Enquête. La campagne, pré carré de l’extrême droite ?
Ces dernières années, une espèce d’évidence s’est forgée sur les plateaux télé et dans les esprits : le parti représentant les ruraux, c’est le RN, et la « France périphérique » aurait basculé à l’extrême droite. Si sa dynamique rurale est à relativiser, sa faible implantation militante est évidente, comme nous avons pu le constater lors de nos enquêtes dans des communes de l’Aveyron, du Tarn ou des Pyrénées-Orientales. Pour débuter ce dossier, place à des chercheur·euses qui tentent d’expliquer comment ces idées racistes et réactionnaires rentrent dans les têtes.

Nous avons voulu comprendre comment la contagion s’était bel et bien installée dans beaucoup de campagnes, quels en étaient les vecteurs, sur quels soutiens l’extrême droite pouvait compter dans les petites villes et villages du Sud-Ouest. Ce qu’on a trouvé : un parti en carton, regroupant une poignée de cadres assez isolés. Un dangereux mirage étayé par un récit politico-médiatique omniprésent. Un racisme nostalgique qui prospère sur un terreau de difficultés économiques et la faillite des partis traditionnels.
Mettons les choses au clair : à la campagne, le RN est loin de faire partout l’unanimité. S’il est devenu une force puissante dans l’ancien Languedoc-Roussillon, il reste largement marginal dans le reste du Sud-Ouest. Ainsi, le Lot, l’un des département les plus « ruraux» de France reste fidèle à sa tradition politique modérée et peu sensible aux sirènes du RN. Une évidence quand on constate la diversité des campagnes françaises (cf. encadré p.8).
« Le vote pour le RN, il se diffuse très largement sans relais partisan officiel. […] C’est plutôt l’inverse : quand le vote pour l’extrême droite s’enracine, dans un deuxième temps des responsables vont être parachutés pour faire fructifier ce terreau électoral favorable dans une logique qui reste assez verticale. » Cette remarque de Guillaume Letourneur, sociologue, est l’un des mystères qui nous interroge depuis le début de cette enquête : comment le RN parvient-il à faire carton plein dans des villages où aucun de ses militant·es ne met jamais un pied ?
Hégémonie de l’identitaire
Si les sources en ligne sont devenus la première source d’info des Français·es1, pour David Giband, géographe à Perpignan, l’évidence reste la télé : « Durant mes entretiens, les chaînes d’infos en continu sont citées presque telles quelles. Il y a peu de recul critique dessus, surtout quand c’est validé par la quasi-totalité de l’entourage. » C’est vrai qu’une partie de l’écosystème médiatique, à commencer par CNews et le reste de la galaxie Bolloré, nous sert ses théories racistes à longueur de journée. Et pas seulement eux puisque BFMTV et les médias du service public ont de plus en plus tendance à récupérer leurs cadrages.
Sur les plateaux et dans les discours politiques, l’immigration et l’assistanat sont bien plus évoqués pour expliquer les problèmes économiques que l’accaparement des richesses. Les votes RN sont pour une part issus de l’établissement de ce clivage politico-médiatique dominant basé sur l’identitaire. Julien Audemard, sociologue montpelliérain, nous l’explique : « Quand un clivage s’impose, les individus se positionnent par rapport à ce clivage, d’autant plus que l’offre politique se positionne elle-même. […] Prenons des territoires au sein desquels les gens peuvent avoir le sentiment d’être délaissés, d’être frappés par des phénomènes de désertification, de fuite des pouvoirs publics, des lieux de sociabilité. Une frustration d’ordre social et économique apparaît et elle va se politiser en passant par la grille identitaire. On va donc attribuer ces problèmes à la présence de populations immigrées à qui l’État donnerait tout. Ça n’implique pas forcément d’y être directement confronté. »
Attention cambrousse washing
Dans ce narratif, les gentils, ce sont ces bonnes gens des campagnes. Attention, pas les vrais, mais leur version fantasmée depuis toujours par l’extrême droite. Christelle Lagier, politiste à Avignon, a pu constater cette stratégie : « Le RN exploite énormément le thème de la disparition des espaces de sociabilité de jadis. […] Ils organisent des banquets patriotes, s’impliquent dans des célébrations religieuses pour bien associer leur projet à la défense de ce monde-là, qui est un monde largement idéalisé par la nostalgie, le « c’était mieux avant ». Les plus âgés, un public qui vote beaucoup, sont très sensibles à ça. […] Le RN alimente aussi cette musique d’une opposition entre les élites urbaines et les campagnards ».

Selon Julien Audemard, il faut toutefois faire attention à ne pas surestimer le rôle du contexte politico-médiatique : « La télévision reste loin d’être la seule institution pourvoyeuse de sens. […] Les sociabilités de voisinage, amicales, professionnelles ou familiales jouent un rôle extrêmement important. » Ainsi, certain·es chercheur·euses pointent le rôle d’un réseau informel de relais locaux : notables, tenanciers de bars ou personnes engagées dans le milieu associatif (foyers ruraux, fédération de pêche ou de chasse, association d’irrigants, comité des fêtes…) « Ce type d’intermédiaires politiques informels […] se distingue d’une démarche explicite de propagande, ce qui le rend d’autant plus efficace dans les milieux populaires contemporains dont la défiance au champ politique est croissante. »2
Faillite des partis traditionnels
Si le rassemblement national a pu se développer, c’est aussi le résultat d’une perte d’influence des autres forces politiques. Du Languedoc à l’Aquitaine, socialistes, radicaux et communistes avaient su se tailler la part du lion au XXe siècle. « Le Languedoc était surnommé le Midi rouge. Comme dans le Nord-Pas-de-Calais, socialistes et radicaux se sont aujourd’hui évaporés », rappelle David Giband. « C’est la conséquence des politiques libérales menées par la gauche au pouvoir depuis les années 1980 et plus encore sous Hollande. Les élus locaux n’ont pas fait mieux à l’image de Frêche [ancien maire de Montpellier NDLR], un élu très entrepreneurial qui n’avait pas grand chose de socialiste. » Pour Christelle Lagier, la disparition des discours de gauche dans certains espaces sont aussi le résultat du démantèlement des services publics. « Non seulement il y a moins de postes de fonctionnaires mais en plus les statuts changent avec des gens de plus en plus précaires qui peuvent de moins en moins se permettre de tenir des discours très critiques sans risquer leur place. » Guillaume Letourneur rappelle lui que « dans les bassins miniers, une économie locale, morale et politique fonctionnait autour des solidarités ouvrières et des forces politiques de gauche. Elle s’est effritée, ce qui laisse aujourd’hui davantage la place à l’extrême droite. » Graulhet, Carmaux, Decazeville, Lavelanet : autant de bastions industriels d’Occitanie qui voient le RN monter à chaque élection et la gauche s’affaiblir. Selon lui, en l’absence de figures locales de gauche, « [celle-ci] est perçue comme une élite intellectuelle un peu déconnectée, ou comme un ramassis d’assistés. »
Pour ce qui est de la droite traditionnelle, dans bien des cas, elle se range carrément dans le sillage réactionnaire du RN. David Giband rappelle ainsi qu’à Perpignan, « beaucoup de maires de droite “bon teint” ont soutenu la candidature d’Alliot pour la métropole de Perpignan et n’hésitent pas à poser en photo avec lui. » Grâce à des questionnaires sortis des urnes, Christelle Lagier et ses collègues ont pu démontrer le tropisme droitier des électeurs RN : « Dans la région d’Avignon, sur 1 200 questionnaires, 54 % des gens qui déclarent avoir voté au moins une fois pour le RN, depuis qu’ils ont le droit de vote, se situent à droite ou à l’extrême droite contre 6 % seulement à gauche. » Pour la chercheuse, « le RN, ce n’est pas un problème de la gauche. C’est un problème d’une droite qui ne sait pas tenir sa droite ! Elle a adopté depuis longtemps des discours d’extrême-droite mais au lieu de capter les électeurs hésitants, elle a fini par disparaître. L’assise électorale permanente du RN s’est bien consolidée, notamment parmi les catégories qui ont plutôt un sens civique développé et vont voter systématiquement. Par ailleurs, le RN a donné quelques gages aux milieux économiques notamment en renonçant au Frexit. Paraître sérieux économiquement, c’est essentiel pour l’électorat de droite. » Une fois que le RN a mis le pied dans la porte, difficile de faire marche arrière remarque Guillaume Letourneur, « une fois qu’il y a un élu […] ça entraîne souvent l’implantation d’un deuxième élu, d’un député, d’autres maires… La structuration avance un peu comme ça, avec un effet domino. »
Insécurité économique et sentiment d’injustice
D’après Guillaume Letourneur, l’explication du développement de l’extrême-droite en ruralité est un sujet de controverse entre chercheurs : « Jacques Lévy défend l’idée que le vote RN en ruralité est l’expression d’un repli d’une partie de la population dans les campagnes par hostilité aux fortes densités urbaines, au cosmopolitisme. L’aboutissement d’une forme d’insécurité culturelle. Olivier Bouba Olga démontre lui que la composition sociale des communes, en termes de catégorie socio-professionnelle, est bien plus déterminante que la localisation pour comprendre les niveaux de vote différents du RN3. Les classes moyennes et populaires salariées sont sur-représentées en ruralité, et ce sont des profils soutenant tendanciellement le RN. »
« Ce sont les catégories avec un emploi salarié stable, souvent propriétaires, explique Christelle Lagier. Ces gens ont une certaine méfiance contre l’État social : ils payent des impôts mais ont le sentiment de bénéficier moins du service public que les «étrangers» ou les «assistés». Cette injustice, ils la ressentent quand ils voient le service public se dégrader, notamment l’école, ce qui les pousse à mettre leurs enfants dans des écoles privées souvent au-delà de leurs moyens. C’est un rapport dégradé à leur situation sociale, ils ont le sentiment d’être des dominants-dominés comme les qualifie Félicien Faury, c’est-à-dire au seuil de leur classe sociale et avec la peur de basculer. »
La science politique a beaucoup théorisé sur les deux électorats du RN rappelle Julien Audemard : « Au Sud, c’était le cœur de cible de Jean-Marie Le Pen, des classes moyennes et des commerçants très anti impôts, très identitaires ; au Nord, les classes populaires d’anciens bastions ouvriers. Cette dichotomie est de plus en plus contestée car le vote RN s’est largement répandu au-delà de ces cases. » Le Languedoc-Roussillon en est un bon exemple avec des territoires désindustrialisés comme dans le Nord, un électorat fidèle d’indépendants et une bourgeoisie méditerranéenne historiquement réactionnaire.
Pour David Giband, cette situation, particulièrement marquée dans le Languedoc (cf p.10), est le résultat direct des politiques de développement : « C’est lié à la métropolisation du territoire français, un choix politique assumé qui vise à concentrer les emplois, en particulier les plus qualifiés, dans les huit à dix plus grandes métropoles françaises. À l’inverse, ça a produit du déclin dans des territoires avec la disparition du tissu industriel et des services publics. »
Comprendre que les dynamiques de l’extrême-droite tiennent dans une large mesure à des évolutions économiques structurelles pourrait sembler décourageant. Pour autant, ces évolutions sont aussi le résultat de politiques publiques, elles peuvent donc être inversées. La popularité du RN n’a rien d’une fatalité, cela reste un phénomène récent qui pourrait connaître une décrue aussi soudaine. Bien sûr, cela ne se fera pas sans une lutte acharnée de notre camp social, une dimension que nous explorerons dans notre prochain numéro.
Texte : Élie Toquet / Illustration : Ludo Adam
Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l’appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, résister ».

La campagne, c’est quoi ?
D’après l’Insee, les territoires ruraux, c’est l’ensemble des communes à faible ou très faible densité d’habitants. Cela représente 88 % des 36 000 communes en France et 33 % de la population en 2017. Ceci étant dit, « parler de LA ruralité comme d’un ensemble homogène n’est pas honnête » affirme Guillaume Letourneur. Ce sociologue a travaillé sur différents territoires ruraux en Sarthe, Mayenne et aujourd’hui dans les Landes. Si ces trois départements sont presque exclusivement ruraux, ils n’ont pas grand chose à voir les uns avec les autres: « Il y a différents types d’économies, de cultures politiques, des mouvements démographiques très variables d’un territoire rural à l’autre. La campagne est une catégorie problématique, parce qu’elle est très englobante et homogénéisante. »
