Organiser politiquement les quartiers
L’Assemblée des quartiers ambitionne de reprendre la parole depuis les quartiers populaires. Elle a été fondée en 2024 par des personnes venues de la Marche de 1983, du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), des Motivé·es, du collectif « Pas sans nous » ou encore du comité Adama. Entretien avec trois membres de cette assemblée à Toulouse, où le mouvement participe aux municipales aux côtés de LFI.

Pourquoi avoir choisi de vous engager à l’Assemblée des quartiers ?
Amèle Lakhouache : Je viens d’un quartier populaire du Tarn et j’ai grandi dans une fratrie de huit enfants. Mes parents sont immigrés, sans éducation scolaire, mon père était ouvrier. Ils nous ont transmis des valeurs importantes qui ont construit mon militantisme. En 2000, je suis arrivée à Toulouse, au Mirail. J’ai travaillé dans la protection de l’enfance et j’ai accompagné des familles qui, souvent, étaient maltraitées par l’administration.
Aujourd’hui, je suis responsable de formation pour les travailleur·euses sociaux·ales. Parallèlement, je suis militante syndicale et associative. Partout, mon objectif est le même : donner la parole aux habitant·es, faire la promotion de leur savoir, ne pas parler à leur place. Je souhaite profondément qu’ils et elles n’aient plus ce complexe du colonisé face à l’administration ou à l’école française, qu’ils se sentent légitimes de dire ce qu’ils ont à dire.
Rahim Larbi 1 : Je suis né en Algérie dans les années 1980. Mon père était professeur de français et militant. Pendant la décennie noire 2, il avait un contrat sur la tête. Quand j’avais trois ans, en pleine nuit, un groupe de terroristes s’est présenté à notre porte pour le tuer. Dieu merci, il s’en est sorti, mais rester en Algérie était trop dangereux. Il a dû s’exiler en France.
Je suis arrivé à Toulouse deux ans plus tard, au quartier de Bagatelle. J’y suis resté jusqu’à mes 25 ans. Comme pour Amèle, l’école était très importante pour ma famille. Mon père faisait des dérogations pour que je puisse aller dans des établissements en dehors du quartier, pour profiter de la mixité sociale. À l’école, j’étais avec des Pierre et des Thomas, et au quartier, je tapais le ballon avec mes collègues.
Pour la première fois de ma vie, j’ai été confronté au racisme en terminale, à Auch. C’était très violent. Devant des professeurs silencieux, des élèves me disaient « on va te renvoyer chez toi ». J’ai fait une dépression et j’ai quitté l’école.
Pendant plusieurs années, j’ai traîné dans le quartier tout en évitant de tomber dans la délinquance, conscient qu’il ne fallait pas tout lâcher malgré les difficultés. C’est là que j’ai vraiment pris conscience de ma situation et des inégalités structurelles dans la société. Mes potes blancs avec qui j’ai encore des contacts n’avaient pas eu les mêmes parcours cassés, ils étaient acceptés dans des espaces où moi je ne l’étais pas. J’ai compris que même si j’avais envie de m’en sortir, je ne serais pas aidé. Après avoir travaillé à l’usine, ce qui ne me convenait pas du tout, j’ai trouvé un travail dans une association d’aide aux personnes en situation de handicap. Je me rappelle aussi que j’envoyais parfois des courriers à la mairie pour régler des situations injustes qui arrivaient à des habitant·es de mon quartier. Maintenant, je me rends compte que tout ça, c’était déjà une forme de militantisme et une réponse à ma soif de justice.
Après le décès de Bilal à Bagatelle [ndlr : en janvier 2025], il y a eu un rassemblement en son hommage et j’y ai pris la parole. Sans rien préparer, je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de choses à dire, c’est sorti comme ça. Depuis, j’ai intégré l’Assemblée des quartiers.

Salah Amokrane : J’ai initié ce projet avec de nombreux·ses autres militant·es des quartiers populaires. L’idée était de faire converger les personnes qui ont les quartiers au cœur, en mettant de côté nos façons de faire qui peuvent être différentes, pour enfin constituer une force politique ensemble au niveau national. Il y a eu des expériences similaires par le passé, comme le MIB ou le Forum social des quartiers populaires, qui n’ont pas toujours abouti, mais il faut y croire et essayer encore. Tant qu’il n’y a pas d’organisation politique forte et autonome qui représente les quartiers, nous n’aurons pas de place digne de ce nom dans le paysage politique. Même si certains partis traditionnels parlent des quartiers bien plus que d’autres, et je leur en suis reconnaissant, ils ne peuvent nous représenter pleinement.
Les quartiers populaires toulousains se situent au cœur de la ville et dans sa banlieue avec des réalités diverses. Quelles sont les revendications qui permettent de les fédérer ?
Amèle : Les problèmes sociaux sont exacerbés dans les quartiers populaires, bien qu’ils existent ailleurs en France. Pour moi, la question de la santé est fédératrice, il est donc stratégique de se saisir du problème des déserts médicaux. Comment construire sa vie quand on est en mauvaise santé, qu’on ne peut pas se soigner ? De la même manière, la question écologique est primordiale. Les habitant·es des quartiers sont touché·es de plein fouet par le changement climatique.
Rahim : La jeunesse doit être au cœur de notre combat. La réalité des jeunes de quartiers est la même partout : école, logement, travail, contrôles au faciès, racisme déguisé ou non, stigmatisation. Et puis nous aussi on aimerait s’asseoir à une terrasse, prendre un café. Mais à part des snacks, il n’y a rien. Beaucoup de quartiers sont des cités dortoirs. Comment expliquer qu’on construit dans nos quartiers des gymnases qui bénéficient à des gens de l’extérieur, mais que nous n’avons pas le droit d’utiliser ces infrastructures ?
La question de la santé est très importante pour moi aussi, notamment la santé mentale chez les jeunes. Souvent, on ne sait pas mettre des mots sur ce qui nous arrive quand on est en dépression ou quand on consomme des substances. On parle toujours de ces choses sous le prisme de la délinquance, de la justice, de la répression. Mais quand des jeunes décident de se casser le cerveau du matin au soir juste pour passer la journée le plus vite possible, c’est bien une question sanitaire.
La progression inquiétante du RN explique-t-elle le choix de l’Assemblée des quartiers de s’engager dans les municipales aux côtés de François Piquemal (LFI) ?
Amèle : Depuis quarante ans, la politique de la ville a perverti les acteurs locaux des quartiers en les assignant à des positions de simples acteurs associatifs et rien de plus, à un rôle presque humanitaire, pendant que le système ne change pas, que les dominants restent les mêmes et prennent les décisions pour nous. L’Assemblée des quartiers a la prétention d’organiser politiquement les quartiers, notamment autour de la question antiraciste et décoloniale, encore plus dans cette séquence de fascisation. Agir à l’échelon local permet de répondre aux besoins des habitant·es des quartiers populaires, c’est pourquoi plusieurs sections de l’Assemblée ont décidé de s’engager dans les prochaines municipales, avec divers partis de gauche selon les sensibilités de chacun·e. À Toulouse, le choix s’est porté sur François Piquemal car nous le connaissons de longue date, c’est un ancien militant de Droit au logement. L’ambition est vraiment de mettre en échec l’extrême-droite, et la droite toulousaine qui chasse sur le terrain du RN.
Rahim : Le RN – et bien d’autres – nous prête une image qui n’est pas la nôtre, nous, habitant·es des quartiers populaires. Moi, je suis quarantenaire et père de famille, mais si on me voit, on va me stigmatiser comme délinquant. De même, beaucoup pensent que les femmes des quartiers sont soumises et silencieuses. Elles sont bien plus actives qu’on ne l’imagine, dans le quartier et en dehors. À nous de prendre la parole et de montrer qui nous sommes.
Je reste lucide sur la politique. Un·e candidat·e ne changera pas tout pour nous. Mais je veux montrer à la jeune génération qu’il faut qu’on soit nous aussi à la table où sont prises les décisions. Il ne faut pas déserter la politique dès qu’il n’y a plus d’élections, sinon on ne sortira jamais du schéma actuel.

Quelles sont les luttes portées par l’Assemblée des quartiers et que l’on retrouve dans la campagne ?
Salah : La question des quartiers est centrale : ils abritent plus de 10 % de la population toulousaine, environ 60 000 personnes. Nous portons l’idée d’un moratoire, a minima, sur la démolition des logements [ndlr : actuellement, un programme de « rénovation urbaine » s’attaque à la destruction du quartier de la Reynerie, au cœur du Mirail], et nous appelons à un encadrement des loyers.
Les étés sont très chauds, les quartiers sont les plus vulnérables. On vit dans de vraies bouilloires, on crève de chaleur. La question écologique est aussi importante pour nous qu’ailleurs, si ce n’est plus.
Pour la jeunesse, nous voulons mettre en place un accompagnement pour celles et ceux en recherche de stage ou d’emploi. Nous demandons des lieux dans les quartiers populaires où leurs habitant·es peuvent se réunir librement, que ce soit pour usage de loisirs ou pour pouvoir s’organiser socialement et politiquement, sans avoir à se justifier. Ça peut paraître basique, mais c’est fondamental.
Enfin, tout cela doit se conjuguer avec une lutte concrète contre le racisme. Il y a aujourd’hui une absence totale de lutte sérieuse contre les discriminations subies au quotidien par celles et ceux qui sont perçu·es comme immigré·es ou musulman·nes. Cela doit changer.
La gauche n’a jamais vraiment été à la hauteur de ses engagements vis à vis des habitant·es des quartiers populaires. Peut-on croire que ce pourrait être différent aujourd’hui ?
Salah : Il ne s’agit pas de croire aujourd’hui plus qu’hier aux promesses de la gauche, il s’agit de prendre nos responsabilités. À Toulouse, l’alliance se fait avec LFI compte tenu de l’histoire que l’on a avec les militant·es locaux·ales, ce n’est pas un choix national. François Piquemal a débuté son engagement militant il y a plus de vingt ans aux Motivé·es, et aujourd’hui il est à LFI. Il y a une réelle prise en compte d’éléments programmatiques portés par l’Assemblée des quartiers. Ça ne veut pas dire qu’on est d’accord sur tout, loin de là, mais il y a des points de convergence qui nous paraissent suffisants pour prendre notre part dans cette alliance, tout en restant autonomes et nous-mêmes. Enfin, il y a d’autres forces politiques sérieuses qui ont rejoint la campagne, comme le Nouveau parti anticapitaliste ou le mouvement local Tous pour Toulouse, mais aussi des Écologistes et des membres d’Archipel citoyen qui refusent l’alliance avec le PS. Il y a une dynamique intéressante, c’est tout cela qui nous fait croire en un possible changement, en tout cas à l’échelle locale.
Comment voyez-vous la suite de l’Assemblée des quartiers ?
Rahim : Une réflexion sur l’éducation est primordiale. Il faut faire prendre conscience aux habitant·es des quartiers populaires que le système dans lequel on vit est injuste et qu’il faut s’engager pour le changer. La question de la représentativité est fondamentale : en voyant des gens qui nous ressemblent prendre les décisions, on se sent ensuite plus légitimes pour agir à notre tour. L’Assemblée des quartiers doit dire à notre jeunesse qu’elle a le droit de prendre toute sa place en politique.
Amèle : Je me joins à ce constat. Le propre du système capitaliste, c’est de faire croire aux gens que leur condition sociale ne dépend que d’eux-mêmes, ce qui est complètement faux. Mais quand on y croit, cela créé de l’individualisme et de la culpabilité. Il faut que les habitant·es des quartiers s’arment d’une lecture structurelle de leur condition pour retourner leur colère non pas contre elleux-mêmes, mais contre le système. Pour cela, il est nécessaire de connaître l’histoire des luttes décoloniales et de l’immigration, et de réaliser que les problèmes rencontrés dans les quartiers ne sont que le prolongement de la pensée coloniale française. C’est cette connaissance qui permettra notre autonomie et qui nous fera nous sentir pleinement légitimes à exister politiquement. Il faut sortir de cette dépendance aux acteurs extérieurs, qui déçoivent trop souvent. Pour ce faire, nous réfléchissons à mettre en place une formation historique et politique à destination des habitant·es des quartiers. L’idéal serait de formaliser cette transmission à travers la création d’une école. Mais pour cela, il faut énormément de ressources – humaines, que l’on a, et financières, que l’on a beaucoup moins.
Sabrina Sauzet Sellami, de Chouf Tolosa / illustrations : Ludo Adam @adagp
Chouf Tolosa est un webjournal fondé en 2019 qui entend proposer un autre regard sur la ville, ses quartiers populaires et ses cités, et qui donne à voir les différents regards posés par les habitant·es sur leurs propres espaces. www.chouftolosa.info
Vérité et justice pour Bilal
Le 24 janvier 2025, Bilal Thibault Weninger, 34 ans, meurt après une chute en scooter dans le quartier de Bagatelle. Plusieurs témoignages mettent en cause une intervention policière. Une enquête est ouverte pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. La famille et les proches de Bilal n’ont de cesse d’exiger la vérité autour des conditions de sa mort, non sans difficulté face à une préfecture qui a interdit un rassemblement du comité Vérité et justice pour Bilal. Plusieurs événements étaient programmés à Bagatelle les 23 et 24 janvier pour célébrer le défunt et lutter afin que justice soit faite.
Aux municipales du 15 mars à Toulouse, Moudenc, maire de droite depuis 2014, se représente. Parmi les autres listes : Cottrel (Reconquête), Leonardelli (RN), Briançon (PS), Pedinotti (Révolution permanente), Scali (NPA Révolutionnaires)…
