Creuse. Violences racistes et virilistes : l’impunité à la campagne
À Royère-de-Vassivière, à la fin de la fête populaire du 15 août, deux hommes ont agressé verbalement et violenté sept personnes. Ces deux agresseurs ont ensuite pris à partie, avant qu’elle ne s’enfuie, une personne noire, parce qu’elle était noire. Puis, à bord d’au moins deux véhicules et aidés par d’autres personnes, ils ont organisé une chasse à l’homme.

Parce qu’il s’agit d’un petit village, qu’ils partagent avec elles un conseil municipal, un voisinage ou une histoire commune, les agresseurs connaissaient les personnes qu’ils ont frappées, leurs parents, leur adresse, leur travail. Ils pouvaient pour la plupart les appeler par leur prénom. Pourtant, parmi les victimes qui ont déposé plainte et parmi les habitant·es, les faits n’étonnent pas, même si l’agression raciste et la chasse à l’homme semblent avoir fait franchir un pas supplémentaire à une violence sociale qui structure une partie de la vie publique. Pour se figurer le degré de violence de cette nuit du 15 août, les choses méritent d’être décrites avec minutie.
La fête est finie, les baraques foraines ont éteint, les guinguettes, pour la plupart, aussi. Il fait noir. C’est dans ce contexte que Léa, 20 ans, entend des voix s’élever et rejoint un groupe à côté de la buvette qui est en train de fermer. Parmi ces voix, celle de Cédric Lecomte, conseiller municipal. C’est lui qui initie les violences. Un autre homme, qui sera identifié comme Nicolas Lenoir (44 ans, associé à Cédric Lecomte en GAEC d’élevage bovin), est décrit par tout le monde comme grand et costaud. Il est venu avec sa femme et son fils, auquel il aurait crié « casse-toi gamin ». Devant dix témoins, il commet sa première attaque. Il frappe Léa, l’étrangle, la frappe de nouveau. Elle perd connaissance un court instant. Des amies la relèvent et l’aident à s’enfuir sous les insultes. « Sale bouffeuse de tofu ! Sale bouffeuse de yaourts de soja ! »
Insultes et strangulation
Selon un des PV des gendarmes, Léa s’est seulement faite « saisir par le cou ». Strangulation avec évanouissement serait sans doute plus juste. Une cour d’appel a souligné récemment 1 que la strangulation, « en lien intime avec la respiration », visant à « terroriser », était un geste « hautement prédictif de féminicide ». Au Canada, où la spécificité de cette violence est davantage prise en compte, la professeure de criminologie Amanda McCormick explique : « L’étranglement ne laisse pas toujours de marques sur le cou de la victime, c’est pourquoi la police, les procureurs et même les agents de santé doivent être informés pour poser des questions. Et ils doivent être capables de reconnaître les signes possibles, comme une toux ou un mal de gorge. » 2 Si un policier ne sait pas comment enquêter sur une strangulation, il risque de se tromper sur le niveau de gravité de l’agression.
Au cours de l’affrontement à la buvette, Cédric Lecomte et Nicolas Lenoir frappent à l’aveugle d’autres victimes et profèrent de nombreuses insultes. Quatre personnes touchées auront des interruptions temporaires de travail. Les agresseurs s’adressent spécifiquement à un jeune, Axel : « T’as rien à faire ici, dégage sale noir ». Celui-ci quitte la buvette et prend la rue Camille Benassy, qui descend vers le bourg.
Toutes les personnes présentes auxquelles nous avons pu parler voient et entendent alors la même chose. Cédric Lecomte remonte cette rue après avoir garé son pickup devant le bar-restaurant l’Atelier, prend à partie Axel et lui lance : « Vas-y, on va se taper, c’est toi et moi ». Celui-ci s’échappe de nouveau, avant l’arrivée d’un ou deux autres pickups, avec au moins cinq hommes à bord qui se cachent le visage et portent des t-shirts du comité des fêtes. Certains crient : « Il est où le nègre ? », « C’est qui qu’on doit taper ? » Cette traque, une véritable chasse à l’homme raciste, dure une partie de la nuit. Un des pickups se poste devant l’exploitation agricole où Axel habitait auparavant.
Sur ces événements, les témoignages concordent tous avec une précision horlogère. Un flou demeure sur le nombre de véhicules patrouillant dans le village. Au regard de l’heure, de l’obscurité et du degré de stress, cela n’a rien d’étonnant. La défense s’en sert pourtant pour tenter d’invalider le reste des éléments.
Antécédents
À Royère-de-Vassivière, village de six cents habitant·es sur le plateau de Millevaches, la population est majoritairement retraitée mais la vie sociale est dynamique. Le bar-restaurant L’Atelier, institution locale ouverte depuis plus de vingt ans, embauche énormément de gens. Il fait suivre à ses employé·es des formations sur les violences sexistes et sexuelles et tient à une forme d’accueil large. Les agresseurs de la nuit du 15 août y ont déjà déclenché des bagarres, toujours très alcoolisés et systématiquement contre des « néos », avec parfois des motifs sexistes.
En 2020, un squat a été ouvert dans le bourg. Il a brassé des jeunes venu·es d’ailleurs qui, pour certain·es, se sont installé·es ensuite de manière pérenne sur le territoire. Pendant le mouvement des agriculteur·ices de 2020, la parole publique s’est décomplexée. On a pu entendre « on va tous vous cramer à l’intérieur », en parlant du squat. Axel raconte : « J’ai vécu dans ce squat puis je suis parti. En juin 2024, je reviens pour travailler. Je suis à vélo et je vis en roulotte. Malgré mes demandes répétées pour obtenir un logement, la mairie est très fuyante. Trouver un logement est très difficile, alors je m’installe en forêt. J’y reste un mois et demi, le temps de me faire menacer par Nicolas Lenoir. Il m’a dit qu’il allait foutre ma roulotte à l’eau et que bientôt, il ne pourrait plus retenir ses gars. » Un jour, alors qu’Axel rentre du travail à vélo, Nicolas Lenoir passe des paroles aux actes et tente de l’écraser sur la route.
Dans cette commune qui a voté majoritairement RN aux dernières législatives, on nous rapporte des propos racistes et des paroles légalement répréhensibles qui traversent des institutions villageoises comme l’Ehpad ou la caserne des pompiers. Enfin, une habitante nous confie qu’elle a été l’objet d’intimidations de la part des agresseurs qui travaillent à côté de chez elle, et ce de manière accrue depuis le 15 août. D’autres voisins de la ferme ont porté plainte pour des nuisances répétées.
Enquête à décharge
Le traitement judiciaire de l’affaire est acquis aux « gens du cru », ou aux « gens qui travaillent ». Le 5 novembre, la procureure de Guéret publie un communiqué : seule une plainte d’une des victimes est retenue. Contrairement à ce qu’en dira Valeurs actuelles dans son bilan fanfaron, cette victime n’est pas « un jeune », c’est un membre du conseil municipal, quadragénaire, éleveur de brebis. Quelqu’un dont il paraît difficile de mettre en cause la probité. Nicolas Lenoir, mis en cause pour les coups reçus par ce plaignant, échafaude un récit cousu main pour cette occasion : il aurait chuté ou trébuché et blessé sans le vouloir ce collègue agriculteur. Pour un peu, il faisait jour.
Concernant toutes les autres plaintes, la procureure est prompte à trouver des prétextes pour ne pas poursuivre. Elle ne met pas en doute les dix-sept témoignages à décharge, pourtant rendus grossiers par leur rigoureuse ressemblance : pour eux, pas d’événements, pas d’échauffourées, pas de racisme, pas de coups. De nouveau, il devait faire jour.
Ce traitement vient nier la solidité des témoignages à charge dont certains très inattendus comme celui d’un monsieur âgé de 93 ans, habitant rue Camille Benassy, qui rapporte une description des cris. Pour les agresseurs et leurs proches, il ne s’agit pas de rapporter des faits et de trouver des éléments de preuve, mais de bâtir des récits qui vont complètement délégitimer la parole des plaignant·es. La secrétaire de mairie et amie des agresseurs, entendue comme témoin, confie ainsi aux gendarmes qu’il s’agit d’« un conflit entre personnes qui travaillent et personnes qui profitent du système. »
La gendarmerie, appelée par les victimes dans la nuit du 15 août, est arrivée sur place deux heures après. Elle n’a pas contrôlé les véhicules. Victimes et témoins ont mis parfois des semaines avant de pouvoir déposer plainte en bonne et due forme. L’une des victimes a passé plusieurs coups de téléphone aux gendarmes, mais on lui a demandé d’attendre. Mais attendre quoi ? Pourquoi se passe-t-il un moisavant que les agresseurs ne soient entendus ? Pourquoi ne pas demander immédiatement aux opérateurs téléphoniques les bornages détaillés comme c’est le cas habituellement y compris pour de simples dégâts matériels ? Cette technique d’enquête est facile et banale. Son omission est plus qu’étonnante, elle est révélatrice. Pas de recherches non plus pour savoir qui était dans les pickups ni quelles personnes Cédric Lecomte et Nicolas Lenoir avaient pu joindre dès le lendemain pour, éventuellement, se mettre d’accord sur un récit.
Certains raisonnements des enquêteurs sont ubuesques, comme celui qui conclut « l’enquête » le 2 novembre : « En se basant sur le physique imposant de M. Lenoir Nicolas, il paraît peu probable que les violences physiques décrites par les victimes aient laissé aussi peu de lésions cutanées et/ou séquelles corporelles. » Ailleurs, un autre gendarme omet la profession d’une victime, qui travaille pourtant dans le village, pour inscrire machinalement « sans emploi ».
L’implicite
Concernant l’alcool, que toustes avaient consommé, l’une des victimes est décrite comme « ivre et hystérique » par un proche des mis en cause, ce terme misogyne étant repris tel quel par le PV de synthèse de la gendarmerie (« Les filles hystériques hurlent »), tandis que la picole d’un agresseur est décrite avec laconisme : « Sur sa consommation d’alcool, il estime à neuf bières du matin au départ. (sic) » Et Cédric Lecomte peut déclarer sérieusement en audition : « Je n’ai pas de problèmes avec l’alcool, je me suis déjà fait retirer le permis, je sais ce que ça fait ».
La mairie, d’abord, se tait, puis publie un communiqué le 19 août qui a la fermeté d’un édredon. Il paraîtrait pourtant nécessaire de condamner la violence, et la violence raciste, avec la circonstance aggravante de l’alcool, d’autant plus quand elle est le fait d’un conseiller municipal et du président de l’association de chasse. Le maire a préféré détourner les yeux, tout en évinçant, en une sordide équivalence, l’agresseur et l’agressé de sa liste aux élections à venir.
Tout se passe comme s’il ne s’agissait que de postures identitaires, comme si le maire, les gendarmes et la justice se fichaient des faits, préférant des suppositions basées sur la généalogie, la couleur de peau, l’emploi, mais pourquoi pas aussi la couleur de cheveux, les fringues ou l’emploi du temps. Alors l’affaire est bien politique. Et il ne s’agit pas d’une bagarre d’ivrognes à la fin d’une soirée trop arrosée.
Pour nous qui vivons dans cette campagne, et comme dans bien d’autres, nous comprenons l’implicite : qui sont les vieilles familles, qui est d’ici et qui ne l’est pas, qui peut être armé, qui tient les mairies, qui va être pris au sérieux. Nous savons les omertas qui règnent sur des pratiques illégales, que ce soit l’enfouissement de déchets agricoles interdits, certains régimes de faveur, le non-respect de certaines règles de chasse, l’accès à des logements, l’accaparement des terres. Nous savons que beaucoup pâtissent d’une culture viriliste qui conserve la violence comme moyen d’expression central et dont les événements du 15 août prouvent le continuum avec d’autres formes de violence. Nous savons que tout se sait sans que rien ne soit dit, les noms, les amitiés, les adresses, les faits et gestes, les embrouilles, les moyens matériels ou financiers. Certaines personnes tentent d’expulser de la vie sociale du village, en imposant le silence, en dictant des récits, en induisant un non-lieu, d’autres personnes, différentes, nouvelles, d’ailleurs.
Nous savons que c’est avant tout à cause de cela qu’elles ont été attaquées.
Texte : Norma Gorki / Illustration : Triton
Chronologie
- Nuit du 15 au 16 août 2025. Agressions violentes, insultes et menaces de mort près d’une buvette et dans les rues du village.
- 25 août. Rassemblement de 300 personnes contre ces agressions.
- Médiatisation régionale et nationale.
- 16 septembre. Auditions des agresseurs.
- 5 novembre. La procureure classe toutes les plaintes sauf une pour laquelle elle propose à l’agresseur une composition pénale : stage de citoyenneté d’un jour et amende de 300 euros.
