Pyrénées-Orientales. Le poison des « classes défense »
Alors que le nombre d’enseignant·es baisse, les classes « de défense et de sécurité globale » se multiplient. Ces programmes permettent l’intervention de militaires auprès des élèves, avec parfois la découverte du maniement des armes. Témoignages de profs.

Sur le blog du collège Madame de Sévigné de Perpignan, une ribambelle de photos raconte les sorties des élèves de la classe défense : rencontre avec un général, « job dating » à la base militaire de Narbonne, visite du plus gros hélicoptère de l’armée, découverte du port d’armes et essai de gilets pare-balles. Christofer, professeur dans cet établissement situé en REP+ (réseau d’éducation prioritaire), syndiqué à Sud éduc, regarde ces sorties à travers ses lunettes d’enseignant en histoire : « Ça me fait penser à comment on préparait toute une tranche de population avant la première puis la seconde guerre mondiale. Les jeunes allaient au service militaire en pensant que ça allait durer six mois. Depuis qu’ils étaient petits on leur construisait une haine des voisins et une pensée militariste. C’est de la propagande. Comment, en l’enseignant, ne le voit-on pas venir ? » Il rappelle : « L’idée de défense nationale vient de la Révolution. Le citoyen avait deux devoirs, payer ses impôts et défendre sa patrie. Sauf que nous ne sommes plus dans une période révolutionnaire qui abolirait les privilèges mais plutôt face à la montée de l’extrême droite et des inégalités ».
Parallèlement, l’administration prévoit de supprimer 29 heures de cours à la prochaine rentrée dans ce collège, et 205 heures, soit 13 postes, dans le département. Une première journée de grève a eu lieu le 31 mars contre ces annonces.
Sorties scolaires bidouillées
Au collège Pierre de Coubertin de Font-Romeu, à l’ouest du département, deux profs de troisième pro se positionnent très différemment, et disent subir la pression de certains collègues et parents : « C’est beaucoup de travail et on prend des coups. Le mot “armée” est tabou. Il a fallu qu’on se justifie alors qu’on est partis de bonnes intentions. » L’une, prof de français, est « très intéressée par la partie mémorielle et découverte des métiers. J’appellerais ça plutôt une classe “mémoire” ou “citoyenne”. Le mot défense nous dessert. » Ce collège a lié un partenariat avec le « centre national d’entraînement commando ». Pour ces deux professeurs très impliqué·es, c’est « une aubaine », car ces militaires sont, selon elleux, « avant tout des formateurs. Et ici c’est la montagne. Nos gamins connaissent peu de choses, se déplacent peu. Alors oui, certes, c’est le milieu militaire. Mais c’est aussi historique, avec la citadelle Vauban. Et puis surtout, les militaires savent faire de la cohésion. Tous les ans on fait un petit stage commando adapté à nos élèves. C’est très bienveillant : ils s’entraident, sont poussés dans leurs retranchements, dorment en chambrée. Des valeurs qui font que l’année peut bien démarrer, ça donne du sens à ce qu’on fait. Pour ces classes considérées comme des classes poubelles dont on veut se débarrasser, c’est une revalorisation à travers ce label ».
Face à la baisse des moyens alloués à la culture et à tout ce qui favorise l’esprit critique, l’enveloppe des « classes défense » est utilisée de fait par certain·es enseignant·es pour organiser des sorties scolaires. « Passer une journée à la citadelle, c’est l’occasion de visiter un centre de formation. Le but de nos classes pro, c’est de les orienter au mieux vers des filières courtes. C’est loin d’être par vocation militaire. On saisit la perche. Et les élèves n’ont rien à débourser. Sur une sortie, on en profite pour aller voir des métiers, ou visiter un musée sur la déportation, ou organiser un jeu de piste de la Résistance dans Toulouse. Les sorties étiquetées ‘‘classe défense’’ sont prises en charges par des subventions, alors on bidouille avec les moyens qui nous sont alloués pour donner le plus d’opportunités possible à nos élèves ».
Classes défavorisées ciblées
À Perpignan, Christofer rappelle que dans son collège « il y a un taux maximum de boursier·es, pas de mixité, et des enfants à plus de 80 % issus de l’immigration. On ne leur propose pas un avenir radieux. On leur vend une armée sans violence, où on n’aurait jamais tué. J’ai envie de demander à mes collègues : “ Vous savez ce que c’est, la guerre, en fait ?” Mais ce ne sont pas leurs gosses qui y vont au final. Ni ceux des centres-villes. On en fait de la chair à patron et de la chair à canon. »
Les élèves les moins favorisés, moins dotés en capitaux scolaire et économique, restent la cible privilégiée. L’Éducation nationale encourage particulièrement la création de classes défense dans les zones REP, les lycées professionnels et les zones rurales isolées (1). Un député du Modem (Christophe Blanchet, du Calvados) vient même de proposer en février de rendre obligatoire l’éducation à la « défense ».
Les syndicats d’enseignant·es dénoncent quasiment tous ces rapprochements entre armée et enseignement. Le Snes-Fsu, par exemple, a encore rappelé en décembre « sa totale opposition aux classes de défense et sécurité globale ». Une prof raconte ce qui s’est déroulé ce 10 février au lycée public de Céret : la directrice de l’Éducation nationale des Pyrénées-Orientales s’est rendue dans l’établissement, qui accueillait plusieurs élèves de bahuts voisins, pour « une immersion concrète dans les métiers de la défense ». L’enseignante a été choquée : « Des parachutistes, l’armée de terre, de l’air, la marine, les douanes, la gendarmerie, le service psy et recrutement, et les pompiers pour la caution morale. C’était obligatoire pour les élèves. J’étais en colère. Je l’ai dit haut et fort et tout le monde n’en pensait pas moins. Voir des élèves manipuler des armes dans un établissement scolaire, c’est insupportable. Tous les éléments de séduction étaient déployés : les grosses cylindrées, les uniformes, les armes, des porte-clefs “l’armée de terre recrute”. On les débauche au moment où ils sont stressés par leurs vœux sur Parcoursup. On les met en demeure de choisir alors qu’ils sont en situation de fragilité. » La responsable « du bureau des entreprises » du lycée a mis en valeur sur LinkedIn des photos d’enfants maniant des armes sur des voitures blindées, parlant d’« un temps fort d’orientation, de citoyenneté et de transmission. »
Texte : Pierre Mounir et Yann Bureller / illustration : Louis Tardivier
56 classes dans l’académie
D’après le rectorat, pour l’année scolaire 2025-2026, l’académie de Montpellier compte 56 classes « de défense et de sécurité globale », dont 39 avec des unités de l’armée, 10 avec la gendarmerie et 7 avec les pompiers. Le département le plus touché est l’Aude (22 classes), suivi du Gard (17), de l’Hérault (10) et des Pyrénées-Orientales (7). Ces « dispositifs souples », comme les présente le ministère de l’Éducation, existent depuis 2005. Leur nombre est passé de quelques classes en 2016 à 500 en 2023, et 1 200 aujourd’hui (chiffres Snes-Fsu et ministère).
