi gestionnaires de complexes « château-hôtel-golf » familiaux où ils ont démarré leur éco-concept. Outre son intérêt pour la nature, Gaspard de Moustiers « veut faire de la Franche-Comté une vraie destination golfique »(7). Coucoo est ici à l’image d’un terrain de golf où l’on apprivoise la nature pour la rendre propre et agréable au regard de l’homme moderne, comme dans un parc ou un jardin public. À Montbel, le projet prévoit 25 cabanes sur 2,5 km de berges (le lac constant en compte 6 km) dont les deux tiers avec Spa sur terrasse. Ces cabanes seraient alimentées en eau et en électricité. Des pompes de relevage amèneraient les eaux usées dans des micro-stations d’épuration en filtres plantés en bordure du lac. Des accès pompiers obligatoires jusqu’à chaque cabane se rajouteraient à ces réseaux alors qu’actuellement, il n’y a aucun accès carrossable dans la zone concernée. Le débroussaillage réglementaire sur un rayon de 50 mètres autour de chaque cabane ne laisserait aux animaux que très peu de berges vierges. Un bâtiment d’accueil surplomberait le lac avec sa piscine à débordement et une salle de massages. Un ponton de 60 mètres, prévu sur une zone humide, relierait les berges du bâtiment d’accueil à la presqu’île avec une flotte de bateaux électriques pour approvisionner les cabanes. Il serait également possible d’y accéder en voiturettes électriques évoluant sur les pistes prévues pour les pompiers. Un parking de 60 places serait installé dans un champ à vocation agricole.

Aménager, perturber, encaisser

Selon les deux hommes d’affaires, la préservation du lieu pourrait passer par « l’intégration paysagère », l’établissement « de continuités visuelles », la « minimisation de perception du projet » (3). Le site est ainsi réduit à « un lac présentant une forte connotation naturelle », un simple décor pour un séjour « hors du temps » (3). Cet intérêt porté à l’esthétique ne dédommagera pas pour autant les vraies « continuités écologiques » (3) concernant le vivant, qui sont quant à elles négligées dans le projet.

La pseudo éco-responsabilité du groupe s’illustre notamment par leur recours gracieux en vue d’être dispensé de l’étude d’impact demandée par la DREAL Occitanie, en Août 2020. Selon eux, l’analyse environnementale et le plan de gestion (conception, chantier, exploitation) effectués par Nymphalis (8) seraient suffisants pour garantir le moindre dommage sur l’environnement. Ces arguments ont apparemment convaincu la DREAL de leur accorder cette dispense.

Or, une analyse de cette étude réalisée par un collectif de naturalistes et l’association Nature en Occitanie démontre, « qu’un grand nombre d’espèces n’ont pas été prises en compte ». Pour ne citer que les oiseaux, 102 espèces recensées tout au long de l’année, dont 80 protégées. L’étude du projet n’en mentionne que 41. « Les mesures compensatoires proposées dites ERC (éviter, réduire, compenser) seront inadaptées et inefficaces, notamment pour les chiroptères et la loutre. Elles n’éviteront pas le dérangement de ces espèces sensibles. La phase de travaux et ensuite l’exploitation du site avec une présence humaine huit mois de l’année (clientèle Coucoo) provoqueront un risque de destruction et de dérangement important de la faune sauvage installée et de passage. » (9)

Quant au plan de gestion prévu, il semble bien ridicule puisque les exigences de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) n’ont pas été prises en compte avec deux avis défavorables. Les fondamentaux de la conscience écologique s’avèrent contournées avec l’appui des collectivités territoriales. La MRAe rappelait que « seul l’évitement strict de tout aménagement, dans les secteurs à enjeux écologiques forts permet de préserver les espèces et habitats d’espèces patrimoniaux. » (10)

D’autre part, la dérogation obligatoire pour « destruction et perturbation intentionnelle d’espèces protégées » est absente du dossier déposé par Coucoo. Le permis de construire étant actuellement en instruction, un courrier a donc été adressé à la préfecture de l’Ariège par l’avocate des associations dont l’objet est de mettre en demeure la société Cabanes nature & spa (Coucoo) de déposer un dossier de demande de dérogation. Elles ne manqueront pas de s’adresser à la justice si leur requête n’est pas prise en considération. Concernant l’approbation de la révision du PLU de Montbel, un recours sera déposé au tribunal administratif pour contester cette décision.

Le sens des mots

Étant donné que les aménagements se multiplient aux abords du lac à niveau variable depuis quelques années, les emplois promis (10 saisonniers et 4 permanents) ne suffisent pas à justifier la destruction de l’espace de quiétude propre à la partie du lac constant. Il y aurait plutôt intérêt à laisser évoluer sa naturalité. Quant à la « vitrine » (2) offerte aux producteurs locaux, via la boutique du site pour satisfaire la clientèle, elle est une compensation bien légère quand on pense aux petits producteurs qui cherchent à s’installer dans la région. Un rayonnement local digne de ce nom pourrait être imaginé si l’écologie et les citoyens étaient réellement pris en compte. Mais les aspects économiques et touristiques sont les priorités de l’intercommunalité et contrairement à leurs affirmations, la protection de la biodiversité n’est finalement qu’une variable d’ajustement, au service d’une entreprise spécialisée dans l’hébergement haut de gamme.

Ils nous parlent d’écovillage, d’écotourisme, d’éco-ceci-cela… Ils savent que le sens des mots est important dans l’imaginaire collectif. « Écovillage » est mieux reçu que « complexe hôtelier de luxe ». Le préfixe « éco » et les mots positifs comme « rayonnement local », « culture d’ innovation », « sensibilisation des cabaneurs » , « pratiques écoresponsables » (3) provoquent facilement la confiance et l’adhésion de l’opinion publique. Il n’en reste pas moins que l’urbanisation même avec le préfixe éco, reste de l’urbanisation, qui ne peut être un facteur de protection de la biodiversité, au moment même où des études montrent qu’elle est la cause principale de son déclin. Investisseurs et porteurs de projets voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

À la vue de tous ces éléments, il est pourtant clair que déléguer la gestion de l’environnement à des entreprises commerciales est une erreur. C’est une question de bon sens. Il est à noter qu’aujourd’hui, si les berges du lac restent relativement propres, c’est bien parce que de nombreux citoyens et associations ramassent spontanément les déchets des autres.

Vie à la mode ou mode de vie ?

Une mode est une « façon d’être » éphémère. Tout au long des modes, les entreprises savent s’adapter pour profiter de la tendance et user de marketing. Ne dit-on pas chez Coucoo ou chez d’autres que la nature est un « capital nature » (2) ? Nos peurs originelles sont nombreuses : on débroussaille par peur des serpents ou pour « faire propre », sinon on se sent « envahi ». Alors on n’hésite pas à aménager une nature vierge, contraignante et qui fait peur. Tant pis si c’est au détriment d’une multitude d’êtres vivants qui vivent de cette pagaille apparente. On suit les balises et la foule par peur de se perdre, tant pis si c’est au détriment de la découverte et de l’accomplissement personnel.

En créant des aménagements dans une nature fragile, on finit par ne plus respecter le vivant. On commence par un simple chemin balisé puis il faut canaliser les foules. Le comble, c’est qu’au nom de la sécurité et de la protection de la nature, on finit par interdire l’accès partout ailleurs. Ainsi à l’avenir, il est à craindre qu’une fois le Coucoo installé, les promeneurs deviendront une gêne pour la clientèle huppée. Les deux actionnaires promettent que l’accès dans cette zone sera toujours autorisé pour les autres, mais il est évident que le libre accès discret et respectueux actuel est compromis. Il n’est donc pas déplacé de parler d’une forme de privatisation de cet espace pour les intérêts privés d’un commerce touristique.

L’exemple de Coucoo à Montbel est le summum de la mode perverse : on fait croire à la clientèle, riche si possible, qu’elle participe à la protection du milieu naturel en logeant dans des cabanes en bois. Mais ce n’est pas la noblesse du matériau qui masquera l’urbanisation destructrice de l’endroit.

Que devient l’aventure humaine individuelle que procure une nuit dans une cabane si vingt cabanes sont occupées en même temps par une foule de clients qui font la même chose que vous ? Le pire, c’est qu’en participant à ces modes consommatrices de nature, on s’éloigne définitivement du mode de vie dans la nature qui est essentiel à notre équilibre personnel. Ne s’agit-il pas de se « payser » plutôt que de se « dépayser », de faire corps avec la nature ? Voilà un mode de vie naturel, dénué de superflu. L’effort et la motivation qu’il demande sont garants de la pérennité du milieu et de l’évolution personnelle.

Quelle est la place de l’humain dans le vivant, pourquoi son aveuglement au vivant non humain ?
Avec l’urgence écologique, le problème vital n’est pas la destruction de notre espèce mais notre relation au vivant, qui nous constitue du dehors comme du dedans. Chaque forme de vie, du poisson à l’amibe, est potentiellement l’ancêtre de ce qui fonde le vivant, qui offre la possibilité pour chaque forme de vie d’en produire d’autres. En chaque forme se trouve sédimenté, aggloméré tout le potentiel et les métamorphoses qui génèrent les possibles du vivant. Chaque espèce malmenée et détruite par l’activité économique est une désagrégation de ce processus. La biosphère avance à son rythme, d’une parfaite lenteur, à pas de loutre pour expérimenter tous azimuts d’autres aventures de l’intelligence vivante.

Par le collectif À pas de Loutre

Illustrations : Marco
(1) NEO (Nature En Occitanie) sur la préservation de la faune, de la flore et des milieux naturels, « Le Chabot » pour la protection des cours d’eau d’Ariège, le CEA (Comité Écologique Ariégeois) pour la protection de l'environnement, « Pas touche au Touyre », un collectif s’opposant au détournement du cours d’eau « le Touyre » pour alimenter le lac de Montbel et FNE (France Nature Environnement), la fédération française des associations de protection de la nature et de l'environnement.

(2) Visio conférence : Échanges sur le projet Coucoo 04/02/21

(3) Notice de la Révision allégée n°1 du plan local d’urbanisme de Montbel.

(5) Actrice et interlocutrice majeure entre Coucoo et les collectivités.

(6) Leitmotiv des porteurs de projets.

(7) L’Est Républicain, le 22/07/20

(8) Nymphalis : bureau d’étude écologique mandaté pour projet. Effectif compris entre 3 et 5 salariés. Sur l'année 2019 a réalisé un chiffre d'affaires de 504 200 €. Le total du bilan a augmenté de près de 50% entre 2018 et 2019.

(9) Étude naturaliste : « Analyse de la Notice de la révision allégée n°1 du Plan Local de l’Urbanisme de Montbel » - Collectif de naturalistes, appui technique Nature en Occitanie, 2021.

(10) « Avis n°2 de la Mission régionale d’autorité environnementale de la région Occitanie sur la révision du plan local d’urbanisme (PLU) de Montbel (09 ) »

+ d’infos : www.apasdeloutre.org