La force politique de Carnaval
Anaïs Vaillant est une touche-à-tout : musicienne, conférencière, performeuse, anthropologue, réalisatrice de radio… Mais c’est en tant que carnavalière invétérée que L’Empaillé a décidé d’aller la rencontrer. Elle qui vibre dans les festivités languedociennes depuis plus de vingt ans analyse pourquoi cette fête est un moment précieux et irremplaçable, un folklore de première nécessité.

Comment le carnaval est-il arrivé dans ta vie ?
J’ai grandi dans le pays niçois, mes parents n’étaient pas autochtones, mais apprenaient le niçois (dialecte occitan) et étaient déjà dans une démarche de « relance » de carnavals. J’avais comme une double-vie : la semaine au collège j’écoutais du rap, et le week-end je partais jouer du fifre et des percussions – ce qui était devenu un peu honteux à l’adolescence. En 1999, j’entre à l’université en ethnologie, j’ai la chance de suivre les cours de Claude Gaignebet, un folkloriste spécialiste de Rabelais et du carnaval. Il nous emmène sur le terrain des fêtes carnavalesques. Je ressors mon fifre car il me dit que cela participera de mon ethnographie. C’est lui qui me reconnecte avec cette culture traditionnelle et ces fêtes où j’allais gamine. J’ai plus tard travaillé sur les batucadas, qui m’ont emmenée au cœur des carnavals associatifs ou sauvages de plusieurs villes européennes puis bien sûr jusqu’au Brésil, où le carnaval est loin d’être un détail. Ainsi, le carnaval apparaissait toujours dans mes enquêtes même si ce n’était pas mon sujet principal. Une fois installée dans le Languedoc, j’ai participé à la création du CACA (collectif anonyme du carnaval ambulant)1 pour faire se rencontrer des carnavals traditionnels et autonomes, politiques ou anarchistes.
En quoi les carnavals dits indépendants ou sauvages permettent-ils un pas de côté, hors des sentiers battus ?
Tout le monde peut se rendre à Carnaval. Mais dans ceux-là, tout le monde peut aussi faire sa part, son char, arriver avec son propre groupe, son soundsytem… Les participant·es peuvent adopter différentes postures qu’ils n’ont pas imaginées au départ et découvrir des choses sur elleux-mêmes. On peut même y jouer un personnage qu’on n’aime pas, camper son propre ennemi. On peut confronter des symboles, représenter ce qui nous oppresse ou à l’inverse ce que l’on veut défendre. On peut créer des mythologies, des récits communs, des chants, des chorégraphies et une esthétique pour exprimer ses positions par rapport aux politiques locales, nationales ou internationales. Le carnaval permet aussi à ce qui est habituellement refoulé d’exister dans l’espace public : le bruit, la salissure, l’odeur, le rapport à la mort ou à l’invisible. C’est une expérience individuelle et collective assez forte. Et sous ses airs faussement naïfs, Carnaval est aussi une occasion d’aller chercher ce qui dérange, de s’interroger : qu’avons-nous le droit de faire ou pas ? De représenter ou pas ? De quoi peut-on se moquer ou pas ? On peut représenter des formes de dominations, jouer avec, en rire. On peut choquer des gens. Il y a plein de sous-couches du jeu carnavalesque, c’est assez subtil et puis parfois c’est carrément grossier. J’aime bien observer comment ça se passe dans ces endroits un peu tabous, même dans les milieux militants. En tout cas, Carnaval est antinomique avec une quelconque idée de pureté.
Si certains font partie d’une tradition locale et existent depuis longtemps, on voit de plus en plus de carnavals qui émergent spontanément, dans des villes ou des villages. Viennent-ils jouer le rôle d’un liant social qui fait défaut ?
Créer un carnaval nécessite une forte mobilisation collective, une autogestion : nourriture, musique, couture, fabrication, organisation etc. C’est aussi l’occasion de construire un imaginaire commun. Inventer un carnaval met les personnes dans une sorte de mouvement ethnographique : iels vont collecter des récits dans leurs quartiers ou dans leur village, s’entretenir avec les vieux et vieilles du coin… tout en allant voir ailleurs d’autres fêtes, pour voir comment iels pourraient trouver une bonne recette. On peut emprunter à une mythologie grecque comme à un conte occitan, se réapproprier des figures ou bien créer des nouvelles saint·es païennes. On peut créer le récit de ce carnaval. Par exemple, dans le quartier de la Verrerie à Toulouse, il a été décidé qu’un chien du quartier deviendrait l’animal totémique du carnaval. Au fil des années iels ont inventé les chansons et rituels autour de ce « Roméo ». Le carnaval peut effectivement changer le rapport des gens à leur lieu de vie et leur permettre de dire : « j’habite ici, des histoires et des fêtes m’ont précédé, mais je peux en inventer d’autres et en faire partie ». Carnaval est l’un de ces rares espaces qui permettent d’exprimer l’attachement au lieu qu’on habite, de dire « j’en suis » sans question d’autochtonie.
Carnaval est souvent présenté comme une soupape, un moment où tout est « à l’envers », mais qui ne permet pas de bouleverser les fondements du système. Qu’en penses-tu ?
Cette idée que carnaval servirait le pouvoir, qu’il serait un faire valoir de liberté : « allez-y déchaînez-vous et puis après on reprend les rênes » ne tient plus la route. Je pense que voir son village ou son quartier transfiguré avec des usages totalement décalés, des corps transformés, et être quelqu’un d’autre que ce qu’on est au quotidien ne s’annule pas une fois le carnaval fini. Par exemple, on pourrait croire que c’est assez banal en tant qu’humain·e de faire du feu, mais ça ne l’est pas, encore moins en ville. En faire l’expérience, voir que toustes ensemble on peut gérer un feu énorme, l’alimenter et danser autour, même si ça ne dure qu’une soirée, c’est quelque chose qu’on a traversé et qui modifie durablement le regard et l’imaginaire. Dans les villes, il y a une injonction à circuler, et là on peut prendre les routes, les places, ça avance, ça s’arrête, ça déborde et parfois ça court. On se retrouve à se donner la main, à avancer ensemble, on se rend compte de la puissance de la foule. Dans un carnaval au Brésil, des gens me disaient « tu le sens le peuple ? Il est bon là ! », « le peuple » était considéré comme une vraie force que l’on pouvait sentir, avec ses frissons, ses émotions politiques. Si le carnaval dérange c’est justement parce qu’il y a quelque chose de puissant qui s’en dégage et qui reste en germe pour la suite.
Quand on déambule dans la rue, on se sent fort·es, fièr·es et à notre place…
Oui ! Carnaval est une tradition très ancienne. Ce qui m’intéresse beaucoup dans les carnavals indépendants c’est comment on se saisit d’une tradition pour légitimer le fait qu’on va faire contre-culture et contre pouvoir. La force légitimante de la tradition revient de notre côté.
Tout ça permet de se sentir légitime de faire un carnaval dans la rue alors même que c’est interdit. Par exemple pendant plusieurs années de répression au carnaval de Montpellier, on s’appuyait sur cette tradition légitimante en affirmant haut et fort « c’est mardi gras !». Ça nous a donné la force de le faire chaque année et de tenir jusqu’à aujourd’hui.
Mais ça arrive souvent que les carnavals soient réprimés ?
Ces dernières années il y a eu des affaires judiciaires liées à des caramantrans2 explicites. À Ambert [dans le Puy-de-Dôme], en 2023, on a brûlé une effigie de Macron. Brûler les puissants (leurs réprésentations) est un jeu carnavalesque assez classique, mais dans le climat politique actuel, c’est presque un crime de « lèse-majesté ». Il y a eu des interpellations et une enquête qui a duré plusieurs mois. D’autres intimidations judiciaires ont eu cours ces dernières années pour plusieurs carnavals.
Carnaval a longtemps été infantilisé, récupéré comme une fête d’écoles maternelles et primaires, mais aujoud’hui il reprendn de sa force politique et ça inquiète. Le fait qu’on ne puisse même plus rire du pouvoir ou que brûler un mannequin soit si pris au sérieux, cela montre une lecture inquiétante du monde plaquée sur des endroits de ritualisation, de jeu. Les réactionnaires et les fascistes aimeraient remettre carnaval (et le peuple) à sa place d’enfant.
À Montpellier cette année, pour la première fois il y a eu une plainte de l’évêché par rapport aux feux dans la ville, notamment pour le feu final devant la cathédrale Saint-Pierre. Le principal prétexte d’intervention de la police est généralement le vandalisme, la casse. Il existe en effet au sein du carnaval une nécessité de dégrader les symboles marchands et sécuritaires du capitalisme qui prennent toute la place publique (les sucettes publicitaires sont taguées, des caméras dégradées). Mais aujourd’hui rien que le fait d’aller à Carnaval peut aussi exprimer une contestation, une résistance et une appétence révolutionnaire. Pour beaucoup de participant·es, c’est une force politique d’arriver dans l’espace public avec du bruit, de la couleur, des paillettes, de la camaraderie, et même du care – une notion assez présente chez les jeunes carnavalièr·es, comme façon de faire foule en prenant soin. Les pratiques évoluent et c’est une des caractéristiques du carnaval, c’est très plastique, très accueillant. La répression s’abat aussi sur des formes festives, joyeuses et traditionnelles comme nous l’avons vu cette année au carnaval sauvage d’Arles. 3

Si les carnavals sauvages mettent un point d’honneur à ne pas déposer d’autorisation, c’est pour inverser le rapport de force ?
Oui et ça fonctionne dans des lieux comme Marseille où la force du nombre est en faveur des carnavalièr·es. Mais dans tous les cas, l’organisation d’un Carnaval révèle les fonctionnements politiques des communautés, leurs relations avec le pouvoir local. Parfois on ne demande pas l’autorisation tout simplement parce qu’on sait qu’on va nous la refuser.
Il y a aussi dans certains carnavals un point d’honneur à ne pas la demander pour entretenir une « irrécupérabilité » : ne pas faire de compromis, ne pas être récupérés par une quelconque institution locale.
Dans ce moment particulier où l’extrême-droite tente de s’approprier le folklore et certaines traditions dans une idéologie identitaire, a-t-on besoin des carnavals indépendants pour produire une contre-culture ?
La culture populaire est un champ de lutte idéologique. Après le pétainisme, il y a eu une salissure des cultures populaires régionales, c’était un peu inconvenant de se référer au folklore, au patois, était mis en avant le coté réactionnaire de la tradition, surtout à gauche. Mais une minorité œuvre depuis le mouvement revivaliste des années 1960 à une réappropriation du folklore. Si de l’extérieur, un carnaval peut sembler gentil, joyeux, inoffensif, on doit toujours y trouver des éléments disruptifs et irrécupérables par l’extrême droite, comme cette histoire de salissure, de musique, de joie, de danse, de désordre et d’autogestion. Et puis tout ce qui va être « entre », non-binaire, mal défini, qui joue sur ces espaces entre les mondes. C’est primordial de cultiver cette indéfinition, cette irrécupérabilité. L’extrême droite tente de s’approprier le folklore mais en fait le fétichise, le vide de son sens, et préfère l’uniformité culturelle. Les carnavals qui nous intéressent sont des cultures de la multiplicité, de la diversité.
Les revendications politiques atteignent aussi les carnavals traditionnels ou institutionnels, car de plus en plus en plus de personnes s’indignent du maintien de rituels sexistes ou racistes. Peut-on espérer faire changer la donne ?
Même au sein de carnavals a priori excluants ou réactionnaires, qui jouent sur des principes de domination, il existe des allié·es. On doit s’autoriser à y aller en bande, même si ce n’est pas toujours facile. On en revient à cette nécessité de ne pas laisser le folklore à l’ennemi, d’aller fouiller les endroits problématiques, les retourner, les travailler, les re-pétrir avec d’autres récits. C’est difficile, ça prend du temps, ça implique parfois de devoir festoyer avec des gens qu’on n’aimerait pas a priori. Il faut avoir un grand amour de la fête populaire et de l’altérité pour faire ça ! J’ai reçu des témoignages de femmes en Espagne et en Italie qui ont fait des mini-putschs dans des carnavals, des fêtes où elles n’avaient traditionnellement pas le droit de performer. Au début ça a choqué, dérangé, mais elles ont fini par prendre place. Ces personnages nouveaux font irruption et entrent dans le récit traditionnel. La tradition peut permettre de conserver des cadres de jeu, et à l’intérieur les normes bougent. Les communautés peuvent admettre que telle tradition, qui a été figée de telle manière, est désormais anachronique, viriliste, colonialiste… et qu’il est donc urgent de la transformer. On n’est alors pas obligé de tout détruire, garder des rituels et faire évoluer les récits.
Est-ce qu’il y a des liens entre les carnavals indépendants et les autres luttes sociales ?
Oui, Carnaval fait écho aux luttes locales, on y exprime les mêmes critiques sociales, on mobilise les même figures rituelles, on entonne les mêmes chants. On peut y retrouver les mêmes personnes. Les milieux militants et carnavalesques se rejoignent sur des savoir-faire, on voit aussi que les manifs se carnavalisent, on voit surgir des masques, des chars et beaucoup d’inventivité. Le carnaval c’est très joyeux, comme le sont aussi certaines luttes locales bien déters notamment dans les ZAD. Ce sont des endroits où il y a un travail total sur le terrain, de politique, de savoir-faire et aussi de fête. Carnaval est possiblement une résurgence annuelle de ces luttes et de ces joies.
Propos recueillis par Chispa / photos : Lise
- Le Caca organise tous les ans la Cacaminade, déambulation à pied entre les carnavals héraultais. Voir le témoignage « Le temps des fadas ».
- Nom provençal désignant un mannequin de carnaval, issu de la déformation du mot « carême-entrant », que l’on brûle symboliquement à l’issue du « procès ».
- Voir « Carnavalons, envers et contre tout ! »
