Numéro 21 (printemps 2026)

Carnavalons, envers et contre tout !

C’est le temps des carnavals : les petits, les grands, les sauvages, les associatifs, les déclarés. En voici quelques échos, entre exaltation, réinvention et répression.

Hérault. Le temps des fadas

En ce mois de février 2026, nous sommes une quinzaine d’ami·es à avoir rejoint une poignée de carnavals du sud. Nous commençons l’aventure à Lodève, passons par Viols-le-Fort, et rejoignons la Cacaminade pour traverser la garrigue à pied jusqu’à Montpellier. Nous avons été accueilli·es, abreuvé·es et engraissé·es, et nous sommes échappé·es du temps six jours durant.

Quand débute le carnaval à Lodève, on est tous·tes encore timides, malgré nos secondes peaux. On se faufile entre les gouttes de pluie, et on commence à se dandiner. En s’approchant de l’eau des rivières, les fifres s’emballent et avec eux les tambours. Le jour du charivari, on a secoué l’arbre jusqu’à en faire tomber les oranges sur la placette. J’éclate les fruits acides àpleines dents, en dansant je secoue tout mon être et ses ancêtres.

À carnaval, autour du feu. Il nous faut arrêter ou ralentir le présent, alors nous tournons instinctivement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre autour de chaque brasier que nous allumons sur les places de la ville.

C’est la mort de la rationalité. C’est l’abondance. J’ouvre la bouche, de la viande et de la bière tombent dedans. « Le secret de carnaval c’est d’avaler tout ce qui passe ». Nous sommes grasses, nous sommes péteuses. « Lodèèèèveeuu mange des fèèèèveeuu, les féculents c’est excellent, avec du gras c’est succulent ! » Tous les liquides entrent en collision : eau, vin rouge, sang, salive, soupe, LSD, sperme, gnôle, larmes, sueur et bave d’escargot. On boit tout et on brûle le reste dans un grand feu.

Une grande toile magique se tisse, faite de nos rires, nos chants, de rubalise piégeuse, de jeux et d’excès. On est prêt·es à partir pour Montpellier à pied, en un seul grand corps assoiffé.

Bonjour la garrigue, je suis dans ton calcaire et je crois que ça nous nourrit bien.

La mélodie toujours au fond me guide, m’endort et me revelha. Les trésors extravertis viennent chercher ta sociabilité puis réveillent les ressources nostras. Il en faut du temps passé avec la fèsta, pour se régénérer à l’intérieur.

Notre troupeau se resserre et se dilate. On veille toujours à ce qu’il ne manque personne, je t’ai attrapé par la main en te disant de nous rejoindre quand tu tournais en rond sur toi-même au son de tes clochettes. La bête m’a remerciée. Seule, je suis bien à l’aise dans ma parure. Je pense qu’il faut que tu abandonnes cette mini moto en plastique. Oui je comprends que c’est pour porter ton sac. Tu rattrapes ton amie et tu lui chantes la chanson que tu as apprise quelques instants plus tôt en espérant qu’elle gagnera le cortège de tête.

À carnaval, j’ai perdu beaucoup de sommeil, j’ai perdu grave de la pudeur, j’ai perdu mes amies mais je les ai retrouvées, j’ai perdu la tête, mes chaussettes, mes lunettes alouette, j’ai perdu la notion du temps, j’ai perdu le nord tant mieux parce qu’on allait vers le sud, j’ai perdu ma bouteille d’alcool fort. À carnaval j’ai perdu plein de trucs mais j’ai trouvé une chanson.

Dans les yeux, les flammes, les cœurs, le tambour et la graille.

Les mains sont chaudes, les mots sont doux et durs. C’est aussi par là que déborde l’amour.

Nous nous embrassons et nous serrons fort, pour garder sur nos lèvres et sur nos peaux la trace de celleux avec qui on a cacaminé. Carnaval sait comment passer.


Marseille. Feux de joie et de vengeance

Ô bonne mère ! 

Le carnaval fut plus beau que jamais ce 29 mars. Le peuple de la Plaine racontait sa propre histoire, maître en ses rues et basculant cul par-dessus tête ordre et règles. 15 000 personnes annoncent les journaux, mais certaines sources mieux informées parlent d’un million de folles ivres de colère et de joie ! « Plus de bals, moins de balles » affichaient les nombreux chars et costumes d’une masse dangereuse et incontrôlable venue contaminer de son virus jusqu’aux égouts de la cité.
L’infâme Caramantran de cette année, « mi-trumpette / mi-netha voyou » malgré la piteuse défense de son avocat, sous les quolibets d’une horde de sauvages, a fini au bûcher. En quelques instants et chants entonnés dans un paroxysme de fièvre, le bougre s’en allait en fumée dans un feu de joie qui restera dans les mémoires !

Tremble Caramantran !
A l’an que ven, se sian pa maï sechan pa men !
(« À l’an prochain, si on n’est pas plus, qu’on ne soit pas moins »)

Extraits du procès de l’infâme Caramantran

« – Avocat Mestre Marque-Mal : Après tout, on en a eu des révolutions malheureuses, des révolutions communistes… des révolutions socialistes, internationalistes… mais mon client, lui souhaite la révolution nationaliste, car ça non, on n’a jamais vraiment essayé !!

– Procureur : Mais si justement ! Abruti ! On l’a déjà essayé votre cauchemar ! Ça s’appelle le nazisme ! Des millions de morts vous avez générés ! Un monde qui repose à ce point sur le mensonge mène tôt ou tard à la guerre !

– Avocat : Notre guerre est juste !! Car elle se base sur la science madame ! Nous avons pris soin d’orienter tout notre budget vers l’armement afin de profiter des dernières évolutions technologiques. En effet nos entreprises nationales les plus dynamiques ont œuvré pour que mon client puisse produire des frappes chirurgicales, grâce à l’intelligence artificielle. Je peux désormais l’affirmer devant vous : nous pouvons tout détruire sans aucun dégât !

– Procureur : Évidemment ! Vous faites ce que vous avez toujours fait : vous tuez, vous oppressez, vous colonisez, vous exploitez… et toujours avec votre bonne conscience ! Vous tuez même des enfants pour servir votre business technofasciste ! C’est monstrueux ! Et maintenant, vous ne nous cachez même plus vos objectifs pétroliers !


– Avocat : Si vous critiquez le capitalisme, l’entreprise coloniale, c’est que vous êtes jalouse de ceux qui ont réussi ! Vous devriez nous remercier de porter haut les couleurs de l’occident, au lieu de cracher dans la soupe avec votre hargne habituelle !

– Procureur : Aujourd’hui nous sommes libres, unis et multiples ! Nous sommes le peuple ! Et nous sommes ici rassemblé.es pour briser les chaînes qui nous entravent !!

– Avocat : Ça y est, vous recommencez avec votre violence typiquement de gauche !!
Vos propos sont pleins de cet extrémisme anti-républicain qui vous caractérise, vous et votre peuple enragé !! Vos obsessions communautaires, féministes, wokistes, cancelistes. Votre société qui déroule le tapis rouge de l’islam et qui se base donc forcément sur la violence !! J’ose le dire : vous êtes tout simplement antisémite !


– Procureur : N’avez-vous pas honte Mestre Marque-Mal de retourner le sens de tous les mots ?? C’en est trop !

AU BÛCHER ! »


Tarn. Annulé car « trop politique »

Le 16 mars 2026, deux membres du Collectif Carnaval, l’association qui organise pour la troisième année un carnaval intergénérationnel dans la commune, se rendent confiant·es à la mairie de l’Isle-sur-Tarn. Iels pensent participer à l’habituelle discussion pour définir le parcours, décider des emplacements des barrières, buvette etc. Mais iels se retrouvent face à six élu·es, très remonté·es, qui vont argumenter pendant plus d’une heure sur l’aspect « politique et revendicatif » de cet événement, powerpoint et photos à l’appui. Sur l’une d’elles, une personne déguisée en darkvador tient une pancarte « Sale Vador », un jeu de mots sur le nom du président de la « comcom’ », Paul Salvador, à l’époque mis en examen pour corruption et prise illégale d’intérêt1. Les élus pointent également du doigt un feuillet distribué avec les paroles d’une chanson de la chorale, dans lequel figure le nom de Rémi Fraisse, tué par les gendarmes lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens en 2014, à quelques kilomètres de là. Au sortir de la réunion, le collectif a une semaine pour monter un dossier qui précise son objectif pédagogique à destination des enfants, son cadre de sécurité, etc. Le collectif s’exécute puis s’enquiert de l’avancée de la demande. Mais la réponse traîne, la mairie prétextant manquer de temps pour étudier le dossier… alors qu’il est déjà entre les mains de la préfecture ! Iels finiront par apprendre que cette dernière conseille de ne pas autoriser « cet événement festif à caractère revendicatif » et le collectif est encouragé à faire une demande de manifestation ordinaire et se rapprocher de la gendarmerie nationale.

Au conseil municipal du 8 avril, les membres de l’opposition (proches du collectif) interpellent les élu·es. La maire lit alors un discours édifiant, qu’elle a depuis publié sur les réseaux sociaux. Florilège : « La tradition du carnaval ne trouve pas ses origines dans la contestation, les expressions politiques et les abus en tous genres, mais dans des racines religieuses que les traditions ont ensuite adoptées pour en faire un moment festif ». Puis, la maire se permet de citer comme arguments des commentaires en ligne d’un article de la presse locale, dontcelui-ci : « Mes enfants sont allés à l’édition précédente. Et il faut dire que les retrouver parmi des adultes consommant de l’alcool et fumant des produits non homologués sur la voie publique, sans parler des panneaux qui n’avaient rien à faire dans un carnaval, ne m’incitait pas à les ramener cette année ». Cette gardienne de la morale reproche également au collectif de ne pas avoir fourni une charte interdisant la consommation d’alcool et de tabac dans le cortège.

Depuis, le collectif a publié un communiqué pour répondre aux attaques de la maire, démontrer l’incohérence de l’argumentaire avec des exemples concrets, comme celui du marché de Noël, où « certain·es consomment de l’alcool et fument au milieu de ce marché où sont présents de nombreux enfants et familles et cela se déroule ainsi chaque année ». Concernant le fond politique du carnaval, le collectif déclare : « Il existe de multiples définitions et manières de vivre la fête de carnaval : certaines sont issues de la religion, comme vous l’évoquez, d’autres sont beaucoup plus sociales et politiques. Pour nous, il s’agit d’une fête populaire qui propose à chacun·e d’investir l’espace public et de s’y exprimer librement, en renversant les codes et les habitudes. […] La place est laissée à la satire, à l’ironie, aux rires et à toute forme d’expression tant qu’elle s’effectue dans le respect de la loi et des personnes ».

Depuis, la maire continue de louvoyer, se défend d’être la responsable de l’annulation du carnaval et accuse le collectif d’un « manque total de transparence » et même de « courage » !


Arles. Gaz, matraques, grenades

Arles, arrivée, fin, dernier carnaval pour certaines d’entre nous, la fatigue dans les pattes avant de repartir gonflées vers le printemps. On retrouve les ami·es locaux·ales sur la place de la mairie. La musique, les voix et carnaval recommence, encore et encore, dans les petites rues. Depuis l’année dernière, c’est devant le bar du Sarto que les flics débarquent. Ils nous suivent. L’ambiance se tend un peu, tout le monde est aux aguets. La chorale et la grosse caisse répondent aux lampes torches qui tentent de traverser les masques. On ne va pas se laisser gâcher la fête. Sur les quais, le radeau nous attend et après le jugement, Caramantran est prêt à partir en flamme sur le Rhône. C’est le bazar, la foule essaye de cacher l’allumage, ça chante, ça joue, l’ivresse nous désorganise, c’est bien, on n’est pas en manif. Mais les flics, eux, sont là. En sortant des quais, sans sommation, ils attrapent violemment l’auteur présumé du feu, ils veulent un coupable. Des amis sont projetés à terre. Gaz, matraques, grenades. Carnaval se fait réprimer, les flics sont ravis de stopper cette énergie débordante. Deux personnes sont interpellées et passeront la nuit en garde à vue. Contre une cinquantaine de carnavaleuses non-armées, quatre corps de la police sont mobilisés.

À Arles, la tradition doit filer droit, peu importe si elle blesse celleux qui la font vivre.


Perpignan. Coincé·es sur la place

Samedi 11 avril à 14 heures, le départ du carnaval antifasciste était prévu sur la place des Esplanades, avant d’entamer une déambulation dans le centre-ville. Mais la police municipale et la nationale attendaient les 200 carnavalièr·es avec un arrêté préfectoral stipulant « l’interdiction de manifestations et de rassemblements revendicatifs » pour la journée. Cet arrêté visait principalement le rassemblement hebdomadaire de soutien à la Palestine portée par deux associations, Urgence Palestine et l’Association France Palestine solidarité et par ricochet le carnaval antifasciste. Car deux arguments fallacieux étaient avancés par la préfecture, le premier étant que les militant·es pro-palestiens seraient des fauteurs de trouble notoires, habitué·es des entraves à la circulation, perturbant des événements publics et ayant des problèmes avec tout le monde, ce qui entraînerait un risque accru de heurts au sein même du carnaval antifasciste. Le second invoque la liberté d’entreprendre des commerçant·es du centre qui subiraient « un préjudice économique important et récurent » du fait de ces manifestations hebdomadaires. Les policiers présents sur place ont signifié que si le cortège se mettait en branle, ils feraient usage de la force. Les antifascistes perpignanais·es ont alors pris le conseil d’un avocat membre du collectif La Bar, spécialiste de la défense collective et présent au carnaval, avant de prendre la décision de rester sur place. Maintenir la déambulation comportait des risques, selon une membre du collectif : « Les amendes pour participation à une manif interdite, ça va chiffrer très vite. On prenait aussi le risque qu’il y ait des interpellations très arbitraires du style : « On t’a vu.e avec un micro, c’est sûr que tu fais partie de l’orga », et il y avait des gens avec des enfants, des personnes âgées et cette menace de l’intervention violente ». Toute la journée, les carnavalièr·es sont surveillé·es par des flics en faction qui prennent des vidéos et des photos. « Au début c’était dur de tenir ce temps festif, tout le monde n’est pas resté. Puis, on a commencé à jouer le procès comme prévu, des chorales ont chanté. Il y a quand même eu beaucoup de joie. La réussite de ce carnaval c’est d’avoir pu réunir des personnes avec des expériences différentes, d’être allé au bout du projet. Et maintenant se pose la question de comment on va continuer la lutte ensemble ».

  1. Cf « Que silence se fasse! », L’Empaillé n°19