Le piano à bretelles… et la Bourse du Travail

Début 2015, l’équipe municipale de Moudenc lance ses premières mesures pour nettoyer le centre ville afin d’imposer un Grand Remplacement. Pas celui qui terrifie les petits bourgeois d’extrême-droite. Non, l’exode imposé aux prolos qui peuplent encore les derniers quartiers populaires des métropoles. Elle va néanmoins commettre une terrible erreur stratégique, digne de celle de Napoléon lorsqu’il s’engagea dans sa campagne de Russie en 1812 : le maire et ses acolytes s’attaquent à la Bourse du Travail. Ils vont trouver en face d’eux les syndicats… mais aussi Roger, le porte étendard du bal musette toulousain. Le colosse, moustachu et à bretelles, veille sur la Bourse comme son cousin imberbe et en jupette protégeait le port de Rhodes.

Depuis des lustres, la mairie héberge les occupants de la Bourse à titre gratuit. La nouvelle équipe municipale fraîchement élue souhaite pourtant imposer un loyer non seulement provocateur mais d’un montant irréaliste. Plusieurs conseils municipaux vont être perturbés par les tambours cégétistes de Saint Sernin, venus encercler le célèbre hôtel de ville du Capitole. Mais l’accordéon va lui aussi porter la contestation, sur les ondes et dans les bals les plus reculés de l’agglomération. La guerre totale est engagée. Le vent, expulsé par la pression de l’instrument, va vite faire trembler les fondations du Capitole. Car voilà, depuis 2008, la Bourse du Travail est devenue le bastion incontesté « du piano du pauvre ». La responsabilité en revient bien évidemment à Roger. Chaque samedi, à 10 heures, il occupe son poste aux commandes de Radio Mon Païs, créée clandestinement en 1980 par l’Union départementale CGT.

Les danseurs font valser Moudenc

Son émission, « Faire chanter mon pays », est devenue le rendez-vous de tous les passionnés de bal musette et du « piano à bretelles ». On ne parle pas de 200 amis virtuels sur le Facebook de certaines émissions de RTL. Roger, lui, il atteint les milliers d’auditeurs sans la pub des multinationales. Aucun économiste ne le sait mais Roger c’est le seul monopole encore actif en Occitanie. Son émission est la seule ! « Tu penses, même France Bleue se refuse à  diffuser de l’accordéon. C’est trop populaire », me disait-il.

Pendant deux heures, son auditoire attend avec impatience les annonces des futurs bals, galas et autres thés dansants. Il diffuse des morceaux inédits ou peu connus. Il faut dire qu’il compile plus de 1500 albums. Ce qui fait de son bureau la bibliothèque d’Alexandrie de l’accordéon. Car Roger chasse les inédits dans les endroits les plus reculés, au contact des musiciens ou de leurs familles. Mais comme il le dit lui-même : « Mon plus grand plaisir, c’est de produire une émission en direct. C’est vivant, je peux laisser la parole aux auditeurs. Leur permettre de dédicacer un morceau à l’occasion d’un anniversaire ». On ne s’étonne pas qu’il soit ensuite invité dans tous les bals du coin. Et il rentre dans l’action chaque week-end, passant d’un tango à une valse. Au passage, il fait connaître son émission aux rares hérétiques pas encore auditeurs.

Roger est ainsi devenu le pilier de cette sociabilité populaire. Alors quand la bande à Moudenc annonce sa décision de l’expulser de la Bourse du Travail, la contre-attaque est immédiate. Son arme de destruction massive est l’une des plus anciennes de l’arsenal militant, la bonne vieille pétition. Non pas celle du bobo parisien, que l’on signe sur internet avant d’aller se montrer à un des événements Facebook du milieu « progressiste ». La vraie pétition, en papier, que l’on utilise sur le terrain pour discuter avec des êtres faits de chair et d’expériences humaines, qui s’obtient en grillant ses neurones, en palabrant, en s’assoiffant le gosier, en écoutant les objections pour ensuite les démonter, en occupant l’espace public pour y déloger l’adversaire. Roger l’assume humblement : « J’suis pas un militant ». Mais le travail de terrain, ça a fait ses preuves. Résultat : 1600 pétitions arrachées, seul, en allant labourer chaque bal musette pendant plusieurs semaines ! Ce mouvement de contournement de l’adversaire a été décisif pour faire subir à la municipalité une véritable déroute et entraîner l’abandon de son projet. Car la mobilisation des danseurs de bal musette, c’est autre chose qu’un cortège d’anarcho-punks encagoulés : c’est l’attaque de la Vieille Garde à Austerlitz ! C’est l’électorat convoité par Moudenc qui se mutine et qui le frappe dans le dos.

De la caserne au bal des cocus

Le Roger, c’est ni un guerrier, ni un militant. Du moins pas dans le sens où on l’entend malheureusement trop souvent. Car sa force, c’est pas un discours philosophique, c’est une sociabilité, telle qu’elle existait dans les quartiers pieds-noirs de Sidi Bel Abbès. L’accordéon était un élément constitutif de cette culture populaire. Et il explique pourquoi : « Ça a toujours été un instrument cher. Alors quand une famille investissait c’était pour en faire profiter toute la collectivité ». Et l’intérêt de l’accordéon, c’est son autonomie. Pas besoin d’un orchestre pour faire danser. Il se suffit à lui-même.Il résonnait le soir dans la cour où les familles se regroupaient. Mais il vibrait aussi dans les bals populaires de l’après midi, un des rares moments où garçons et filles pouvaient se rencontrer… et se toucher délicatement.

C’est donc tout logiquement dans un bal que le beau Roger rencontra sa femme en France, en 1962, à la fin de son service militaire. Une rencontre qui n’aurait jamais dû se réaliser. Un copain l’avait aidé à s’évader provisoirement du mitard pour aller danser. Car ce n’est pas l’uniforme qui l’empêche d’aller guincher. Malgré l’interdiction de faire du stop, il écume les bals de l’Essonne dont le fameux « bal des cocus » d’Étréchy. À l’époque, des bals ont lieu tous les week-ends. « Des grandes tentes étaient dressées pour rassembler toute la population ». Et en parlant de cocus, Roger l’avoue : « J‘ai toujours eu beaucoup de chance. C’est incroyable, mais un jour je fais du stop. Et là je tombe sur le sergent chef de la gendarmerie militaire. Il me ramène à la caserne Mondésir et je me vois déjà au mitard. Je lui explique que je suis allé voir ma femme. Par la suite, c’est lui qui se proposera comme chauffeur pour m’amener la voir, et danser ».

Un dernier Tango ?

Sorti de l’armée, il reprend son métier de chaudronnier et est parmi les premiers intérimaires. « Je suis sorti de l’armée sans rien. J’étais un rapatrié d’Algérie et je venais de me marier. Je refusais les grands déplacements pour ne pas m’éloigner de ma femme… et pour aller danser dans les galas du samedi ou du dimanche ». Cette double passion ne l’a jamais quitté depuis. Mais Roger est ferme sur les principes. L’accordéon c’est le bal musette, pour danser avec sa partenaire ou en groupe dans la convivialité, donc le bal doit être accessible, à huit ou dix euros. Et les discothèques ? « C’est pour draguer ! » Et la danse de salon, nouvelle mode impulsée par des émissions télévisées ? « C’est un truc de bourgeois ! Ils nous ont volé certaines de nos danses, comme le tango : en Argentine, ça s’est jamais dansé dans les salons. »

Mais le lecteur est en train de se gratter la tête. Comment ce pied noir, arrivé tardivement à Toulouse en 1990, a-t-il acquis une popularité qui ferait envie à tout candidat aux législatives ? Une carrière dans le rugby toulousain ? Non, il était chaudronnier, le beau moustachu ! La réponse est pourtant dans la question. Le bal musette, bien évidemment ! La danse ouvrière, quoi ! Car comment nos anciens se faisaient des amis ? Comment ils s’amusaient, comment ils supportaient des conditions de travail destructrices, comment ils trouvaient le courage de combattre les patrons, de lancer des émeutes victorieuses ? Eh bien, ils dansaient dans les guinguettes et ils chantaient dans les goguettes ! C’est ça la vie sociale, le début de la Sociale.

Depuis quelques années, le Roger, il multiplie les problèmes de santé. Dont le plus grave pour un danseur, une jambe abîmée. Mais rien n’y fait. Chaque samedi il monte les marches de la Bourse du Travail. Et chaque week-end il va guincher. Car la culture, il suffit pas d’en parler, elle se vit avec les autres.

Signature : Lolo – Dessin : Jean Vomi

Ndlr : Pour celles et ceux qui trouvent que le punk est devenu trop conformiste, l’émission d’accordéon peut être écoutée sur internet en direct chaque samedi matin : www.radiomonpais.fr/

 

La nature révolutionnaire du bal musette

Un mythe a longtemps traversé le Mouvement social… et continue de faire des dégâts. Les prolétaires auraient acquis une conscience de classe dans les grandes usines qui se créent au milieu du XIXe siècle. Et cette conscience serait devenue « socialiste » grâce à l’apport des philosophes qui apparaissent à la même époque. Ces croyances ont ainsi permis de justifier des pratiques militantes institutionnelles : la dérive corporatiste sur les grosses entreprises et la valorisation des partis et groupes philosophiques qui portent la sainte parole aux prolos.

Oui, mais voilà. Cette vérité historique… est totalement fausse et désormais abandonnée. Le sociologue nord américain, W.H. Sewell (1) avait déjà démontré que la conscience de classe du prolétariat parisien, lyonnais et marseillais s’était forgée au début des années 1830 par l’unification des sociétés de secours mutuels (caisses de solidarité, organisées souvent par métier). Ces sociétés se transforment elles-mêmes en coalitions lors des grèves, c’est à dire en syndicats. Peu de rapport donc avec les grosses usines ou les philosophes, qui ont pesé de façon marginale en ce qui concerne la construction d’un mouvement ouvrier.

Les travaux universitaires de Maurizio Gribaudi (2), publiés en 2014, viennent compléter les études de Sewell. Un long travail sur les archives ouvrières l’a amené à confronter la cartographie des sociétés de secours mutuel et celle des barricades avec les lieux de sociabilité ouvrière qui émergent au début du XIXe siècle à Paris. Le résultat de l’étude est sans appel. Les lieux sont les mêmes. Les goguettes et les guinguettes, créées par centaines dans les quartiers ouvriers de Paris, non seulement servent de lieux de loisir mais aussi de lieux de réunions et même de sièges officiels aux sociétés de secours mutuel. Les syndicats sont donc issus des bals musette ! L’historien Maurizio Gribaudi n’a pas l’honneur de connaître Roger. Sinon, la conclusion de sa thèse serait limpide : Roger est un sacré syndicaliste !

1 : « La confraternité des prolétaires : conscience de classe sous la monarchie de Juillet ».  Les Annales, 1981, en ligne sur www.persee.fr.

2 : « Paris ville ouvrière. Une histoire occultée. 1789-1848 », La Découverte, 2014.