Numéro 18 (été 2025)

Tondre des moutons est un métier (de chienne)

Au cours d’un chantier de tonte, il n’est pas rare que l’éleveur ou l’éleveuse nous dise : « On les tondait avant ! On faisait ça avec tout le monde, on les attachait, et puis on les mettait sur une table pour la faire aux ciseaux. C’était une fête ». En guise de réponse à cette tentative de créer du commun, le tondeur ou la tonderesse opine du chef ou marmonne un vague « oui, oui ». Ce mépris à peine voilé, au mieux cet ennui, veut dire beaucoup de choses…

Tondeur de moutons est un métier qui s’est professionnalisé il y a une centaine d’années pour répondre aux besoins de la production agricole, notamment en Nouvelle-Zélande mais surtout en Australie, où des troupeaux de milliers de têtes élevées pour leur laine devaient être tondus et leur laine récoltée le plus vite possible1. Une méthode normalisée, tenant compte à la fois de la praticité de la récolte, du bien-être de l’animal et de la réduction du temps passé à tondre, voit alors le jour : la méthode Bowen. Dans les années quatre-vingt, elle devient rapidement la norme dans le monde entier. C’est sans aucun doute plus facile qu’avant, mais le tondeur ou la tonderesse est tout de même plié en deux pour travailler. Cette méthode est relativement technique, puisqu’il s’agit de reproduire quarante-et-une passes dans des positions différentes, l’ensemble ressemblant à une chorégraphie à deux. Clairement, même au sein du milieu agricole ça devient un truc d’initié. Heureusement, vous pouvez encore croiser des tondeurs dans certaines vallées reculées qui tondent « à leur façon ».

Cette normalisation sur des bêtes de référence, les brebis mérinos, parfois bien loin de nos carnes rustiques un peu feutrées et un peu maigres au printemps, implique un deuxième aspect du métier : le tondeur ou la tonderesse, qui sont tâcheron·nes et payé·es à la pièce, essaient « d’envoyer de la brebis ».

Pour en vivre, il va falloir être efficace. Privilégier les gros troupeaux, homogènes, qui « s’organisent ». Bannir les pauses trop longues, optimiser les déplacements, imposer son rythme. Le petit fermier avec trente brebis, cinquante poules, un cheval et son jardin potager, c’est l’ennemi, le café avec la discussion qui s’éternise, un cauchemar. Celui ou celle qui est devenu·e professionnel·le n’a donc plus grand-chose en commun avec le petit éleveur qui lui tend la perche avec son histoire de forces (des ciseaux oblongs, que vous avez déjà sûrement aperçus accrochés aux murs des auberges de montagne).

On perd des plumes à tondre la laine

Une brebis est payée entre 1,70 et 2,70 euros en France, à ce que je sache. Pour que cela en vaille la peine, il faut aller vite et tondre beaucoup (donc souffrir beaucoup, au moins au début). Il faut investir dans un matériel coûteux et très spécifique revendu par une seule enseigne en France et se former auprès de la seule association qui représente la profession. Il faut rencontrer des tondeur·euses qui vous invitent sur des chantiers pour souffrir avec elleux. Enfin, il faut adhérer, plus ou moins en fonction du bourreau-chaperon, à une culture de la gagne et de l’individualisme.

Le tarif n’est établi en fonction de rien. En 2023, on peut tondre une brebis limousine feutrée pour 1,70 euros et des petites corses rapides et faciles pour 2 euros. Il y a des gradations relatives en termes de pénibilité et d’accès mais, dans le fond, ça n’a ni queue ni tête. Les brebis, à un endroit X et à un instant T sont payées tant parce que… c’est comme ça !

Cette jungle induit une cartographie spécifique et absurde : tondre en Corse, c’est le Graal, les brebis sont payées cher. Tondre en Crau, c’est mal payé mais c’est super formateur, les brebis sont difficiles, la concurrence est acharnée, c’est là que tu deviens un·e vrai·e. Tondre dans les Hautes-Alpes, c’est pas super rentable tant il y a de bornes à faire.

Récemment, et c’est une petite révolution silencieuse, un tondeur des Hautes-Alpes a produit des tableaux établissant des tarifs de manière à toucher un Smic horaire pour un·e tondeur·euse moyen·ne faisant cent mérinos par jour. Pour y parvenir, il faudrait faire grimper le tarif de pratiquement cinquante centimes par bête tondue. L’illusion selon laquelle la tonte rapporte beaucoup est due à des heures de travail non comptabilisées, comme le temps de trajet, l’affûtage, les prises de rendez-vous, la comptabilité2

À la suite de cette étude, les tondeur·euses du même secteur que l’auteur n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur un tarif homogène à appliquer. Les arguments sont multiples : trop grosse augmentation, trop brutale, risque de perdre des chantiers alors que le ou la chef·fe de carnet3 a plusieurs personnes qui comptent sur ielle, etc. Dans les faits, la tonte possède une clientèle « captive » qui, tous les ans, ne peut pas se passer des tondeur·es pour mener à bien cette opération sanitaire. Si ce n’est la concurrence entre pair·es, absolument rien ne justifie l’impossibilité d’augmenter les tarifs.

Des statuts sans queue ni tête

Le métier se pratique sous différents statuts. On peut travailler complètement au noir, dans l’illégalité donc, ce qui est plus rentable, mais aussi beaucoup plus dangereux. Il ou elle peut se déclarer selon différentes options, en tant que cotisant·e solidaire de la MSA avec une microentreprise, en étant agriculteur ou agricultrice à titre principal avec des régimes fiscaux variables qui donnent lieu à des taux de cotisations différents.

Pour imager la chose, tondeur·euse peut signifier au final se construire une maison dans la Drôme au bout de dix ans de tonte, ou marner avec des horaires pourris et des chantiers de-ci de-là parce qu’on est mère isolée. Les disparités sont assez comparables avec celles du milieu agricole en général.

Ce monde minuscule fonctionne en réseau : une seule association représente la profession, propose des formations, génère un annuaire des professionnel·les. La bourse à l’emploi qui existait quelques temps, véritable tremplin et introduction dans la profession, a disparu. Dans les faits, cette association représente l’élite de la tonte. On comprend les liens de nécessité qui s’établissent dès lors et les changements sociaux pratiquement impossibles à mettre en œuvre au détriment des plus ancrés. Pour preuve, en quarante ans de vie associative, le régime de tâcheron·ne n’a pas été remis en cause (j’entends le fait d’être payé·es à la pièce).

L’élite de ce métier-passion

Pour qui tond-on ? Pour tout le monde, du particulier avec deux brebis dans le jardin au gros exploitant qui a deux mille têtes. Chez les « petits », c’est en général peu rentable, malgré une adaptation tarifaire, cela reste des chantiers peu intéressants. Chez des « gros » avec des PAC4 à 200 000 euros, il est parfois difficile de négocier le prix d’une tonte ou de demander de bonnes conditions de travail (ne pas traiter les bêtes avec des produits chimiques avant la tonte, ne pas tailler les onglons qui deviennent des sabres, etc).

Mais tous ont ce point commun, la tonte est un geste d’élevage, un moment incontournable de l’année pour soulager le troupeau de ses toisons, limiter les parasites, faciliter l’agnelage. La pratique du métier prend en compte les bêtes et les éleveurs. D’une maison à l’autre, on ne mange pas les mêmes choses, on n’entend pas les mêmes histoires, on n’est pas confronté·es aux mêmes souffrances ou aux mêmes joies, et les bergeries ne sont pas toutes bien ventilées.

À côté de la tonte, il existe une pratique sportive, donnant lieu à des concours mondiaux, soutenue par des sponsors, où sont représenté·es les meilleur·es tondeur·es. Ces derniers sont souvent des familles. Comme une mafia minuscule, la tonte est une histoire de caste où l’on est tondeur·euse de père en fils/fille et où dès les débuts, certain·es jeunes ont accès à du matériel, des brebis, des conseils et des soutiens.

Nous sommes deux cents professionnel·les référencé·es à l’Association des Tondeurs de Moutons. Le tri drastique qui s’opère dans les débuts du métier tient sans doute autant à la difficulté d’apprentissage qu’aux conditions de formation une fois le stage fini. Cette problématique initiale, comme tant d’autres, n’est pas vraiment pensée par l’association, qui se retrouve à représenter des tondeur·euses faisant 3 000 bêtes par an, comme 30 000.

Le super tondeur champion choisit ses troupeaux, délaisse les petits, les chiants, les mal organisés. L’éleveur jouit, par ricochet, du prestige de son champion, et de la rapidité de sa tonte. J’aime tondre des troupeaux de centaines de têtes, très homogènes, mais cela entre en contradiction avec l’agriculture que je défends. Là encore, pas d’autres choix que de partager, que chacun·e puisse tondre du bon et du moins bon, partager la pénibilité et les gains.

« Et les béliers, vous les faites aussi ? »

«  Oui, monsieur, je suis tonderesse professionnelle, c’est mon métier, je fais aussi les béliers. »

Dans un travail à la fois physique et technique comme la tonte de brebis, le traitement genré est une tarte à la crème. Seulement un chef d’exploitation sur quatre est une cheffe, quand 60 % des conjoints aides familiaux d’exploitants sont des conjointes.5 Dans une immense majorité, nous évoluons dans des environnements masculins où dominent des normes virilistes.

Nous devons, comme dans tant d’autres professions, faire nos preuves plus fort et plus longtemps. En discutant avec des collègues, je réalise que le temps qu’il leur a fallu pour devenir professionnelles et avoir une saison à elles (qu’elles soient détentrices du carnet ou intégrées à une équipe de tonte) qui leur permette d’en vivre est toujours plus long que pour mes collègues masculins. Comme dans d’autres métiers, pas question d’être malades, d’avoir une grossesse désirée ou avortée, d’adapter la tonte ou certains chantiers aux horaires d’école ou au travail domestique. Cela implique aussi qu’il faille, pour se maintenir dans la profession, en adopter les caractères les plus détestables, quitte à se désolidariser de ses collègues femmes pour devenir l’exception.

Par ailleurs, mon expérience révèle que, hors des canaux d’élite documentés plus haut, la simple sociabilité masculine suffit à faire la différence pour remporter un chantier et obtenir de nouveaux clients. Arriver sur un chantier en tant que femme, sans être une championne (donc une exception), refuser les codes classiques de la sociabilité, négocier ses conditions de travail, imposer des tarifs dignes, ne pas rire aux mauvaises blagues, préférer qu’on n’appelle pas les brebis des « putes » sont d’emblée des freins à un développement de son carnet.

Faire exactement les mêmes choses qu’auraient faites un tondeur, demander une pause, demander un café, demander que les brebis arrivent régulièrement, demander un point d’eau pour se laver les mains sont tout autant des risques d’être prise pour une chieuse.

Sur la base de mes seules observations, les travailleur·es qui restent dans des exploitations pourries sont en général des travailleurs détachés (immigrés précaires) ou des femmes.

Pour une tonte solidaire, dégenrée, équitable

On pourrait imaginer une tonte organisée par territoires, avec des quantités plancher de brebis au prorata des tondeur·euses officiant dans la zone ; où toutes les brebis seraient tondues, des meilleurs troupeaux aux plus pourris. On pourrait mettre en place des systèmes de remplacement pour tonderesse en pré-règles ou tondeur souffrant d’une tendinite, et demander à la MSA un statut à part avec des cotisations égales pour tout le monde et lisser les tarifs en fonction de la difficulté. Contrairement à ce qui se passe dans le reste du monde agricole, vraiment rémunérer le travail. Mettre sur pied des Scop ou des coopératives ouvrières qui garantissent un revenu annuel, même pour les débutant·es, et ouvrir des droits au chômage, à une mutuelle. Avoir des formatrices, se sentir fortes, pour ne plus subir les blagues sexistes et les regards de biais, les injonctions à la performance qui nous divisent les unes des autres.

Peut-être qu’alors, au petit éleveur qui nous tend les forces, on pourrait dire, détendue parce que rien ne presse : « Viens, je vais te montrer ».

Norma va chez Bernard

Tonderesse depuis dix ans, je galère toujours à trouver des chantiers rentables autour de chez moi. Coincée entre des champions et des autochtones peu partageurs, j’encaisse depuis plusieurs années des « donc vous, vous faites les petits troupeaux ? » (parce que je n’ai que les chantiers « poubelle ») ou des blagues vaseuses sur l’érection d’un bélier. J’encaisse surtout des sommes assez variables d’une année sur l’autre tant ma saison est précaire. Cette situation m’a fait maintes fois imaginer abandonner mais j’aime les brebis et leur odeur dans ce corps à corps.

Donc, au bout de dix ans de métier, me voilà chez Bernard. Le dernier tondeur est parti en râlant sur les conditions de travail (c’est mon voisin peu partageur), et rien n’a évolué depuis. La bergerie, qui est un mauvais tunnel plastique dont les couches racontent les dix dernières années, n’est pas curée. Il fait vingt degrés à dix heures et je peux à peine respirer dans cette odeur d’ammoniaque. Rien ne va, les brebis, des lacaunes, ne sortent jamais, le peu de laine qu’elles ont est rêche, elle pue. Des queues longues, des mammites, des bêtes stressées qui me disent la détresse sociale.

À onze heures, moi qui n’ai pas mal au dos depuis des années, je souffre dans mes lombaires, dans mes mains, les yeux me piquent. Je pense à mes voisins peu partageurs, ils sont en train de faire un joli troupeau de 250 têtes que j’aime bien. À treize heures j’ai fini les 110 têtes. J’ai mal partout, l’endroit me dégoûte, le zig me rend triste, je me dis que ce doit être de ma faute si ça ne marche pas, depuis toutes ces années.

Texte : Christine / Illustrations : Louis Tardivier

  1. L’Évolution des types sociaux en Australie, Paul Descamp, 1931, Annales d’histoire économique et sociale.
  2. Déshabillez-moi, n° 75, mars 2025, p.25. Revue de l’association des tondeurs de moutons.
  3. Le ou la chef·fe de carnet est la personne qui possède, par héritage ou par constitution, une liste de client·es (des éleveurs ovins) et qui planifie la saison de tonte pour l’ensemble de ces client·es. Ielle peut être amené·e à faire travailler un·e ou plusieurs tondeur·e·s.
  4. Les montants et les noms des bénéficiaires de la PAC sont disponibles :https://www.telepac.agriculture.gouv.fr/telepac/tbp/accueil/accueil.action
  5. « Les femmes dans l’agriculture en 2022 », Statistiques MSA, 2024.