Cagoules et mocassins

Mocassins à pompons, raie sur le côté, lunettes noires, visage tendu par la suffisance. Deux cafés, il gueule, sans même demander à la femme en train de s’asseoir en face de lui. Il aime pas la couleur de la serveuse, c’était écrit sur son front, l’insulte raciste sifflée entre les dents vient violemment compléter le tableau. C’est vraiment le pire taf que j’ai jamais fait. Je m’arrange pour refiler la table à Marco et fais signe au bar que je calte. C’est dingue comme le fait de se faire servir ouvre un boulevard à la connerie. Ça se lâche à tous les étages. Le client est roi… les rois, pourtant, ils ont pas bien fini, ici. Mais la dernière révolution était bourgeoise. On dirait que c’est l’heure de la suivante. J’ai encore mis des plombes à rejoindre le centre ce matin. Contrôle d’identité. Toujours la même suffisance, toujours les mêmes sous-entendus méprisants, toujours la même rengaine, toujours la même tête de con, toujours moi. Pas assez pâle. Ici ça dérange visiblement, vu le nombre de contrôles d’identité subis en vingt-cinq années de vie insignifiante. Ça fait à peine 2, 3 ans que je fais des trucs répréhensibles, et encore, rien de bien méchant. Aucun lien de cause à effet, donc. Je ne crois plus au hasard, la violence est systémique. J’habite en banlieue, là où on met au ban, là où on juge, là où on exile, c’est pas moi qui le dit c’est l’étymologie. Chaque fois que je bouge, c’est comme passer des check-points, comme autant de frontières invisibles, la ville, ça se mérite. Contrôle des flux, contrôle des populations les plus foncées, des pauvres, de celleux qui ont pas la bonne adresse, normal. La semaine dernière ils ont tué Amel. Il a grillé un feu et refusé d’obtempérer. Ob-tempérer, se soumettre, obéir. Adossée à la porte de service, j’expire la fumée de ma clope en imaginant le type qui s’étouffe avec ses mocassins à glands. Y’a pas à dire, ces godasses, elles sont faites pour lui. Je ressasse : le racisme est partout, quotidien, environnemental, il façonne, colle au corps jusqu’à l’asphyxie. Avant, j’avais que la lassitude et la colère. Le colonialisme a tué mon père d’humiliation, lui qui avait osé rêver d’ailleurs, de mieux, fuyant un pays ravagé et asservi. Le père, il s’est laissé mourir, devenu fantôme, inexistant, alcoolique, il a vécu ce qui pour lui était le pire : traître là-bas, rien ici. Moins que rien. Une histoire de culpabilité, d’arrachement et de soumission. Moi, je suis française, ça signifie pas grand-chose pour moi, sauf que je croise le mépris et la condescendance depuis que je suis en âge de comprendre. Ça dit ça la france pour moi. Ouais, avec un petit f. C’est pas un nom propre. J’ai cru que j’allais en crever de ces humiliations répétées et puis j’ai fait un pas de côté. Les arbres ont des racines, moi des pieds alors j’ai bougé et armé mes failles. C’est arrivé avec la mort du vieux, c’était ça ou en finir. C’est là que j’ai rencontré le crew, on a mis nos rages en commun, on s’organise et on riposte. Le crew il est multicolore, mixte, déconstruit, explosif et à fleur de peau, invisible, solide et permanent. On est là pour faire, pas pour dire, encore moins pour en tirer des généralités. C’est la riposte, c’est l’attaque. C’est pas un truc de victime, ou alors la victime c’est toi. On est quelques un·es, on se soutient, on a décidé qu’on avait pas moins le droit d’exister que toi, gros. Et on a décidé de faire. De défaire cette putain de hiérarchie à laquelle on prête pas allégeance. C’est la politique du crew ouh ! Tu vaux pas mieux que nous, point final. C’est intime ET social ET politique. Réponse nécessaire aux attaques et ratonnades des fachos nature-peinture et parfois par nécessité triste à celleux qui sauvent le monde, qui veulent vous aider sincèrement, mais qui portent sur vous un regard de misère, de dégoût, de peur, celleux qui ont pas compris qu’émanciper ça se conjugue pas. On est pas inférieur, gros, c’est le système qui a simplement institutionnalisé une forme de domination blanche, patriarcale, aristocratique. Iels sont pas méchants, hein, mais iels prêchent les valeurs d’une révolution bourgeoise sans même voir que leur présence même au monde est coloniale. Toi, émancipe-toi d’abord !

Je me demande comment je faisais quand je n’avais pas de smartphone. C’est super pratique pour se relooker. Les gens pensent que tu regardes tes messages mais tu vérifies que tout va bien, qu’il n’y a pas un seul cheveu qui se barre du mauvais côté de la raie. Peut-être j’allais plus souvent devant le miroir des toilettes quand j’étais plus jeune. Peut-être j’avais la confiance. C’est sûr que plus je vieillis, plus il faut que je me rassure. J’ai croqué la vie sans me soucier pendant des années mais la première coloscopie m’a foutu un coup. Alors j’ai pris soin de moi, je me suis fait blanchir les dents, je mets des crèmes pour la peau. Ça marche bien, j’ai même eu les compliments d’un employé, un VRP. Je lui ai pas dit pour la crème, faut qu’il croie que c’est naturel, faut pas qu’il sache que j’utilise des recettes de gonzesses. Mais ce qui me rassure le plus c’est de voir que j’ai toujours le même pouvoir d’attraction. J’arrive encore à taper dans la trentenaire, de temps en temps, les vingt trente ans c’est plus vraiment ma cour, à moins de payer. Après c’est pas si cher si tu fais un ratio fraîcheur de l’emballage au regard de la thune que t’allonges en restos et cadeaux pour celles qui écartent par envie. Et puis quand tu mets le prix pour la version de luxe t’es assuré de pouvoir tout lui faire, c’est pas toujours le cas avec celles que tu ferres à la régulière. Là aussi j’ai appris, je me suis adapté. Je fais des blagues, j’en ai une sur le 69 que je fais à chaque fois, et je vois comment ça réagit, histoire de savoir si ça vaut le coup de se fatiguer. Si ça pompe pas, ça m’intéresse pas. Et là en voyant la petite serveuse je me dis que je me suis jamais tapé une black. Après c’est normal j’en connais aucune. Les candidatures qu’on reçoit au taf, si c’est pas trop de chez nous c’est direct à la poubelle mais bon quand même, ça doit être puissant de sentir comme ça les racines animales de la jungle sauvage. Il paraît qu’elles ont la bouche plus chaude que les nôtres. Bon celle-là elle est pas vraiment dressée vu comment elle m’a servi le café, retourne dans la savane que je lui ai dit, enfin pour moi, je crois pas qu’elle a entendu. En plus, ça doit être moins cher les putes black, faut que je me renseigne. Ça y est, ma chargée de clientèle a enfin déballé ses affaires. On va pouvoir travailler. Qu’est-ce qu’elle est lente. J’en ai marre de perdre mon temps à lui expliquer comment faire son métier. Tiens, je vais lui montrer ma nouvelle carte de visite, pour mon activité parallèle en auto-entrepreneur, même si j’ai peu d’espoir que ça lui rappelle qu’elle devait refaire la sienne et arrêter de me faire honte à chaque fois qu’elle la sort. À croire qu’avoir bon goût c’est inné, ça ne s’apprend pas.
Traversant le café pour aller me réfugier dans le coin pause-clope, j’aperçois une carte de visite échappée par le type aux mocassins. Je ralentis et prends le temps de déchiffrer… Jean-Jacques Dupin Conseil et l’adresse d’un quartier huppé du centre pas loin de la fac dans laquelle je suis inscrite, au grand dam de la mère qui comprend pas pourquoi, ni quoi. Pour elle, la valeur suprême c’est le respect – traduire par obéissance à tout ce qui représente de près ou de loin l’autorité, en général masculine – réfléchir c’est pas pour nous, elle dit. Quand j’ai bossé comme secrétaire à la mairie, elle trouvait ça super, une bonne place, ma fille. Pas de bruit, pas de vague et secrétaire c’était déjà un genre de promotion sociale incroyable. La fac, j’y vais pas beaucoup à cause du taf, des tafs, à cause des horaires, pas toujours compatibles. J’étudie le soir, la nuit des fois, au travail pendant les pauses, en scred. Mais les collègues iels prennent ça pour du mépris si tu sors un bouquin. Ça je l’ai compris à l’usine. Les pauses, faut y être, c’est là qu’on fait du collectif. Jean-Jacques à pompons cumule, c’est un cliché, la cible idéale. Je note mentalement l’adresse me disant qu’un collage serait bienvenu, gros sur la façade du pavillon JE SUIS UN SALE RACISTE. Marco fait signe, faut y retourner, j’ai un coup de mou, les larmes aux yeux, faut pas pleurer, faut pas, faut pas, je sais, alors je serre les dents. 20h. J’arrive au QG, un ancien bâtiment militaire désaffecté. La ville a racheté, il paraît qu’ils vont y faire un tiers-lieu culturel, ils appellent ça. Récupérer l’usage pour surtout pas laisser d’espace libre en ville. L’urbanisme a horreur du vide, comme les politiques sociales et culturelles. Il faut proposer quelque chose, toujours, prendre la main et la garder pour pas risquer le changement, l’initiative, l’autogestion. Caz, Killian, Julia et Farès sont déjà là. À les voir, je me sens mieux, direct. J’oublie mocassin et le balance loin devant, pour en parler le plus tard possible, après. D’abord l’instant magique au contact du crew, d’abord l’énergie et l’amour-frœur. Après, la salissure, après, les grandes lignes de l’action à mener. 2h du matin. Tête de gland écarquille les yeux, terrifié. Ligoté, en caleçon, sur sa chaise design à trois mille boules ; je sais pas qui de Julia, cagoule en tricot, en train de lui écrire sur le torse ou de Caz, appliquée à lui extorquer ses identifiants de boîte mail et de compte en banque, l’effraie le plus. De mon côte je cherche ces foutus mocassins à pompons, va savoir pourquoi. On a décidé de rédiger un mail de repentance pour avoir été un bon connard. Un mail plein d’engagements humanistes et généreux à tous ses contacts, accompagné de virements mirobolants mais pas trop à quelques associations en rapport avec ses nouveaux engagements. On a fait ça crédible, on parle des dons dans le mail, on a pas choisi des causes trop marginales, du coup on se dit qu’il pourra pas revenir en arrière. Enfin, c’est surtout sur la mise en scène qui se déroule présentement qu’on a misé pour qu’il garde le cap. On lui explique que si c’est pas le cas on le saura et on reviendra, toujours, invariablement, et toujours plus nombreux·euses. Il a l’air convaincu. On lui dit qu’on sait tout de lui, il a qu’a essayer, il verra bien. Ça a l’air efficace. Ben ouais, la soumission ça peut changer de camp, gros. Et puis nous, on croit à la pratique, à l’expérimentation, qui sait, peut-être tu vas kiffer, découvrir une meilleure version de toi.
Ils viennent de partir. J’ai bien cru que j’allais me pisser dessus. Au début c’était comme dans les films, la vision d’horreur, le gang qui débarque chez toi, j’allais y passer, ils allaient me vider le coffre-fort, j’allais pas m’en remettre. Sauf que petit-à-petit j’ai compris que c’était du travail d’amateurs. Peut-être je devrais dire amatrices. Je crois qu’il y avait quand même un gars parmi eux, un gringalet. Ils ont saccagé le salon mais bon, il en faut plus pour m’impressionner. J’ai pensé à Trump qui a failli se faire tuer lors d’un meeting et qui se relève et se remet devant son pupitre avec son éraflure sur la tempe, la grande classe. Je suis de cette trempe-là, je vais de l’avant et les embûches elles me forgent, c’est pas ça qui va m’arrêter. J’ai de nouveau flippé à un autre moment, cette fois-ci pas pour moi. Ils n’ont pas essayé de monter à l’étage alors je leur ai pas dit pour Papa mais quand je les ai vus arracher les câbles de l’écran plat, j’ai eu peur qu’ils provoquent un court-circuit qui aurait fait sauter les plombs. Sans l’assistance respiratoire il ne tient pas deux minutes le paternel. Je lui crie qu’il ne faut pas qu’il s’inquiète, tout va bien, je vais bientôt monter. Si je parviens à me détacher. Je tente de marcher avec la chaise collée aux fesses par les sangles avec lesquelles ils m’ont attaché. Je ne peux faire que de petits pas, sans pouvoir plier les genoux, on dirait un pingouin sur la banquise. Il faut que j’atteigne le tiroir où se trouvent les couteaux. J’ai pas compris ce qu’ils voulaient. Ils n’ont rien volé. Il m’ont fait faire des virements à des associations, pour le droit au logement et je ne sais plus trop quoi. Ah si, il y a eu un virement pour une asso contre les racistes. Ils n’avaient que ce mot à la bouche. Ils l’ont écrit sur mon torse et sur les baies vitrées, comme si ça allait choquer les voisins. Ils savent bien les voisins que je ne suis pas raciste. On se voit souvent, on en discute. C’est pas être raciste que de dire que chacun doit rester à sa place. C’est du respect. C’est OK pour moi que les noirs et les arabes ils construisent nos maisons et nettoient nos rues. Voilà, ça marche comme ça, chacun son truc. C’est bizarre quand même, le vieux ne dit rien. C’est pas son genre, il se mêle de tout, surtout depuis qu’il ne peut plus venir y mettre son grain de sel. Je fouille à tâtons le tiroir derrière moi et je crois avoir attrapé le bon outil. Par contre si ces noirs et ces arabes viennent chez moi me traiter de raciste ça va pas le faire. Je vois pas pourquoi ils m’ont choisi moi, ce doit être du racisme anti-blancs. Il y en avait pourtant une qui avait la peau blanche. Après, il y a bien des mecs qui se disent féministes, pourquoi une blanche pourrait pas être raciste des blancs. Je savais bien que ça allait mal mais je pensais pas à ce point. J’ai enfin les mains libres et peux me libérer les mollets des pieds de la chaise. Les virements, il n’y en a pas pour plus de vingt mille et demain je les fais annuler, mon banquier m’adore. Et pour les mails envoyés, qui s’offusquera que je soutienne de belles causes ? Je laisse la rumeur se répandre d’un côté et je récupère mes billes de l’autre. C’est du win win. Je vois déjà les réponses dégoulinantes de mes employés qui me disent que je ne suis pas un connard et que mes sautes d’humeur leur permettent de s’améliorer. Par contre, l’alarme n’a pas fonctionné, j’en connais un qui va m’entendre et c’est pas parce qu’il est chinois, c’est juste parce qu’il a pas bien fait son boulot. Raciste, je vous jure, moi qui passe toutes mes vacances sur la côte tunisienne, c’est le monde à l’envers. Demain je contacte le maire de ma commune, il va bien aimer la couleur de mes voleurs du dimanche, il en avait fait l’un de ses meilleurs thèmes de campagne. Je monte à l’étage voir si tout va bien. Le vieux dort comme un bienheureux. Je réajuste le masque à oxygène et remet le drap qui a glissé. Bonne nuit Papa.
Texte : Eléa Ma, Lë Agary / illustrations : Ludo Adam
