Aveyron. Au village, « personne ne parle du RN »
Traditionnellement conservatrice, la zone très rurale du Nord-Aveyron vote de plus en plus à droite. À Sainte-Eulalie-d’Olt, plus de la moitié des habitant·es ont voté Rassemblement national au premier tour des législatives de 2024.

En Aveyron, le vote RN est encore assez minoritaire. Ce n’est plus le cas à Sainte-Eulalie, où cette tendance monte dès les années 1990 avant de prendre la tête de manière très récurrente à partir des européennes de 2014. La situation est similaire aux alentours : Pierrefiche, Palmas, Bertholène, Gaillac, toutes ont placé le Rassemblement national en tête en 2024.
Avant de me pointer là-bas, je voulais le regard d’un connaisseur. J’appelle Jacques Serieys pour qu’il me fasse un topo de l’ambiance dans le Nord-Aveyron. C’est un militant de gauche depuis 50 ans, né à Entraygues, un peu plus bas sur le Lot, où il a été élu conseiller municipal en 1989. C’est surtout un érudit s’agissant de l’histoire politique du Nord-Aveyron. « Le conservatisme dans le Nord-Aveyron ça date pas d’hier. Ici, l’osmose avec la droite royaliste ultra s’est maintenue très longtemps. » Dans un article où il analyse le tropisme de droite de cette région, il évoque notamment les scores exceptionnels de Sarko dans la région et les racines historiques de cette tendance1.
Bouches cousues dans un décor de rêve
Je suis monté dans la kangoo pour rouler une heure vers le nord, jusqu’à Sainte-Eulalie. Ici, pas de grand axe de circulation et la grande ville à proximité, c’est Rodez l’endormie, à 45 km vers le sud. Ceci dit, les habitant·es n’ont pas tellement l’air d’en souffrir, comme me l’affirme Audrey Courtial, présidente d’une asso de rénovation du patrimoine : « Il fait bon vivre en Aveyron, on est pour l’instant très préservés, on a des valeurs profondes qui nous permettent de maintenir une solidarité et du vivre ensemble ». Pour ce qui est des « valeurs profondes », je ne sais pas mais pour l’aspect « bon vivre », je ne peux qu’opiner : avec ses beaux murs de pierres et ses toits d’ardoise, niché au bord des eaux paresseuses du Lot, le bled est une vraie carte postale. Il a d’ailleurs décroché le label « Les plus beaux village de France », ce qui explique peut-être sa jolie collection de commerces : bar-restau, épicerie, librairie, boulangerie mais aussi tout un tas d’artisan·es d’art. Le truc, c’est qu’une fois sur place, c’est dur de trouver un autochtone qui accepte de faire la conversation avec un parfait inconnu. Peut-être mon look de touriste vaguement gaucho-écolo avec ce chignon sur la tête y est pour quelque chose. Un certain nombre de gens me renvoient vers le maire, Christian Naudan – tendance LR – qui, malgré mes nombreuses sollicitations, ne m’a jamais rappelé. L’exercice est d’autant plus bancal que l’électorat RN est réputé pour son faible intérêt, voir une défiance pour la politique2. Martine Coumes est présidente des « Amis des rives d’Olt ». Selon elle, au village, « personne ne parle du RN. Ce n’est pas un sujet. Globalement la vie sociale du village est complètement dépolitisée, à commencer par le maire et sa liste. »
Vieux réacs et petits patrons
Après avoir tenté ma chance auprès de l’épicier, d’un adjoint au maire agriculteur, de deux ou trois passant·es et d’un petit papy réputé être la mémoire du village, je commence à m’impatienter… Faut dire que dans un village de 300 habitant·es un mardi après-midi d’avril, il n’y a pas non plus foule. Je fini par causer avec Bertrand, arrivé 17 ans plus tôt avec sa compagne. Inquiet à l’idée de se mettre à dos la moitié du village, son identité a été anonymisée. Il est assez circonspect face aux résultats électoraux de son village. Il fait l’hypothèse du vieillissement de la population. D’après l’Insee, la moitié des habitant·es du village sont âgés de plus de 60 ans, bien au-dessus des 20 % de la moyenne française. Or, depuis 2022, le RN fait des progrès chez les plus âgé·es, au fur et à mesure que meurent celleux qui ont connu le fascisme historique de Vichy. Selon Bertrand, parmi ces vieux, beaucoup sont d’anciens bougnats, ces habitant·es du Massif central partis travailler à Paname. « C’était des bistrotiers, commerçants, buralistes, un milieu très conservateur, une diaspora très fière et attachée à ses origines. Après avoir fait pas mal de fric à Paris, ils reviennent ensuite au village pour la retraite. »
Il y a peu d’actifs : « On est sur une zone économiquement très faible. Il y a quelques artisans pour retaper toutes les vieilles baraques. D’autant que vu que les proprios sont souvent vieux, ils ne le font pas eux-mêmes », explique Bertrand. Le conseil municipal, encore affiché sur les panneaux en ce printemps électoral, se compose d’artisans, de commerçants et de quelques agriculteurs qui, comme dans beaucoup de villages, squattent largement la mairie. À Sainte-Eulalie, ils sont trois au conseil, dont le maire. Les indépendants représentent la base historique du RN. La force du parti aujourd’hui, c’est de les associer au vote d’une part grandissante des employé·es et ouvrier·es. D’après le sociologue Benoît Coquard, dans un monde rural où les seuls employeurs sont de petites entreprises, et où le marché de l’emploi est limité, ces mondes partagent souvent des groupes d’ami·es. « Les petits patrons et les artisans qui se disent “bien de droite” – c’est-à-dire électeurs du RN- influencent les classes populaires grâce aux affinités de style de vie et de vision du monde. »3 Et à partir de là, on est bien dans la merde.
Le parti des traditions
D’après Jacques Serieys, le parti à la flamme a parfaitement réussi à appuyer la cristallisation anti-écolo : « Certains milieux se sont enfermés dans une idéologie chasse, pêche et tradition. Pour beaucoup de Nord-Aveyronnais, ces loisirs sont tout et ils ont l’impression qu’on va les en priver. » Il fait le même constat sur le milieu agricole qui s’enfonce aujourd’hui de plus en plus dans un sentiment d’agression permanente très bien exploité par la droite et l’extrême-droite. « Quelque chose se joue également sur les différences de diplômes », ajoute-t-il. « Peu de gens ont fait des études ici, il y a une importante antipathie contre la gauche perçue comme très intello. » Hum. Ça explique pourquoi tout le monde fuit mes questions et mon carnet de note.
Par téléphone, Romain a accepté de répondre à mes questions. Il est artisan à Sainte-Eulalie et a notamment occupé le rôle d’élu municipal, de président de l’association de chasse et de celle des pompiers. La vie sociale du village, pour lui, « c’est la chasse, aller dans la nature. Faire des choses que faisaient nos ancêtres et qu’on n’a pas envie de perdre. Côté religion, beaucoup de gens sont catholiques, en tout cas ils ne sont pas musulmans, c’est sûr. Pas très pratiquants mais attachés à cette culture quand même. » Ses hypothèses sur l’augmentation du vote RN : « Le mécontentement général du pays. Faut bien que ça change. Nous on est assez privilégiés mais on est inquiets par ce qui se passe dans les grandes villes. » En tout cas, lui, « [il a] pas voté Macron ».
Texte : Élie Toquet / Illustration : Ludo Adam
