« Exarcheia : nouvel Olympe? »

Depuis la fin du gouvernement de gauche radicale mené par Alexis Tsipras et son parti Syriza, le nouveau pouvoir conservateur, en place depuis juillet 2019, a sérieusement mis en branle le milieu contestataire grec. Anarchistes, communistes, autonomes, squatteurs : le premier ministre Mitsotakis entend faire le ménage dans « le large éventail de la gauche ». À Athènes comme à Thessalonique les expulsions se multiplient. Jour et nuit la présence policière étouffe Exarcheia. Les manifestations et actions se multiplient. Retour sur un mois agité dans la capitale grecque.

Ça faisait un moment qu’on avait décidé de venir respirer l’air pollué de la capitale. On s’en était fait tout un film de la contre-culture et de la longue expérience autogestionnaire des camarades helléniques. Exarcheia c’est un peu le Christiania d’aujourd’hui, tout un fantasme pour qui ne s’y construit pas. Il était temps de se confronter à la réalité.
Petit quartier d’Athènes, Exarcheia pourrait ressembler aux autres. Dans les années 60 et 70, grande période d’urbanisation de la capitale, la ville est recouverte d’immeubles au point que les habitant-es eux-mêmes la surnomment Tsimentopoli («  la ville de béton « ). Ainsi à première vue, la plupart des quartiers se confondent dans une sensation de densité urbaine forte et sans personnalité. Avec un peu d’observation, on réalise que chacun de ces espaces a une identité spécifique, une mémoire aussi. À s’y balader, on trouve des vestiges d’habitats néo-classiques laisses à l’abandon comme autant de symboles de la crise économique qui poursuit le pays depuis 2008. Athènes se bat contre une forme de modernité désuète. D’un côté de la barricade, des grands projets design et des valorisations du patrimoine architectural financées en partie par le boom d’AirBnb, de l’autre le développement d’une culture underground intimement liée aux mouvements révolutionnaires. Exarcheia est un bel exemple de la manière dont le premier se nourrit du second tout en l’affamant. Les ruelles colorées et les souvenirs palpables de la lutte passée attirent le badaud. Quand on a fait une indigestion de ruines antiques quoi de plus folklorique que de traverser le quartier dont les stigmates de la crise semblent les plus visibles ? Certains guides sont même spécialisés dans ces visites thématiques «  émeutes et vie sociale ». Le parcours comprend les squats historiques et le mausolée dédié à Alexis. Les échoppes et cafés se gentrifient pour laisser place à ces touristes venus fantasmer les frissons de l’insurrection. La résistance fait vendre mais plus on l’achète et plus elle disparait.

Géographie d’un calendrier

Exarcheia compte 45 000 habitant-e-s, à peine plus d’un pour cent de la population athénienne. Délimité à l’ouest, au sud et au nord par de grands boulevards, ses contours sur la carte font penser à un dessin de maison. L’Université Polytechnique figurerait la cheminée. C’est là, déjà, qu’en 1973 se sont soulevés les étudiants contre la junte militaire. Revendiquant l’abrogation de la loi 1347 qui obligeait les étudiants syndiqués au service militaire immédiat, la contestation se radicalise face à la répression. Le 17 novembre 1973, au petit matin, les tanks de l’armée pénètrent dans l’établissement : 2 400 arrestations, 34 morts officielles le jour même et jusqu’à 80 les jours suivants. La mémoire collective reste intacte et d’autant plus prégnante que la réalité sociale est dure. Si les années précédentes le gouvernement Syriza a participé aux commémorations, leur donnant un cadre institutionnel et policé, la manifestation de cette année était trés suivie et marquée par ce slogan : «  Les soulèvements ne finissent pas dans les musées ». Elle s’est achevée dans les rues d’Exarcheia avec 5000 policiers blessant systématiquement celles et ceux qui s’y trouvaient.

Agenda politique

Le nouveau gouvernement ne fait pas dans la dentelle. Reprenant les termes d’une opération militaire israélienne contre le Hezbollah en 1988, Mytsotakis annonce, un mois après son élection, une «  Opération Loi et Ordre » pour contenir la subversion grecque. Les conservateurs abrogent la loi de l’asile universitaire qui interdisait les interventions policières dans les facs. La volonté d’un «  nettoyage » des quartiers politiquement actifs est médiatisée : vendue à l’opinion publique comme un moyen de se «  débarrasser » de certains groupes d’action directe anarchistes. Les révolutionnaires sont traqués, leurs actes criminalisés. Des bâtiments squattés sont vidés, les lois contre les réfugiés durcies, le ministtre des Migrations est supprimé. Les peines de prison pour violences urbaines sont en constante hausse. 2 000 flics sont embauchés, 1 500 d’entre eux reforment «  l’unité Delta », des voltigeurs qui ont terrorisé les manifestations de 2008.

Les recettes de la Crise

Vu d’ici on pourrait croire que la crise révèlée en 2008 n’était qu’économique, mais ce serait nier le caractère profondément social et politique de cette lutte. La dette grecque (177% du PIB fin 2014) est créée par une oligarchie népotique. L’arrivée massive des fonds européens accentue les pratiques de dessous de table au sein du gouvernement comme dans d’autres structures. Ajoutez à cela une louche de mensonge d’Etat qui traficote les chiffres, une politique d’imposition en faveur des plus riches (1) ; dans un pays qui aime jouer aux petits soldats (la Grèce étant l’un des États les plus importateurs d’armes au monde) et on retrouve un peuple écrasé mais qui n’a plus grand chose à perdre. La Commission pour la vérité sur la dette publique, créée par le gouvernement Syriza, considère la situation «  odieuse, illégale et illégitime (1) l’objectif premier des «  plans de sauvetage » est de venir en aide aux institutions financières privées créancières de la Grèce, non de sauver le pays ou sa population ». Une vague libertaire, autogérée et anti-autoritaire s’est faite Tsunami et continue d’animer une partie du pays. Parmi les actions directes de réappropriation de l’espace, les bâtiments occupés sont depuis longtemps une force importante des mouvements progressistes et anarchistes.

Forces et mouvements

Les plus vieux squats d’Athènes sont ouverts dans les années 80 et perdurent jusqu’à aujourd’hui. Si, depuis lors, le mouvement anarchiste grec est en quête d’autonomie et de justice sociale, il prend un essor incomparable au début du XXIe siècle. Après l’assassinat d’Alexis, 300 banques sont incendiées ou saccagées en un mois, ainsi que de nombreux commissariats et le ministère de l’Economie par deux fois. L’organisation des luttes sociales, les assemblées populaires, les réflexions sur les pratiques d’action se mêlent aux projections/concerts et activités pour enfants, organisées dans ces lieux occupés. Les squats en Grèce sont dits «  politiques » : personne n’y vit. Les seuls squats habités sont des squats d’accueil de réfugié-e-s. Les chiffres se contredisent un peu mais on comptait en août 2019 : 23 squats dans Exarcheia (11 politiques et 12 hébergeant 143 personnes) auxquels s’ajoutaient 26 autres dans les quartiers alentour ; ainsi que d’autres types de lieux autogérés comme des magasins gratuits ou des centres de santé. Environ 16 squats subsistent dans le quartier, une douzaine d’évacuations ont eu lieu, jetant de nombreuses personnes à la rue ou derrière des barreaux. Plusieurs de ces symboles historiques ont été réoccupés depuis. La population concernée continue de s’organiser et la bataille promet d’être aussi féroce que la résistance qui s’impose.

Un mois c’est trop court pour saisir tous les enjeux et les subtilités de la situation, mais ça suffit pour percevoir la force des mouvements contestataires et leur enracinement dans la vie politique locale. Ce qui est sûr c’est qu’au 10 février les gouvernements successifs peuvent faire autant d’annonces qu’il leur plait : les squats comme la lutte ont de beaux jours à venir dans la capitale !

1 : Selon un rapport de l’institut Hans Béckler, les impôts ont augmenté de 337 % pour les plus pauvres contre seulement 9 % pour les plus riches, et les 10 % les plus pauvres ont perdu en moyenne 86 % de leurs revenus, contre 20 % pour les 30 % les plus riches

Exarcheia : seul espace à défendre ?

3 décembre 2019. Interview de V., anarchiste activiste du squat Anokato, quartier Kipseli, Athènes.

A. Est-ce que tu peux nous présenter Exarcheia et son évolution ces dernières années ?

V. J’ai connu ce quartier quand j’étais au lycée, il y a une dizaine d’années. C’était un endroit très vivant, lié à des mouvements radicaux. Ça a commencé dans les années 1990, au début du mouvement anarchiste en Grèce, qui est relativement nouveau ici, ce n’est pas comme en Europe (de l’ouest, Ndlr). Le quartier s’est animé, il y avait beaucoup d’assemblées, beaucoup d’espaces occupés, c’est devenu le centre de l’organisation politique contestataire. Il y a eu différentes périodes et moments forts dans l’histoire d’Exarcheia. C’est devenu un peu territorial, le seul espace à défendre. On a négligé d’autres quartiers d’Athènes tout aussi importants.
Au-delà de l’animation politique particulière, on a rapidement dû faire face à un problème majeur : la consommation et surtout la vente de drogue. C’est compliqué d’avoir un consensus autour de cette question dans le mouvement anarchiste. Cela fait environ trois ans que la drogue est devenue omniprésente, principalement sur la place centrale. Les lieux de consommation changent en fonction de l’intervention de la police. En Grèce, la société est assez toxicophobe. Même au sein du mouvement anarchiste, il y a deux courants : ceux qui veulent virer les dealers et consommateurs d’Exarcheia, et d’autres, comme moi plus pragmatiques. Les dealers sont marginalisés, ils n’ont pas d’autres revenus. Est-ce à nous de « choisir » les « bons » marginalisés du quartiers ?

A. À part la drogue, c’est aussi les flics qu’on voit partout ici.

V. Depuis quelques mois la présence policière est très visible à Exarheia, en rapport avec les expulsions des squats, au moins dix depuis septembre. Le nouveau gouvernement est dirigé par Nea dimokratia (2) un parti de droite traditionnelle : religion, famille, etc. Ça marque un tournant parce qu’avec Syriza (3) on connaissait la stratégie de gestion du mouvement contestataire. L’Etat avait opté pour l’option : « on vous laisse exister, on vous laisse faire vos petits trucs, et tout le monde est content ». Aujourd’hui c’est plus du tout pareil, l’austérité s’est imposée. Toutes ces années, on était plutôt tranquilles, une forme de confort à laquelle on s’est trop habitués. On a perdu notre vigilance, nos réflexes.

A. Tu peux nous parler du 6 décembre, pourquoi les gens vont se mobiliser?

V. C’est la date anniversaire de l’assassinat d’Alexis Grigoropoulos, un lycéen de quinze ans, tué en 2008. Il était à Exarcheia un soir avec ses potes, ils ont jeté des bouteilles en plastique sur une bagnole de police qui passait. Beaucoup de gamins font ça. C’est pas bien méchant ! Les flics, sont descendus de leur voiture. Après une courte altercation verbale, l’un d’eux a sorti son flingue et a tiré. Moi j’avais seize ans, ça m’a marquée. Depuis la dictature, c’était la première fois que la violence policière était aussi visible : un samedi soir, il y avait du monde partout, des magasins ouverts… Ils ne se sont pas cachés pour tuer. C’est le côté décomplexé de la police, outre l’injustice du meurtre, qui a créé tant de rage. C’était très violent.
Une heure après, les gens ont commencé à s’insurger, dans Exarcheia et dans la rue Ermou (grande rue commerciale d’Athènes). Il y avait énormément de diversité parmi les participants. Une vraie révolte sociale ! Différentes catégories de la société ont eu recours à la violence alors que ce n’était pas dans leurs pratiques. Il y avait beaucoup d’étudiants, de lycéens dont c’était les premières manifs, d’ailleurs c’était mon cas ! On n’était pas organisés en partis politiques ni en collectifs. On était dans un rapport très émotionnel à ce meurtre. Pour beaucoup de gens une rage intérieure puissante a explosé à ce moment-là.

A. Qu’est ce qui change cette année concernant cette date ?

V. Cette date est importante, elle est historique. On a beaucoup travaillé sur la mémoire collective ces dernières années, pour faire du 6 décembre un symbole de révolte. Mais cette année, on entame une nouvelle période d’austérité et le flic qui a tué Alexis a été libéré cet été (4). C’est une vraie provocation ! Il y a une rage ambiante depuis sa sortie, mais on sent de l’hésitation à descendre dans la rue. Je ne sais pas du tout comment ça va se passer… Ce serait intéressant de décentraliser nos luttes d’Exarcheia. En 2008, tous les quartiers d’Athènes et même toutes les villes de Grèce ont été pris par les émeutes. Partout ! Même dans des villes où on n’aurait jamais imaginé d’agitation ! Il faut garder ça en tête, et arrêter de se concentrer uniquement sur ce quartier. De plus, l’État voudrait encadrer les manifs comme en France : horaire, itinéraire, etc.

A. Après le 5 décembre 2019 il n’y aura plus de squats en Grèce ?

V. Le ministre de l’Intérieur a posé un ultimatum. C’est aussi pour ça qu’il faut arrêter de se focaliser sur Exarcheia, la défense des squats dépasse largement ce quartier. On essaie de s’organiser, d’en parler autour de nous. Cette mesure d’expulsion ne touche plus uniquement les sphères anarchistes, mais aussi beaucoup de migrant-e-s. Nea Dimokratia refuse depuis peu d’attribuer un numéro de sécurité sociale à celles et ceux qui n’ont pas l’asile, les excluant des services de santé publique. Une nouvelle loi voudrait transformer les camps de réfugiés en espaces complètement fermés, comme les camps de rétention.

Epilogue : La manifestation du 6 décembre 2019 n’a pas été à la hauteur des espérances. Inquiets des représailles, beaucoup n’ont pas défilé ce jour-là et les émeutes habituelles n’avaient pas la force des années précédentes. On compte tout de même 19 arrestations. Les flics ont jugé bon d’humilier un jeune homme pour l’exemple en le dénudant dans la rue. Des images ont circulé sur internet sans être relayées par les médias officiels. La nuit suivante, quinze bâtiments ont ouvert pour devenir de nouveaux lieux d’organisation contestataire.

1 : Le Monde diplomatique, dans un article de Mohamed Larbi Bouguerra (« L’austérité au filtre des eaux usées : Un tableau clinique de la crise grecque »), fait État d’une « augmentation phénoménale de la consommation de psychotropes. Ces données proviennent d’une étude menée dans les eaux usées de la ville ». La consommation de méthamphétamines aurait doublé pour cette même période (speed, meth ou crystal meth).
2 : Nea Dimokratia, est créé en 1974 après la chute de la dictature. L’idéologie des débuts prône un libéralisme radical. Le parti regroupe des personnalités politiques issues de la dictature. Cette tendance réunit une droite xénophobe, une droite populiste-nationaliste et un centre-droit libéral. Résultat : une forme autoritaire de gestion de l’État ; un agenda très libéral économiquement ; un populisme nativiste valorisant les politiques identitaires.
3 : Syriza est une coalition de partis de gauche et d’extrême gauche fondée en 2004. Transformée en parti 2013 elle accède au pouvoir en 2015. Son leader Alexis Tsipras forme un gouvernement de coalition avec des dissidents de Nea Dimokratia opposés aux mesures d’austérité. Plébiscité par la population dans un premier temps, le gouvernement d��oit par son incapacité à contrer les mesures d’austérité imposées par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne).
4 : Le 11 octobre 2010, le policier Epaminondas Korkoneas est jugé coupable d’homicide volontaire et condamné à la prison à vie. Son collègue, Vassilis Saraliotis, considéré complice, est condamné à dix ans de prison. Suite au retour au pouvoir de Nea Dimokratia, la cour d’appel relâche Korkoneas après 10 ans de détention pour bonne conduite.

May Desoindre et Adeline Deiller