Qui veut la peau de l’éducation affective, relationnelle et sexuelle ?
Par la publication d’un nouveau programme d’Éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (Evars) en janvier 2025, l’État semblait prendre au sérieux le fléau des violences et des discriminations structurelles contre les femmes, les enfants et les minorités. Un an après, force est de constater que l’austérité gouvernementale et le feu nourri des conservateurs freinent toute avancée en la matière.

Décembre 2025, suite à sa saisine par le Sidaction, le Planning familial (PF) et SOS homophobie, le tribunal administratif de Paris condamne l’État pour avoir « manqué à son obligation d’organiser les séances d’information et d’éducation à la sexualité prévues par la loi du 4 juillet 2001 dans les établissements d’enseignement ». La juge reconnaît toutefois que la circulaire édictant le nouveau programme en février dernier a mis fin à cette faute. C’est le ministre Pap Ndiaye1 qui avait relancé le dossier à la rentrée 2023, plus de vingt ans après la loi qui avait rendu ces séances obligatoires. Il faut dire que, ces deux dernières décennies, de nombreuses forces politiques ont été à l’affût pour neutraliser toute avancée dans le domaine, à l’image des ABCD de l’égalité2, abandonnés en 2014 face à la pression réactionnaire. Au mois de septembre 2023, c’est Éric Zemmour qui éructe contre le projet du ministre : « Ne laissez pas des intervenants extérieurs enseigner à votre fille de six ans qu’elle peut devenir un garçon. » Une prise de parole qui montre bien comment, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, l’extrême droite a pu se faire une place à coup de fausses informations et de démagogie. « Ils alimentent une peur irrationnelle et complètement déconnectée du terrain sur ce que veut dire parler de sexualité et de genre. Comme si en parlant d’homosexualité les enfants allaient devenir homosexuels », dénonce Wendy, intervenante du PF en Occitanie.Dans son podcast C’est quoi l’amour maîtresse qui retrace une année d’Evars avec sa classe de CE1, l’institutrice Lolita Rivé se penche sur les arguments des opposant·es à cet enseignement : « C’est pas tellement les enfants qui les préoccupent, ce qu’iels refusent, c’est qu’on remette en cause les fondements même de notre société inégalitaire. » La position de François Bayrou sur l’affaire Bétharram en a été un bon révélateur : mieux vaut ignorer ou faire taire les victimes que remettre en cause l’institution scolaire, l’Église ou la famille.
Répondre à une urgence
Mais face à la pression continue de la société civile et des forces de gauche, le ministère de l’Éducation finit par établir un programme précisant le contenu de ces trois séances annuelles de deux heures censées être enseignées de la maternelle au lycée.Saphia Guereschi, représentante syndicale des infirmières scolaires, constate l’adhésion massive autour du projet : « C’est rare qu’un programme soit voté à l’unanimité au sein de la commission qui les construit. Nous on a des retours tous les jours de parents qui sont extrêmement soulagés de savoir que leurs ados, en pleine puberté, vont avoir les informations nécessaires pour découvrir cet univers plus sereinement. » Le programme, adapté à chaque niveau, répond à une nécessité double : démonter les inégalités de genre et développer une culture du consentement indispensable à la lutte contre les violences qui s’exercent de manière structurelle contre les femmes mais aussi contre les enfants. Le rapport de 2024 de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) nous le rappelait : en moyenne dans une classe de trente enfants, trois d’entre elleux sont victimes d’inceste.
Comprendre les silences du programme
Clémence Macaluso, la coordinatrice du PF de la région Auvergne-Rhône-Alpes, reconnaît les vertus de ce nouveau programme mais regrette un certain nombre de concessions faites à l’extrême droite : « Ils ont pas mal rogné sur les notions liées au genre qui ne peuvent être abordées qu’à partir de la troisième, et encore, à demi-mot. La notion de sexualité a quant à elle purement et simplement été évacuée en primaire. » Pour le premier degré, l’Evar perd effectivement son « s » dans l’intitulé du programme mais dans le détail, certains sujets comme les « changements du corps » ou les risques du numérique – en gros, le porno – semblent bien devoir être abordés en CM1 et CM2. Ces reculs sont dans une certaine mesure des gages symboliques : « Dans les faits, si un enfant questionne la transidentité en parlant de son cousin par exemple, on ne peut pas l’ignorer, argumente Wendy. La base, dans cet enseignement, c’est de partir des questions des enfants. C’est comme ça qu’on détermine là où ils ont besoin de réponses. » Malgré tout, si une partie du programme est à lire entre les lignes, son application risque de varier selon le degré de confiance et d’ambition des enseignant·es comme en témoigne Élise, institutrice aveyronnaise : « L’Evars, je l’enseigne depuis quinze ans, à la fois dans des heures dédiées mais aussi en en intervenant dans des moments comme à la galette pour dire qu’on peut choisir une reine ou un roi quel que soit son genre. Maintenant c’est sûr que j’ai plein de collègues qui ne se sentiront jamais de faire la même chose, surtout si le programme ne le requiert pas. »
Une mise en œuvre à la ramasse
Ce qu’il y a de bien avec un programme et des promesses, c’est que ça ne coûte pas trop cher. Le 5 décembre, quelques jours après la condamnation de l’État pour inaction, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, est interrogé au Sénat sur les moyens alloués. « 119 millions d’euros » répond-t-il, un montant bien en dessous des 622 millions défendus par les associations pour une mise en œuvre sérieuse.
On a questionné le syndicat enseignant Snes-FSU de la Drôme sur la mise en pratique de ces bonnes idées. « Globalement, très peu d’entre nous ont eu accès à des formations, rendues rares par la fermeture des centres de santé sexuelle, et quand c’est le cas, on est censés faire des séances en binômes pour transmettre le nécessaire à un autre prof. » Dans une tribune publiée en octobre 2025, un ensemble de syndicats de l’enseignement, de représentant·es des parents et d’associations comme le PF, s’insurgent de la situation en Isère : « Pour cette rentrée, seul un webinaire de quatre heures est prévu pour former les enseignant·es. Quatre heures de webinaire, ce n’est pas une formation. En comparaison, les professionnel·les du PF suivent une formation certifiante de deux ans. » Un manque d’outillage des enseignant·es, c’est l’avis de l’ensemble des syndicats du secteur qui s’accompagne d’une exclusion croissante des associations expertes de l’Evars, partenaires historiques de l’Éducation nationale.
Exclusion du premier degré
Au premier rang, le PF est particulièrement visé. Carine Favier est porte-parole de la fédération en Occitanie:« La rectrice a pris la décision de ne pas autoriser nos interventions Evar dans les écoles primaires. Ce n’est pas une décision isolée, cela suit des directives nationales. […] C’est une concession pour apaiser les associations de parents proches de M. Zemmour et consorts : iels refusent que le ‘‘lobby de la théorie du genre’’interviennent dans les écoles ». Le ministère et l’académie de Toulouse, contactés à plusieurs reprises, n’ont pas donné suite à nos demandes. « Fournir une preuve écrite les mettrait en contradiction avec le texte de loi », explique Carine Favier. Pour Saphia Guereschi, « si les associations agréées ont été évacuées, c’est aussi pour faire des économies. Les syndicats soutiennent pourtant leurs interventions, tout comme les associations de parents. » La politique gouvernementale suit donc trois objectifs contradictoires : afficher un volontarisme sur l’Evars tout en poursuivant un programme d’austérité qui exclut les associations spécialistes. « Dans des départements comme l’Isère, avec l’éviction du PF, on a une baisse conséquente du nombre de séances par rapport à l’année dernière », observe Clémence Macaluso. De manière plus globale, c’est l’existence même du PF qui est menacée. Nous nous faisions ainsi l’écho au printemps 2025 de la situation dramatique que connaissait l’antenne de Corrèze, entre retraits de l’agrément Evars et pertes massives de subventions3. Cette situation concerne en fait une bonne partie des membres de la fédération. Entre autres attaques recensées à ce jour, des baisses de subventions dans au moins neuf antennes nationales du Planning familial dont la totalité de celles accordées au PF par la région Pays de la Loire, ou encore la suppression de la totalité des séances d’Evars dans les Deux-Sèvres4.
Des fachos incognito
L’offensive réactionnaire contre l’Evars ne se cantonne pas au parlement mais infecte de nombreuses autres sphères. Du côté des parents, l’extrême droite est aux avant-postes pour manifester son opposition. Certaines associations sont ainsi créées suite à l’injonction d’élu·es à l’image du réseau des Parents vigilants lancé en 2022 par Zemmour : « Je veux que nous ayons des vigies dans chaque établissement. Je veux que chaque parent puisse nous signaler les abus dont sont victimes leurs enfants à l’école. » D’autres, comme les Mamans louves, s’insinuent jusque dans les milieux alternatifs, proches de la gauche. Joséphine, 34 ans, est une Lotoise progressiste. Elle n’est pas militante de l’association mais cela ne l’empêche pas de partager l’une de leurs vidéos, qui la séduit pour sa proximité avec les thèses confusionnistes dont elle s’est rapprochée depuis l’épidémie du Covid-19. Même situation pour Camille et Benoît, deux parents ariégeois, aux enfants inscrits dans une école alternative, qui expriment leur inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme « une épidémie trans » pilotée selon eux par les lobbies pharmaceutiques à la recherche de nouveaux marchés pour vendre des hormones. Saphia Guereschi, représentante syndicale des infirmières, constate cette diversité des profils : « Ce sujet a permis de faire une jonction entre les religieux intégristes, la droite réactionnaire et certains milieux complotistes. Tous refusent que l’école intervienne sur ce qui, pour eux, doit dépendre uniquement des parents. Ils ont une vision basée sur le tabou et beaucoup considèrent l’homosexualité comme une maladie contagieuse. » Une de leurs activités principales : diffuser de la « ré-information » sur l’Evars, à l’image de la campagne d’affichage menée par l’association ultra-conservatrice SOS éducation. On y voit des visages d’enfants accompagnés de messages tel que « À l’école, apprenez-moi les soustractions, pas la fellation. »Un contre-sens total pour Clémence Macaluso qui explique que « l’objectif de l’Evars est de protéger l’intimité des enfants et pas de les sexualiser ». Pour Saphia Guereschi, la mobilisation de septembre a fait flop : « Ils ont tenté de profiter des élections de représentants de parents pour faire de l’affichage mensonger sur le programme mais ils passent de plus en plus pour des complotistes. » Les tentatives d’intimidations des intervenant·es et enseignant·es ont elles aussi décru mais risquent de laisser des traces sur le long terme, explique la syndicaliste : « Pas mal d’instit’ ou d’infirmières ont dû être mutées face au harcèlement anti-Evars. Ça va mieux ces derniers mois parce que maintenant, la hiérarchie ne reste plus passive quand le personnel de l’Éducation se fait attaquer. Malgré tout, ça a fait de vrais dégâts notamment dans le premier degré ou les instit’ sont souvent seules face aux parents avec des phénomènes assez prévisibles d’auto-censure. La formation, ça doit être sur l’Evars mais aussi sur la capacité à faire face aux potentielles attaques. »
Autre moyen d’action de la fachosphère, se faire élire, sous couverture, comme représentant·e des parents d’élèves pour peser sur les orientations académiques. Dans le Languedoc, Estelle Roudier est par exemple parvenue à se faire élire sur une liste Peep (Parents d’élèves de l’enseignement public), la grande association de parents d’élèves de droite, sans que les autres membres de sa liste ne soient au courant de ses engagements dans le parti Reconquête. Au nom de la Peep, elle peut siéger dans le seul organisme ministériel chargé de délivrer les agréments aux associations qui interviennent en milieu scolaire5. Or, un certain nombre d’organismes tente de se lancer dans le secteur, explique Clémence Macaluso : « Il y a plein d’assos start-up qui se montent sans aucune expertise. Leur objectif principal c’est de faire avancer leur discours conservateur, pas d’informer sur la contraception, l’IVG, les inégalités de genre. » Derrière un vernis de neutralité et de laïcité, les ponts entre ces assos et les milieux ultra-conservateurs sont nombreux. Une bonne partie d’entre elles reçoivent des financements massifs de la galaxie du milliardaire réactionnaire Pierre-Edouard Stérin, à l’image de l’entreprise Lift, qui lui doit 99,7 % de ses fonds de développement6. D’autres se revendiquent de références catholiques intégristes. Ainsi, Charlotte Bischoff, cofondatrice des ateliers Kerlatio, est engagée auprès de l’organisation religieuse catholique la communauté de l’Emmanuel tandis que Ségolène Vaury, son associée, a fait un passage auparavant dans l’association anti-avortement Alliance Vita7.
Complaisance politique
Et si ces associations arrivent si bien à mettre le pied dans la porte, c’est qu’elles sont souvent appuyées par des élites politiques acquises aux thèses conspirationnistes selon laquelle il y aurait une « théorie du genre ». En novembre 2024, l’ex-ministre délégué chargé de la réussite scolaire et de l’enseignement professionnel, Alexandre Portier, attaquait ainsi le projet du programme devant l’Assemblée, en s’engageant à ce que « la “théorie du genre” ne trouve pas sa place dans nos écoles ». La région Auvergne-Rhône-Alpes, gouvernée par Les Républicains, a elle aussi montré ses accointances avec la galaxie Stérin : « Le fait que ça soit Lift qui ait décroché l’appel d’offres sur la prévention à la pornographie est révélateur. La région avait laissé neuf jours pour candidater. C’était impossible pour nous de déposer un dossier dans ces délais », nous révèle une source qui préfère garder l’anonymat. Selon Saphia Guereschi, l’extrême droite ne cherche plus forcément à faire supprimer le programme mais à le subvertir : « Ce qui nous guette, c’est une situation comme celle de l’Italie où les associations chargées de l’Evars sont souvent anti-avortement. » Une fois en place, ces associations ont les coudées franches pour cuisiner l’Evars à leur sauce et répandre leurs idées infâmes et périmées. Parents et enseignant·es de tous les départements, unissez-vous face à la marée brune !
Texte : Elie Toquet / illustration : Léa Muller
- Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse du 20 mai 2022 au 20 juillet 2023.
- Programme d’enseignement contre le sexisme et les stéréotypes de genre, proposé à partir de 2013 par Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre des Droits des femmes.
- « Le Planning familial vivra ! », l’Empaillé, printemps 2025.
- Tribune collective, « Réduire les financements du Planning familial revient à sacrifier des santés et des droits », Le Monde, 16 juin 2025.
- « Des adhérents d’extrême droite déstabilisent les associations de parents d’élèves », Mediapart, 10/2025.
- « Un organisme d’éducation à la sexualité financé par Stérin place ses pions à l’école publique », Mediapart, 03/10/25.
- « Éducation à la sexualité, les catholiques intégristes en embuscade », La Déferlante, novembre 2025.
