Hautes-Pyrénées. Un squat qui résiste !
Quand ielles ont investi cet ancien hôtel restaurant à Lannemezan, en février 2019, les Gilets jaunes ne se doutaient pas que sept ans plus tard l’endroit serait encore ouvert. Portrait d’un centre social autogéré toujours en lutte.

C’était jadis une lande qui abritait les bandoulier·ères, considérés par certain·es comme des bandits de grands chemins et par d’autres comme des robins des bois (presque) montagnards. Lannemezan, ville située au pied des Pyrénées, est devenue une cité industrielle. Elle a accueilli au XXe siècle de nombreux immigré·es, espagnol·es d’abord puis italien·nes ou encore portugais·es. C’est désormais aussi une commune où est né un lieu atypique, Le Madrigal, situé sur la route qui mène à la mairie et au centre de la ville. Les Gilets jaunes cherchaient alors simplement un toit pour se retrouver, échanger, garder la chaleur et le partage nés sur les ronds-points. Avant d’investir l’endroit, ielles avaient demandé l’autorisation à la propriétaire qui ne s’est pas opposée à l’idée: « Faites ce que vous voulez. De toute façon, le Madrigal ne m’appartient plus, il est aux banques », avait-elle dit.
Nécessité fait loi
Nulle idée d’hébergement ou de vie sur place au départ. Pourtant, très vite, des personnes poussent la porte : elles sont à la rue, dans des situations parfois extrêmes. De tous âges, mises dehors par leurs parents ou par la vie, elles y trouvent un lit, une assiette et surtout des oreilles attentives pour les écouter. Et ça marche. Pas à 100 %, loin de là. Les ancien·nes se souviennent de déceptions, de trahisons et de loupés, de celles et ceux qu’ielles n’ont pas pu garder parce qu’ielles ne respectaient pas les règles posées par et pour toustes, qui reposent sur quelques valeurs : respect, partage, acceptation des différences…
Mais il y a également ces belles surprises, celles qui font qu’ielles ont toujours envie d’avancer et d’essayer ensemble. La plus belle, c’est peut-être Johanna, pas encore 25 ans. Enfant de l’Aide sociale à l’enfance arrivée enceinte, elle n’avait qu’une crainte, qu’on lui enlève son enfant. Entourée, accompagnée, elle habite maintenant seule avec son bébé. Et si dans un premier temps ses visites étaient quasi quotidiennes, elles s’espacent à mesure qu’elle vole de ses propres ailes. Profil tout à fait différent : Alane, 18 ans, qui dormait dans sa voiture pour passer un diplôme de « responsable d’entreprise agricole ». Il n’hésite pas à dire qu’il a découvert la vie, le monde, les autres, les étranger·ères qui lui faisaient si peur et qu’il défend maintenant bec et ongles.
Thomas, la trentaine, après des années de voyages y découvre le militantisme, à combattre pour les autres mais aussi pour lui. Des personnes plus âgées ont aussi trouvé en ce lieu un havre pour repartir, comme Stefan, irlandais d’une soixantaine d’années, qui l’affirme : « Sans le Madrigal, je ne serais plus là ».
Résister toujours
Lou Madrigal l’affiche sur son fronton : il est « solidaire et engagé ». En plus d’être maintenant identifié comme hébergement d’urgence, c’est aussi un lieu de lutte, la première étant celle contre la précarité. Friperie, recyclerie… tout est à prix libre pour que toustes puissent se servir. Il en va de même pour les repas et soirées qui rythment la vie du lieu, de ses habitant·es et de ses visiteur·euses. Pour les repas, les cuisinier·ères peuvent compter sur les maraîcher·ères locaux qui n’hésitent pas à donner leur surplus en pleine saison.
Des salles sont à disposition pour les réunions d’association et les militant·es. Le collectif de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, qui a passé 40 ans derrière les barreaux à la prison de Lannemezan, s’est souvent retrouvé dans l’ancien hôtel. Tout comme un autre collectif, Neste plateau sans CSR, qui se bat contre un projet d’incinérateur qui pourrait polluer le sol, l’air et l’eau1. Ou encore l’association Vie libre, qui aide les personnes dépendantes. Les artistes viennent aussi y tester leur spectacle, faire partager leurs passions du théâtre, de la musique ou des marionnettes.
Un partenariat s’est noué avec deux autres associations du département, Accueil Azun et Baronnies terre d’accueil, pour accueillir des exilé·es et en particulier des jeunes qui demandent la reconnaissance de leur minorité par l’État français. Outre le logement et du soutien pour leurs démarches administratives, ielles sont scolarisé·es dans des lycées du département. Pour accompagner au mieux les nouveaux arrivant·es, deux pôles se sont créés : un pour la santé et un autre sur l’éducation.
Illégal mais légitime
Si désormais le lieu a acquis une légitimité auprès des structures sociales et d’entraide, il n’en reste pas moins un squat, susceptible d’être fermé. Une commission de sécurité mandatée par la préfecture à la demande de la mairie a préconisé quelques travaux urgents qui ne semblent pas insurmontables aux habitant·es. Ielles sont en effet soutenu·es par de nombreuses personnes dont certaines sont prêtes à investir des fonds dans le bâtiment et ont également pris contact avec des fondations qui peuvent les aider à condition qu’ielles soient propriétaires ou disposent au moins d’un bail. À ce jour, les occupant·es et les usager·ères vivent avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête. Et ce d’autant plus qu’ielles ont reçu, début janvier, un courrier de la mairie les enjoignant à faire les travaux dans les trois mois, sous peine que le lieu soit fermé. Derrière cette lettre plane la volonté de détruire le bâtiment, « urbanistiquement incorrect en entrée de ville » comme l’a dit l’ancien maire lors du conseil municipal de janvier.
Ielles avaient pourtant trouvé la solution en créant une association pour racheter Le Madrigal. Mais la mairie s’est portée acquéreuse, entraînant cette situation qui traîne depuis presque trois ans : ne disposant d’aucune convention, les occupant·es ne peuvent s’engager dans des travaux. La situation est donc bloquée, non faute de volonté de la part des Madrigalien·nes mais bien du fait de l’ancienne municipalité qui n’a rien proposé.
Aux aguets
Le résultat des élections municipales à Lannemezan est peut-être une bonne nouvelle pour les Madrigalien·nes. La nouvelle équipe s’est en effet positionnée clairement lors de la campagne : Laurent Lages, le nouveau maire, a affirmé que le lieu était essentiel dans le tissu social départemental : « Il tient une place que personne d’autre n’occupe. Comme toute innovation, il ne rentre pas dans le cadre réglementaire. Ce sera notre travail de faire en sorte qu’il soit légalisé ».
Reste maintenant à passer aux actes. Sa fermeture serait une catastrophe humaine pour ses habitant·es mais aussi pour celles et ceux qui pourraient en avoir besoin. Il est vital de maintenir ce lieu, de le pérenniser et ainsi faire la démonstration de ce que l’auto-organisation et la détermination permettent.
Texte : Anne Billard et le collectif Le Madrigal / illustration : Ninon Scotto di Uccio
- Une « chaudière CSR » (combustible solide de récupération) est un des euphémismes employés par les industriels pour ne pas dire incinérateur, dispositif reconnu polluant suite à des affaires comme celle de l’incinérateur d’Ivry, mis en cause dans l’étude de l’ARS d’Ile de France qui recommande de ne pas consommer les œufs de poule.
