Numéro 20 (hiver 2026)

Tarn. « Demain, tu sors d’ici »

Les services départementaux de protection de l’enfance mettent à la rue des enfants migrants, même en plein hiver. Victimes d’un système administratif répressif qui les considère comme des adultes, ces jeunes tentent de faire valoir leur minorité. Dans la région d’Albi certain·es bénéficient de la solidarité locale.
dessin de jeunes hommes habillés en doudounes et capuches qui ont l'air craintifs

«Première, deuxième, troisième génération, on s’en fout ! On est chez nous ». Devant le Conseil départemental du Tarn, Ibrahima*, Guinéen de 17 ans au large sourire, scande des slogans qu’une petite foule de jeunes mineur·es non accompagné·es (MNA) ainsi que des militant·es et syndicalistes reprennent en chœur. Sur les grilles protégeant la façade du bâtiment en réfection, une banderole affiche en lettres rouges : « Enfants en danger : depuis le début de l’année plus de 100 mineur·es mis·es à la rue ». 

À côté d’Ibrahima, il y a Mamadou son acolyte et Camille, bénévole super déter’ de La Caselle, un collectif tarnais fondé en 2022 qui vient en aide aux mineur·es étranger·es dans l’Albigeois. Le rassemblement a été organisé pour dénoncer une situation désormais bien connue : des enfants sont expulsés d’un foyer départemental et mis à la rue sans aucune ressource, leur survie dépendant de la solidarité locale. 

Sous le ciel gris d’octobre, des jeunes de 14 à 17 ans écoutent leur ami au microphone.  « Nous sommes des enfants venant d’Afrique subsaharienne et dans les centres d’évaluation, nous avons vécu de la discrimination. Les éducateurs qui nous évaluent le font à partir de notre physique et de notre comportement sans regarder nos papiers de naissance. Ils nous intimident pour qu’on ne fasse pas de recours auprès du tribunal et nous laissent seuls à la rue. » Camille poursuit : « Ces jeunes subissent de plein fouet les lois racistes et les politiques d’austérité : logiques de tri, intimidations des institutions, expulsions et accompagnement au rabais », et elle réclame leur mise à l’abri immédiate.

Qui doit protéger les MNA ? 

Comme des milliers d’autres en quête d’une vie meilleure, Ibrahima a dû quitter son pays. Suivant la route empruntée par plus de 20 000 personnes en 2024, il est arrivé en Europe en accostant sur l’archipel espagnol des Canaries. Finalement parvenu en France par le Sud, il a déclaré avoir 16 ans aux autorités. 

Les articles L111-2 et L112-3 du code de l’action sociale et des familles stipulent que les enfants de nationalité étrangère sans représentant·es doivent d’abord être considéré comme des enfants en danger, et bénéficier d’une mise à l’abri et d’une protection jusqu’à leur 18 ans. Avant que le parquet ne tranche pour orienter les MNA vers l’Aide sociale à l’enfance (ASE), la loi requiert que leur minorité soit confirmée et dans le Tarn cela se passe au « Dispositif départemental d’accueil, d’évaluation et d’orientation des mineurs isolés » d’Albi, le DDAEOMIE 81. 

Cette étape dure entre 5 et 23 jours. Si l’évaluation permet aux juges de reconnaître le ou la jeune comme mineure, l’enfant bascule sous l’autorité de l’ASE et sera placé en foyer ou en famille. En revanche, si elle ou lui est considéré majeur·e, le département se libère de la charge de sa protection. L’enfant se trouve alors dans un flou juridique, car il continue de clamer sa minorité et ne peut donc pas bénéficier de la protection de l’État et de relais qui s’occupent uniquement de publics adultes, comme le 115.

L’organisation solidaire

« J’étais dans la chambre que je partageais avec une camarade, on écoutait une musique de Jul… L’éducateur est venu et il m’a juste dit : demain tu sors d’ici. » Cet après-midi-là, Angela, 16 ans, comprend qu’elle a été évaluée majeure et qu’après y avoir passé une dizaine de jours, elle va quitter le foyer. Le lendemain, elle découvre Albi derrière les vitres de la voiture conduite par l’éducateur qui l’amène dans un accueil de jour du quartier de la Madeleine.

Au même moment, le téléphone de l’association la Caselle sonne. C’est un message du DDAEOMIE qui dit qu’une jeune originaire de République démocratique du Congo et âgée de 16 ans est sortie le jour même du foyer. Des messages similaires, le téléphone en contient des dizaines. Après quelques échanges sur la messagerie Discord, l’urgence est déclenchée. 

Il faut d’abord contacter un avocat et entamer une procédure de recours. La loi française autorise Angela à contester la décision de justice mais maintenant c’est à elle de prouver sa minorité. Pour cela il faudra un acte de naissance original à faire venir du pays d’origine, et le faire « légaliser » par les autorités françaises. Après lui avoir parlé de ses droits, il faut lui trouver un endroit où loger. Si le squat de Toulouse géré par le collectif AutonoMIE est une « solution » proposée aux jeunes garçons, ce n’est pas le cas pour une jeune fille. Mathilda active ses réseaux, Angela ne dormira pas dehors ce soir-là. Mais ce n’est pas la majorité des cas : sur près de deux cents jeunes mis à la rue par le DDAEOMIE en 2025, à peine une quarantaine ont pu bénéficier d’une solution d’hébergement dans le département.

Des évaluations truffées d’erreurs  

À la table d’une brasserie, quatre bénévoles sont réunis pour faire un point sur le suivi des jeunes. Mathilda raconte : « Nous en avons accompagné plus d’une cinquantaine en deux ans. Au-delà des urgences, il faut les soigner, faire les vaccins obligatoires ou les radios des poumons pour vérifier qu’ils n’ont pas la tuberculose, un traitement médical de base qu’ils sont nombreux à ne pas avoir reçu au DDAEOMIE, certains jeunes sont même sortis blessés ! Et puis il faut aider à monter les dossiers administratifs et judiciaires, les scolariser… » Sara, qui est aussi éducatrice, ajoute : « Et être présent·es dans leur quotidien et avec leurs hébergeur·ses ! » Lucie insiste : « C’est un travail que l’ASE devrait faire si l’on respectait la présomption de minorité, tout ça pour qu’au final une grande majorité d’entre eux soit bien reconnus mineurs ». 

Les chiffres sont difficiles à obtenir, mais les avocates qui défendent les dossiers et l’expérience des bénévoles permettent d’établir que plus de la moitié des personnes jugées majeures en première instance sont finalement reconnues mineures par le juge des enfants à l’issue de leurs recours. Ce qui pose donc problème, ce sont les évaluations réalisées par le DDAEOMIE. 

Elles sont « bourrées d’erreurs factuelles… ». Sara a constaté avec stupeur en lisant le rapport d’évaluation d’une jeune qu’elle hébergeait, qu’il était noté qu’elle parlait anglais. « Sauf qu’elle sait dire deux ou trois mots, pas parler ! »

« Moi je vois des rapports d’évaluation qui se ressemblent beaucoup », analyse une avocate. « Ils sont tous composés d’une série d’entretiens sur le parcours migratoire uniquement axé sur la définition de l’âge. On y trouve pas mal de formules stéréotypées du type  » moteur sur le terrain de foot  » ou  » peu respectueux « . Sur le rapport, il ne figure aucune transcription des entretiens, jamais on ne lit ce qu’a dit le jeune. » 

Lors d’une réunion organisée en préparation du rassemblement du 20 octobre, le malicieux Thierno se souvient : « Ils ont fait appel à un traducteur en soussou mais la personne ne traduisait pas ce que je lui disais. Je suis guinéen, je comprends un peu le français, j’entends que le traducteur raconte n’importe quoi. Quand je lui dis qu’il ne traduit pas bien mes réponses, il continue de dire des choses que je n’ai pas dites… J’ai fini par partir de la salle tellement j’étais énervé. » 

D’après la loi, ces entretiens doivent être « conduits par des professionnels justifiant d’une formation ou d’une expérience […] dans le cadre d’une approche pluridisciplinaire et se déroulant dans une langue comprise par l’intéressé ». Les services de protection de l’enfance du Tarn sous-traitent cette tâche depuis 2018 à l’Anras, association de travail social gestionnaire de plusieurs DDAEOMIE et d’autres établissements médico-sociaux dans la région.

Le foyer du tri 

Sollicitées par mail, les directions du DDAEOMIE et de l’Anras renvoient toute communication aux services départementaux qui ne sont pas beaucoup plus loquaces au sujet des évaluations. Pour tenter de comprendre comment elles sont menées, il faut s’appuyer sur un faisceau d’indices. Dans ce foyer où travaillent des éducateur·ices, des maîtres·ses de maison ainsi qu’un infirmier, les jeunes restent en moyenne deux semaines, selon la saturation de l’établissement. Si le foyer est plein, comme au printemps 2025, les jeunes y séjournent cinq jours. Mais en décembre, le foyer étant quasi vide, des jeunes sont maintenus dans les locaux malgré le dépassement de la durée réglementaire. Jamais trop longtemps. Durant l’épisode de froid début janvier 2026, deux garçons et une fille de 14 ans ont été mis·es à la rue à Albi.

Ici, les paroles, faits et gestes des jeunes sont scrutés pour définir leur âge. Sait-il faire à manger ? Et le ménage ? Comment se comporte-t-il en groupe ? Seul·es les évaluateur·ices donnent leur point de vue. Un membre du personnel du DDAEOMIE a confié ne pas être consulté pour la rédaction des rapports. « Parfois nous discutons avec les évaluateurs mais ce sont eux qui ont le dernier mot. » Il poursuit en exposant un problème de taille : « En Afrique, on ne pense pas le temps de la même façon. Pourtant c’est uniquement sur des réponses à des questions temporelles qu’ils sont évalués. » 

« Moi, je n’ai jamais eu accès à un protocole d’évaluation et ce n’est pas faute d’avoir demandé ! » confie Stéphane, salarié syndiqué de l’Anras.  « Depuis plusieurs années, on essaie d’avoir une vision sur le déroulement des évaluations. Mais il faut avouer que les différents services DDAEOMIE sont un sujet de tension avec notre direction qui considère depuis le début que l’évaluation d’enfants migrants ne devrait pas être du ressort de l’association… Comme les discussions sont tendues à toutes les échelles, il y a une rétention de l’information. »

Et si les jeunes ont leurs papiers ?  « Ils ne prennent pas le temps de les authentifier. En France, tout document officiel étranger doit passer par la police aux frontières, ça prend parfois des mois », explique l’avocate. 

« Les DDAEOMIE portent bien leur réputation de centre de tri, ils sont uniquement faits pour évaluer mais le  » o  » de   » orientation» est complètement laissé au rabais « , déclare Gaëtan, ancien éducateur qui a été contraint de démissionner parce qu’il refusait les pratiques du service. « La politique c’était un peu  » faites bien votre travail d’accompagnement et d’orientation pendant une semaine ou deux  » et puis après il n’y a plus de suivi. Mais moi, au bout de quinze jours j’allais pas dire au jeune de s’orienter vers l’ASE ou un avocat, c’était moi son éduc ! » 

Comme le racontait Ibrahima, certains jeunes témoignent aussi avoir subi des menaces pour ne pas enclencher de recours, ni se tourner vers des structures pour demandeurs d’asile.

Une logique raciste 

Ces évaluations ne posent pas seulement problème dans le Tarn ou au sein des établissements de l’ANRAS. D’après la Coordination nationale jeunes exilé·es en danger, plus de 3000 mineurs étaient en recours en 2025. En octobre de la même année, le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies a conclu dans son rapport que la France est responsable de violations « graves et systématiques » des droits des enfants migrants non accompagnés. On y lit « qu’un grand nombre de ceux qui se déclarent enfants sont traités comme des adultes à la suite de procédures d’évaluation de l’âge défaillantes. Ils se voient systématiquement refuser l’accès au système de protection de l’enfance. » D’après cette enquête, 50 à 80 % des jeunes qui font des recours sont finalement reconnus mineurs. 

Mais alors à qui la faute ? Le Conseil départemental botte en touche. Mme Turc, la responsable du service mineurs isolés, insiste : « Le DDAEOMIE ne fournit que des évaluations qui sont elles-mêmes cadrées par un référentiel national qui est codifié et le même pour tous. La décision finale de la reconnaissance ou non de la majorité revient au parquet. » Elle se justifie en dénombrant les 332 MNA accompagnés par ses services cette même année. Un chiffre qui fait tiquer Mathilda : « Ont-ils compté combien de jeunes ont été évalués mineurs par le DDAEOMIE ? »

La faute aux magistrats qui suivent systématiquement les rapports d’évaluation en première instance, ou à la préfecture ? Ou encore à l’État, qui devrait clarifier le code de l’action sociale et des familles sur la question des évaluations de minorité pour les MNA ? Et s’il y avait des consignes pour grossir les rangs des personnes sans-papiers ? La loi Darmanin s’est chargée de mettre en place des conditions encore plus défavorables à la régularisation des sans-papiers et le gouvernement en rajoute : depuis la circulaire Retailleau, 42 % des titres de séjour n’ont pas été renouvelés en France.

Mais la lutte contre les politiques migratoires répressives continue, n’en déplaise aux fachos. Grâce au long travail de plaidoyer des collectifs et associations, une proposition de loi socialiste pour garantir la présomption de minorité et la mise à l’abri des jeunes durant leur recours a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. à Toulouse, les militant·es n’ont pas attendu cette petite victoire pour former un front antiraciste et réclamer la réquisition des 46 000 logements vides que compte la ville. Il faut continuer ainsi, se mobiliser et exiger un toit pour toutes les personnes dans la rue, sans conditions parce que l’urgence demeure.

Texte : Alice Rouja / illustration : Ludo Adam @adagp

(*) Tous les prénoms ont été modifiés


Un mineur non accompagné (MNA) est un enfant de moins de 18 ans, de nationalité étrangère, arrivé sur le territoire français sans être accompagné par un représentant légal. D’après la Convention internationale des droits de l’enfant ratifiée par la France en 1990, « tout enfant en danger se déclarant mineur a droit à une protection et une aide spéciale de l’État y compris les enfants demandeurs d’asile, réfugiés ou migrants, sans considération de leur nationalité, de leur statut au regard de l’immigration ou de leur apatridie ». La loi française a entériné ce droit de protection dans le code de l’action sociale et des familles et son application revient aux départements.