La fabrique de l’architecture

Clientélisme, travail bâclé, salariés méprisés

Des architectes salariés prennent ici la parole pour donner leur point de vue et décrire leurs conditions d’études et de travail. Jeunes diplômés, travaillant ou ayant travaillé dans des agences d’architecture régionales, ils et elles souhaitent partager leur quotidien et parfois leur révolte. Sous les directives des politiques et des promoteurs, ils sont les invisibles qui dessinent la ville pour les autres.

L’aménagement du territoire est conduit de manière à favoriser une concentration des capitaux dans des métropoles de plus en plus grandes, afin de constituer des pôles de compétitivité à l’échelle européenne. Construite historiquement autour de l’aéronautique et du spatial (civil et militaire), Toulouse Métropole en est un bon exemple. Ce choix en matière d’urbanisme nécessite toujours plus d’investissements pour que les entreprises bénéficient d’un environnement favorable : transports, logements, services et infrastructures. Dans la construction et l’immobilier, de grandes entreprises se partagent un marché devenu très lucratif. Les agences d’architecture qui dessinent vos logements, vos places, vos quartiers ou vos écoles ne sont pas en dehors de cette réalité économique. Une part non négligeable des constructions, publiques ou privées, est en effet confiée à quelques grandes agences (entre 20 et 100 salariés), accompagnées d’une constellation de petits sous-traitants locaux totalement dépendants. Il en résulte une concentration inédite de nombreux architectes salariés dans des agences métropolitaines avec des conditions de travail délétères, au détriment d’un exercice professionnel historiquement plutôt en libéral (1). Les patrons « architectes » deviennent de simples businessmen, courant après les donneurs d’ordres pour obtenir des contrats. Autant dire que dans ces conditions, le confort des logements et la qualité du cadre de vie ne sont plus vraiment au cœur des préoccupations.

Le secteur public déclare forfait

Côté pouvoirs publics, les réformes libérales successives ont eu raison des garde-fous qui permettaient jusqu’alors de limiter l’appétit des investisseurs privés. Les services déconcentrés de l’État ont été totalement démantelés (2) et le pouvoir administratif des Préfets s’est étendu : octroi des subventions et capacité de manœuvres pour autoriser des projets contestables (privés ou publics). Il est assez courant par exemple que les Préfets soient saisis par des investisseurs, via des relations, pour faire adopter des projets de faible qualité ou situés en zone sensible (inondables ou agricoles), malgré les réserves des services instructeurs.

Ce sont ensuite les collectivités locales qui ont progressivement réduit ou dévoyé les services et les moyens affectés à l’aménagement du territoire et à l’accompagnement des projets : absence de personnel adapté, montage de structures clientélistes (publiques ou semi-publiques), voire suppression de services ou externalisation vers le secteur privé. La loi ELAN permet par exemple aux collectivités de déléguer l’instruction des permis de construire à des entreprises.

Les bailleurs sociaux, déjà en difficulté, ont été mis à terre par la loi ELAN qui impose une fusion des opérateurs pour atteindre un parc locatif de 12 000 logements minimum, une diminution des budgets (baisse des APL à la charge des bailleurs) et encourage à confier la construction à des promoteurs privés et à vendre progressivement le parc locatif vieillissant. Malgré une mobilisation historique des salariés des bailleurs et des associations de locataires, la loi a été promulguée en 2018. Les conséquences directes sont une nouvelle baisse de la qualité des constructions (moins de budget), une dépendance de plus en plus forte de la promotion privée (fusions des capitaux, contrats de construction à bas coût) et une marge de manœuvre quasi-inexistante pour les architectes.

Une aubaine pour les spéculateurs

Dans ce contexte à la fois de concentration des capitaux autour de grandes métropoles et de destruction des services publics, c’est tapis rouge pour le secteur privé. Il se forme donc, avec la bénédiction d’élus locaux et de certains responsables administratifs, un cadre clientéliste, voire maffieux, plus ou moins affiché entre élus, promoteurs, constructeurs, architectes et bureaux d’étude : appels d’offres pipés ou commandes directes, facilités réglementaires ou foncières, subventions directes ou indirectes (exonérations, financement public des infrastructures), absence d’exigences qualitatives en contreparties (architecturales, sociales ou environnementales).

Sur la Métropole Toulousaine, il existe de nombreux cas de dérives immobilières dont le projet privé de Tour d’Occitanie, porté par les élus, est un bon exemple. Il s’agit d’un luxueux immeuble d’affaires de 150 mètres de haut, imaginé sur du foncier public (SNCF) et dans lequel le promoteur ne réalisera pas les 38 % de logements sociaux obligatoires, exempté par la Métropole. Tout aussi symbolique, l’opération de « nettoyage » de l’Université du Mirail, rebaptisée « Jean Jaurès », intégralement démolie (pourtant « patrimoine moderne » des années 1970), dont la reconstruction a été entièrement déléguée à Vinci qui gère et loue désormais le site à l’État pour les 26 ans à venir. On peut citer également les manœuvres spéculatives menées au Mirail depuis des années, visant à construire un nouveau quartier avec des logements neufs plus petits et plus rentables. Tout est permis pour y arriver, c’est la politique de la terre brûlée : fermeture des collèges au nom de la mixité (Badiou et Bellefontaine), espaces publics à l’abandon, absence d’entretien des immeubles pour justifier ensuite la nécessité de leur démolition… D’une manière générale, il s’agit de chasser les habitants des derniers quartiers populaires intra-périphériques pour livrer le foncier aux spéculateurs.

Impossible de ne pas citer ici le revers juridique de la métropole toulousaine : le Plan Local d’Urbanisme (PLUi), adopté en 2019 par les 37 maires, a été annulé en mai 2021 par le Tribunal Administratif, suite à un recours, pour avoir autorisé une urbanisation trop importante des espaces naturels, agricoles ou forestiers (ENAF), au profit des promoteurs.

Architecture minimale pour rentabilité maximale

La ville est devenue un produit financier comme un autre. S’y multiplient des commandes privées qui mettent sous pression les agences d’architecture : baisse des honoraires, études de faisabilité gratuites, opacité dans les attributions des marchés, délais d’étude de plus en plus courts et budgets de travaux impossibles à tenir. De nouvelles formes de contrats sont encouragées par l’État comme la « Conception-Réalisation » ou les « Partenariats Public-Privé », dans lesquels les architectes passent de décisionnaires « autonomes » à simples exécutants en sous-traitance des entreprises de construction. Mais il n’empêche que les quelques agences qui arrivent à pénétrer le cercle des élus locaux et des promoteurs, sont évidement bien intégrées dans cette nébuleuse dont elles dépendent : elles bénéficient alors de l’accès exclusif à certains marchés, d’échanges de services, d’arrangements et cadeaux qui sont de mise entre partenaires…

Cette dépendance accrue à des donneurs d’ordre privés pousse certaines agences d’architecture à devenir plus compétitives, avec une organisation parfois industrielle. Les salariés sont répartis par type de mission avec un travail à la chaîne dénué de sens et de créativité. On observe par exemple la création de pôles dits de faisabilité où de jeunes diplômés ont pour tâche de réaliser des pré-études jusqu’à 50h/semaine (payées 35h), en fonction des desiderata des commanditaires, élus et promoteurs.

Dans les open-spaces, partout les mêmes objectifs : efficacité en conception et optimisation maximale des prix de construction. Très peu de temps est consacré au travail sur l’enveloppe extérieure ou le confort d’usage, l’objectif étant de construire le maximum de logements sur chaque parcelle. Résultat, les places de parkings sont trop petites, la cuisine en tant que pièce n’existe plus (3), pas de placards, aucune isolation acoustique, matériaux bas de gamme, etc.

Sur les chantiers, ce n’est guère mieux : sélection systématique des entreprises les moins chères, suivis de chantier bâclés et construction en des temps records (parfois sans respecter les temps de séchage), entraînant des erreurs et malfaçons ou de mauvaises finitions. Les ouvriers sont de moins en moins qualifiés (bas salaires, pas de formation), mal équipés et sans encadrement technique. Le recours à des travailleurs étrangers est fréquent, dans des conditions déplorables, souvent en sous-traitance.

Heureusement, il existe de petites victoires qui sont aussi précieuses que dérisoires : améliorer l’accès à un parking, négocier 1m² en plus dans quelques logements, permettre un module de cuisine supplémentaire, faire passer dans les prix des cloisons acoustiques ou des fenêtres en aluminium, rectifier des erreurs de conception pendant le chantier…

Architectes salarié.es : la précarité assurée

Les écoles d’architecture (publiques) sont issues d’une scission des Beaux-Arts en 1968. Il y persiste encore une très forte culture corporatiste et « de la charrette » qui encourage les heures supplémentaires prolongées, malgré les conséquences néfastes sur la santé des étudiants. Depuis 2020, de nombreux articles de presse décrivant les conditions d’étude ont été publiés (4). L’enchaînement de nuits blanches, par exemple, est l’une des conséquences d’une approche pédagogique souvent abusive qui conduit de nombreux étudiants à la soumission, la dépression ou la réorientation.

Le secteur professionnel, figé dans une tradition d’exercice libéral, n’est pas adapté à l’augmentation du nombre des salariés et ne (re)connaît pas le code du travail. Les salariés sont fortement incités à poursuivre bénévolement le rythme de travail intensif que les écoles véhiculent, avec cette idée qu’employeurs et « collaborateurs » seraient réunis autour de la « passion du métier ».

Il en résulte des conditions de travail oppressantes et souvent illégales : pas d’application de la convention collective, heures supplémentaires non payées, pressions morales permanentes, sous-effectif chronique, recours abusifs aux stagiaires et aux auto-entrepreneurs, délais impossibles à tenir. Côté salaires, s’impose un dumping féroce qui bafoue le barème légal : la rémunération oscille entre 1300 et 1800€ net/mois pour un BAC+5 ou +6, et sous-entend des heures supplémentaires gratuites, jusqu’à 60h par semaine en gestion de chantier. Les femmes sont payées en moyenne 19 % de moins que les hommes (5). Les rares agences, souvent des plus petites, qui font des efforts pour rester dans la légalité subissent la concurrence économique de plein fouet. Les jeunes qui essaient de se mettre à leur compte sont très nombreux à avoir des revenus inférieurs au SMIC, malgré des semaines à rallonge.

Ces conditions de travail, couplées avec une production architecturale souvent de faible qualité, génèrent un profond mal-être généralisé chez les salariés, coincés entre la volonté de bien faire, des conditions de travail dégradantes, la pression du patron et les exigences des promoteurs. Les dépressions et burn out sont courants, ainsi que les réorientations douloureuses. On estime que 10 à 20% des jeunes diplômés se seront déjà réorientés après cinq ans en agence (6).

Malheureusement, on note un manque cruel de solidarité entre salariés, très peu connaissent leurs droits légaux (y compris pour les arrêts maladie) et moins encore osent se défendre face aux employeurs, de peur d’être mis à la porte et black-listés par certains réseaux patronaux. Dans certaines agences, menaces ouvertes et propos dégradants accueillent la moindre demande…

Au delà des mots creux sur la « ville de demain », si nous voulons réellement améliorer notre cadre de vie de manière radicale, la mobilisation sociale devra s’élargir au-delà des associations déjà actives. C’est l’ensemble des salariés du secteur du BTP et de l’immobilier qui doivent s’emparer de cette question pour mener un combat commun avec les habitants afin de replacer l’intérêt général au cœur de la production de l’habitat et de l’espace urbain.

1 : Seulement 25% des étudiants lanceront une société d’architecture au cours de leur vie (durablement ou non). Actuellement le secteur compte un peu plus de 30 000 salariés, hors auto-entrepreneurs.

2 : Après la destruction progressive des DDE (2009), ce sont désormais les DREAL, les DDTM, et les Bâtiments de France (UDAP) qui sont sous pressions humaines et budgétaires permanentes et qui ne peuvent assurer correctement leurs missions de conseil et d’instruction. Au Ministère de l’Écologie, 15 000 emplois ont été supprimés depuis 2013.

3 : La « cuisine américaine » est avant-tout un produit culturel des promoteurs pour économiser de la surface.

4 : « En école d’architecture, les dérives de la « culture charrette », Le Monde, 19/11/20

5 : Baromètre 2020 de l’OMPL.

6 : Archigraphie 2020 de l’Ordre des Architectes.

Les archis de la CGT construction 31

Gravures : Pierro