Aude. Transphobie dans la Haute vallée
Une habitante d’Alet-les-Bains vient de quitter le village en raison du harcèlement qu’elle y a subi parce qu’elle est trans. Son histoire montre le poids des idées reçues et la montée de l’intolérance y compris dans des milieux vus comme alternatifs.

En ce début de printemps 2026, Jade, musicienne anglaise, a déménagé d’Alet-les-Bains après une série d’attaques depuis le début de sa transition de genre en 2020. Elle déplore n’avoir pas été aidée, au contraire, ni par la mairie du village ni par les gendarmes. L’Empaillé a reçu l’appel d’un collectif de soutien fait de voisin·es, de proches et moins proches, habitant·es de la haute vallée de l’Aude. Leur communiqué nous a particulièrement interpelé·es parce qu’il met en avant le fait que, dans un département où le RN est déjà bien implanté, parmi les personnes qui ont rendu la vie impossible à Jade, on trouve aussi « des fascistes d’un type nouveau ». Selon le communiqué du collectif, dans ces montagnes, « l’extrême droite se déguise en hippies blancs. Cette extrême droite, on ne l’entend pas arriver dans de grosses bottes en cuir, mais avec des frottements de vêtements en lin ou à coups de tambours chamaniques fabriqués par des dreadeux blancs. Cette extrême droite-là, qui prône une proximité réactionnaire avec la nature, voit les existences trans comme un danger. » Les personnes trans se sentent accusées de « perturber le pseudo fonctionnement de la nature, de brouiller les pistes entre ce qui serait “naturellement” mâle et femelle. »
« J’ai été harcelée pendant cinq ans par des complotistes et des fachos qui ont fait de ma vie une misère ». Jade, anglaise, 47 ans, habite en France depuis 17 ans et s’est installée à Alet en 2019. « On m’a traitée de perverse, de pédophile, etc., les accusations typiques contre les femmes trans. Ils ont posté des choses sur moi sur les réseaux sociaux, fait tourner une pétition dans le village contre moi en 2021. Dans la rue on m’a craché dessus, tapé dessus, et une fois tiré dessus avec un pistolet à plomb. » Elle a deux enfants de 9 et 11 ans scolarisés dans le village. « Parmi les harceleur·euses, il y avait aussi des parents d’élèves. J’étais mise à l’écart, ils disaient « Tiens, la drag queen vient à l’école ! » Et les histoires typiques de l’extrême droite : « On va changer le genre de tous les enfants », « Faut faire gaffe, on va apprendre aux enfants à se masturber ». »
Sur le banc des accusés
Une des agressions qu’elle a subies, en février 2022, vaut à Jade d’être convoquée devant le tribunal correctionnel de Carcassonne, en tant qu’autrice de violences ! Selon elle, c’est son agresseur qui s’est fait mal en la frappant, quand elle a esquivé les coups. Prévu en avril, ce procès a été reporté à décembre prochain. Lucas Serrano, qui défend Jade dans cette affaire, fait partie de l’association montpelliéraine les Alliés du barreau, « engagée dans la lutte contre les discriminations et la défense des droits des personnes LGBTQIA+ ». Il nous explique que « 70 % des demandes reçues par l’association concernent des faits de transphobie. » Ceux-ci se déroulent dans l’espace public, au travail et aussi dans les commissariats et brigades, où les plaintes sont très souvent mal prises en compte. « Le traitement de l’affaire de l’agression de février 2022 passe complètement à côté de la transphobie. Les enquêteurs de la brigade de Limoux utilisent des termes inadaptés comme ‘‘mutation transgenre’’ ou ‘‘transexuel’’, et persistent à se tromper sur le genre de Jade plusieurs fois… »
Inertie de la maire
Dans la vallée, l’association Transmissions se donne pour but de « renforcer les liens de solidarité », notamment en organisant du soutien souvent dans l’urgence à « des personnes en difficulté et peu ou pas soutenues ». Une cagnotte HelloAsso1 lancée par l’association a permis d’aider Jade à faire face à son déménagement. Raja, réalisateur trans de 36 ans, qui porte cette association, s’est installé près d’Esperaza en 2021. Les fachos d’ici ne ressemblent pas à ceux qu’il croisait ailleurs : « Ici, ils ne sont pas forcément tous patriotes ou militaires. Beaucoup font partie des milieux dits « alternatifs » ou « hippies », soi-disant « anti-système ». Ils défendent Trump, parfois Poutine et n’importe qui, pourvu qu’il ait été antivax. Les organes génitaux de Brigitte Macron sont parmi leurs plus grandes obsessions. »
Jade et Raja pointent le comportement de la maire d’Alet-les-Bains, qui a, pour elle et lui, ignoré les messages d’alerte de Jade, et « laissé faire » la partie la plus haineuse de la population. Contactée, cette ex-maire, qui n’a pas été réélue en mars, a dans un premier temps accepté l’idée de répondre à L’Empaillé mais ne l’a finalement pas fait.
Antivax, anti trans
Clémentine, 37 ans, est animatrice pour la jeunesse, et bénévole au Planning familial à Cazères, en Haute-Garonne, soit à 100 kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest de l’Aude. Elle et ses camarades ont fait le constat qu’elles observaient « des réalités assez similaires sur la diffusion d’idées d’extrême droite via des cercles complotistes, entre le sud de la Haute-Garonne, l’Ariège et la partie pyrénéenne de l’Aude. Dans nos coins, il s’agit plutôt de réseaux qui ne sont pas historiquement militants d’extrême droite, à la différence du RN à Carcassonne, par exemple. Ce sont plus des gens un peu alternatifs, qui peuvent se dire de gauche, un peu des néoruraux ‒ dont je fais partie d’ailleurs ‒, des hippies, qui se mettent à diffuser des idées anti-LGBTQIA+, anti-éducation à la sexualité. » Elle a animé des ateliers sur ces problèmes « surtout pour s’autoformer », sur l’invitation du collectif Queer Aude à la maison paysanne de Limoux au printemps 2024. « À Cazères, on voit du militantisme de terrain fait par des gens pas forcément organisés en collectifs, qui ont collé des affiches et des autocollants à l’entrée des écoles contre l’éducation à la vie affective relationnelle et à la sexualité (Evars). Certains de leurs autocollants sont diffusés nationalement par des organisations comme « Mamans louves ». Au forum des associations, des personnes ont distribué des tracts qui s’opposaient en même temps à la politique sanitaire contre le Covid, à l’Evars et aux personnes trans.2 »
De Mélenchon à Zemmour
« Ces gens sur Cazères s’inspirent d’un collectif plus organisé, « Liberté Comminges« . Il a été créé contre l’obligation vaccinale et le pass sanitaire, il milite aussi contre l’Evars, et a rejoint le réseau Solaris, aussi lié à l’extrême droite. Liberté Comminges est davantage présent à Saint-Gaudens. J’ai eu une altercation avec l’un d’entre eux, qui se dit de gauche, je lui ai dit : « Tu votes Jean-Luc Mélenchon et tu distribues des tracts avec les mêmes mots que Eric Zemmour… Tu te rends compte que tu diffuses des idées d’extrême droite ? » » Liberté Commminges dénonce par exemple des « dégâts psycho-affectifs très préoccupants chez les jeunes générations » dus à « la sexualisation des enfants » et aux « standards de l’Organisation mondiale de la santé pour l’éducation affective et sexuelle. » L’association organisera en juillet à Saint-Gaudens son « festival de la liberté » avec en tête d’affiche Chloé Frammery et Alexandra Henrion-Claude3, deux références pour les personnes qui croient que le covid était un complot.
Ces batailles d’idées surgissent un peu partout. Quand un cinéma projette « Les Survivantes », nouveau film de l’auteur du succès complotiste « Hold up » sur le covid. Ou aussi « à la Biocoop de Martres-Tolosane, où le patron avait mis une affiche anti-Evars. Des client·es très gêné·es par cette propagande ont fait des remarques, des salarié·es ont dit leur malaise et elles ont finalement été enlevées sur intervention du réseau Biocoop. »
Texte : Yann Bureller / illustration : Virginie Faure
- « Cagnotte pour le déménagement en urgence de X et de ses deux enfants »
- Voir « Qui veut la peau de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle », L’Empaillé n°20, hiver 2026
- Autrice de Les apprentis sorciers, tout ce que l’on vous cache sur l’ARN messager, Alexandra Henrion-Claude a été invitée par le RN au Parlement européen en avril 2023.
