Numéro 16 (hiver 2025)

Digital Combat. L’invasion numérique dès l’école

Au printemps 2024, deux d’entre nous avons appris que nos filles devaient souscrire à une « Carte Jeune Région », « gratuite et obligatoire » pour toutes les lycéennes et les lycéens. Une carte à puce indispensable pour pénétrer chaque matin dans leur établissement et accéder à la cantine, dont la demande ne peut se faire que par Internet, en fournissant une adresse électronique. Une carte donnant accès à des « bons plans dans les secteurs de la culture, du sport, du tourisme ou de la santé » – à condition bien sûr de se connecter « régulièrement sur [son] espace », selon le prospectus envoyé à tous les élèves d’Occitanie.

Comme nous venions de découvrir l’application Fairtiq, qui offre des réductions de tarif aux voyageurs des TER en échange de leur géolocalisation (voir L’Empaillé n°13), nous avons décidé d’écrire à la présidente de région Carole Delga pour l’interpeller sur ses choix de promotion systématique du numérique auprès des jeunes. Extraits : « Nous déplorons que la Région participe à l’intoxication de nos enfants et leur impose un dispositif qui renforcera leur dépendance au smartphone, les soumettra toujours davantage au règne de la publicité et des algorithmes. Nos enfants ne sont pas des cobayes. Nous le savons : plus ils sont exposés aux écrans, moins ils arrivent à vivre, à échanger, à porter de l’attention à autrui, à faire preuve d’empathie, à lire, à écrire, à se concentrer, à apprendre, à faire des efforts et penser par eux-mêmes. »

Dans le prospectus de la Région, se connecter devient un geste écologique : « On compte sur toi pour restaurer la biodiversité grâce à ton clic lors de l’inscription à la Carte Jeune Région ! » Ces propos sont ahurissants, et mensongers, alors que les ravages environnementaux causés par l’industrie numérique sont parfaitement documentés1.

Nous nous sommes rendus à une dizaine au siège de la Région à Toulouse. C’était le lundi 1er juillet dernier, dans l’ambiance pesante des résultats du premier tour des législatives. Les deux signataires de la lettre ont demandé à être reçues en tant que représentantes d’Écran total et de Coline (le Collectif de parents d’élèves en lutte contre l’invasion numérique de l’école), pendant que les autres entraient petit à petit dans le hall en demandant « innocemment » des informations sur la numérisation des services publics. Au bout de plusieurs heures, deux conseillers de la présidente nous ont reçues. Ils ont écouté poliment nos griefs mais ont répondu à côté de la plaque, nous parlant d’« égalité des chances », de « protection des données », de nécessité de « gérer les flux d’élèves », etc. Ces éléments de langage se retrouvent dans une lettre que ces services nous ont envoyée, quelques semaines après, et qui ignore totalement nos remarques sur la contribution du numérique à la dévastation des milieux naturels, aux formes contemporaines de colonialisme, aux problèmes de santé publique, et aux succès électoraux des candidats nationalistes et xénophobes.

Sentant que les ravages du numérique, notamment sur les plus jeunes, sont mieux perçus dans la population, nous comptons ne pas en rester là.

Ceci est la première d’une série de chroniques proposées par le collectif Écran total Occitanie, qui lutte contre la numérisation de la vie. / Dessin : Jean Vomi

  1. Voir entre autres L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like, Guillaume Pitron, Les Liens qui libèrent, 2021.