Numéro 20 (hiver 2026)

Hérault. Ménard veut sa prison pour étrangers

À Béziers, où la précarité touche nombre de quartiers, 40 millions d’euros sont sur la table pour un projet de centre de rétention, symptomatique d’une politique xénophobe de plus en plus décomplexée… dont le maire d’extrême droite entend récolter les fruits pourris.

La rétention administrative est un système qui existe depuis les guerres coloniales. Elle consiste à concentrer les personnes qui n’ont pas de visa ou de titre de séjour en règle pour mieux les expulser. Centres de rétention administrative (CRA), zones d’attente et locaux de « mise à l’abri » : les outils répressifs s’additionnent afin de refouler, dissuader ou humilier les personnes étrangères. C’est une maltraitance organisée par l’État, avec une politique migratoire toujours plus violente envers les exilé·es, dont la police aux frontières est le bras armé.

Surfant sur l’extrême droitisation des plateaux télé, le pouvoir macroniste annonce en 2017 un budget de 240 millions d’euros pour doubler le nombre d’étrangers enfermés dans ses centres de rétentions, et passer ainsi de 1 500 à 3 000 places. Après plusieurs extensions de centres de rétention existants, début 2023, le gouvernement lance sa phase deux du « plan CRA » pour construire de nouvelles unités d’enfermement. Robert Ménard, le maire d’extrême droite de Béziers, saute sur l’occasion. La ville se porte candidate et est retenue par le ministre Darmanin avec huit autres villes.

Nous sommes à l’été 2023, les manifestations traversent les quartiers populaires à la suite du meurtre de Nahel par un policier. À Béziers, Ménard continue d’appliquer sa politique de dénigrement des étrangers en refusant de marier un couple au motif que l’homme est algérien et sous l’obligation de quitter le territoire français (OQTF). Le préfet Moutouh conforte le maire de Béziers dans sa position en expulsant le fiancé, puis se joint à l’édile pour la messe prononcée lors de la féria de la ville. Ce projet de CRA porté conjointement par Ménard et le gouvernement n’est alors qu’une preuve de plus de l’évolution du pouvoir macroniste vers une politique ouvertement xénophobe. Le soutien du parti de Retailleau à la réélection de Ménard pour les municipales de 2026 vient encore renforcer cette alliance des droites extrêmes.

Candidature discrète

Le CRA de Béziers, c’est un projet à 40 millions d’euros et quelques bonus pour l’entraînement des policiers : un stand de tir pour 1,5 millions et un dojo pour améliorer leur formation. La prison pour étrangers compterait 140 places et nécessiterait la présence de 200 policiers pour son fonctionnement. Le terrain convoité est situé dans le quartier du Gasquinoy, coincé entre la prison et la rocade. Les parcelles non constructibles appartiennent à une famille biterroise et au département de l’Hérault. Elles ont été acquises par l’agglomération de Béziers, dont Ménard est président. À l’époque, c’est officiellement un projet de déchetterie ! Courant 2025, les terrains sont cédés à l’État qui acquiert l’emprise foncière de cinq hectares, toujours non constructibles. Plutôt que de laisser la Préfecture de l’Hérault se débrouiller seule, la mairie collabore à la modification du plan local d’urbanisme. Elle appuie notamment l’enquête publique préalable pour lever les restrictions d’inconstructibilité, une enquête menée entre la fin des vacances d’été et la rentrée scolaire !

Un collectif s’est constitué dès 2024 pour s’opposer à ce projet d’enfermement avec des habitant·es, des associations (la Cimade, la Ligue des droits de l’homme, Envie à Béziers), des partis politiques (PCF, NPA, LFI), la Confédération paysanne, etc. « Notre première action publique est symbolique » raconte Nicolas, membre de « Béziers anti CRA » et habitant de la ville : « En juillet 2024, on occupe à une cinquantaine le terrain du chantier pour y planter devant la presse un panneau d’information. On voulait pallier à la défaillance du pouvoir public en informant la population du projet. » En effet, curieusement, la mairie ne s’est pas vantée de sa candidature appuyée au projet de CRA. Entre réunion avec les riverain·es et soirée de soutien, le collectif se rend compte, au mieux de la méconnaissance, au pire du désintérêt de la population pour ce qu’est la rétention administrative. Leur objectif est alors de forcer Ménard à communiquer sur ce projet et de provoquer une résistance locale pour l’empêcher.

Ni à Béziers ni ailleurs !

En octobre 2025, une occupation joyeuse et pacifique est annoncée sur cette zone de tension agricole, afin de donner un autre sens à cet espace. Nicolas revient sur cette journée : « Même s’il s’agit de planter un olivier sur une terre en friche, le préfet de l’Hérault nous interdit formellement d’occuper «son terrain» ! Trente policiers empêchent l’accès à 150 manifestant·es. Mais après une assemblée, on défile en fanfare devant le blocage et dans la soirée l’olivier est mis en terre dans leur dos ! »

Le collectif réfléchit aussi à d’autres moyens d’informer les habitant·es sur l’enfermement. Ainsi récemment, « au lieu de distribuer des flyers on s’est baladés au marché de Noël avec des chasubles anti CRA, comme ça l’air de rien, et ça a interpellé ! On pense à des actions peut-être plus théâtrales pour toucher les gens ».

Le collectif rappelle que le CRA est un outil supplémentaire dans l’arsenal répressif de l’État : « Les modes de gouvernement basés sur le principe de l’enfermement, insiste Nicolas, c’est ça qui produit du désordre public et qui fragmente nos sociétés pour le seul bénéficie de quelques nantis. » D’autant que le projet de construction du CRA de Béziers est situé à côté de la prison, renforçant l’amalgame entre insécurité et immigration, et légitimant l’enfermement comme mode d’action publique. Voilà un des enjeux majeurs pour le collectif : dénoncer l’instrumentalisation de la question migratoire à des fins sécuritaires et ultralibérales par nos gouvernements, et plutôt penser ensemble la réalité et les difficultés éventuelles que posent concrètement le déplacement et l’accueil de populations exilées. Dans son texte d’appel, le collectif affirmait en effet que « les CRA sont l’aboutissement d’une politique migratoire qui criminalise les personnes sans papiers, piétine leurs droits et vise à faire de la France un pays inhospitalier, fermé sur lui-même, inégalitaire et soumis à l’arbitraire préfectoral ». Il s’oppose alors « à cette xénophobie d’État qui tend à présenter les personnes étrangères comme la cause de tous les maux du pays ».

Fête du cochon et vierge Marie

Pour Nicolas, « Ménard produit une pollution intellectuelle qui verrouille la pensée par l’omniprésence d’un buzz idéologique servi par de l’événementiel a priori inoffensif, comme le marché de Noël, les fêtes médiévales, la fête du cochon, etc. Sauf que ça vise à imposer et banaliser une vision identitaire d’une supposée culture commune chrétienne. » Il ajoute : « J’habite Béziers, j’ai des enfants entre 6 ans et 16 ans. Depuis trois ans, nous demandons la réfection des toilettes de l’école publique maternelle de ma fille. Au même moment, environ 100 000 euros sont dépensés dans un char en forme de vierge pour la messe de la féria et 50 000 euros dans un sapin géant pour la déco de Noël ! »

C’est une connexion entre le libéralisme et l’extrême droite, entre la bataille culturelle et le calendrier électoral. Le lien social, les structures de solidarités et les biens communs détruits par le capitalisme sont « compensés » par des artefacts idéologiquement réactionnaires. Sauf que ce sentiment d’appartenance patriotique est nourri de réécritures historiques, de mensonges sur l’immigration et la délinquance, tout en flattant l’électorat vieillissant de la ville.

Méthodes militaires et préjugés coloniaux sont au service du processus de contrôle et de répression des « indésirables ». Ce projet de CRA sied alors tout à fait à la politique de Ménard, visant à alimenter le racisme et la peur d’un « grand remplacement » imaginaire, en construisant une prison bien réelle.

Double peine

Au-delà du principe même d’enfermement, ce sont les conditions vécues par les 40 000 à 50 000 personnes séquestrées chaque année dans les CRA en France qui sont révoltantes [cf. ci-contre]. Des suicides aux rafles en pleine nuit dans les cellules, des menottages à l’isolement disciplinaire illégal, le tout avec des méthodes de surveillances de plus en plus sophistiquées. Alors qu’il s’agit d’un bâtiment administratif (comme la poste ou la sécu), les conditions carcérales sont omniprésentes : barbelés, caméras, fouilles, parloir, mitard, police armée.

Les locaux sont vétustes – ce qui laisse parfois l’opportunité de se faire la belle – mais ils sont avant tout mal entretenus et dans un état d’hygiène alarmant : présence de parasites, insalubrité, fortes chaleurs l’été, etc. L’enfermement peut aller jusqu’à trois mois1, n’ayant d’autre sens que d’écraser les personnes en les laissant dans l’inactivité la plus complète (à la différence d’une prison classique où l’on peut espérer avoir accès à une bibliothèque, des ateliers, du travail, du sport). La nourriture est insuffisante et immonde, l’accès aux soins (dentistes, psychologues ou généralistes) est délétère. Le comportement raciste de la police est souvent dénoncé.

Les CRA sont désormais considérés comme les déversoirs des prisons en instituant le tryptique détention – rétention – expulsion. En effet, on y enferme de plus en plus des détenus de droit commun étrangers qui ont

déjà purgé leur peine en prison pour le motif récurent de « trouble à l’ordre public ». Seulement ce motif est également utilisé pour imposer une OQTF ou placer directement en rétention des personnes « connues » des services de police pour une garde à vue, un signalement ou une mise en examen et ce, même si la personne a été relaxée ou est de nationalité française ! Il s’agit d’enfoncer le clou sur le cercueil des amalgames nauséabonds assimilant étrangers et délinquants et amoindrir la barrière symbolique et législative entre détention et rétention, cette dernière ne relevant pas du pénal, mais d’une décision préfectorale, donc administrative.

Comme le précise le collectif Toulouse anti CRA, « la notion de menace à l’ordre public n’a aucune définition juridique : elle est laissée à l’appréciation de l’administration qui l’utilise de façon arbitraire, même pour des délits mineurs. Elle permet de placer les personnes en CRA avec ce motif. » 2 Il rappelle également que « la circulaire Retailleau d’octobre 2024 appelle les préfectures à retirer les titres de séjour ou à ne pas les renouveler pour les personnes qui ont commis une infraction, peu importe le niveau de gravité ».

On pourrait encore ajouter que la France a été condamnée à onze reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour le placement d’enfants en rétention. Bien entendu, Macron et ses ministres s’assoient sans sourciller sur ce genre de condamnations. En attendant, le CRA de Béziers doit voir le jour en 2027, mais aucune pierre n’a été posée pour le moment. Alors force et courage au collectif de Béziers pour empêcher ce projet mortifère et raciste.

Le comité des gravières coruscantes / Illustration : Sophie




« Ils nous prennent pour des chiens »

Témoignages de l’intérieur récoltés au centre de rétention de Toulouse – Cornebarrieu

Toulouse anti CRA (TAC) est un collectif anti-carcéral, anti-raciste et anti-impérialiste créé en 2020 qui lutte pour l’abolition des centres de rétention et contre le racisme d’État. Il soutient les luttes des personnes enfermées et construit des liens de solidarité entre l’intérieur et l’extérieur des CRA. Il diffuse les témoignages et visibilise ce que vivent les prisonniers et prisonnières. Il apporte également un soutien matériel3 aux personnes lors des visites au parloir et lors de leurs sorties du centre de rétention. Voici quelques témoignages recueillis en novembre, puis en décembre alors que des prisonnier·es du CRA de Cornebarrieu entraient en grève de la faim.

« On fait grève de la faim pour la liberté et à cause des repas. On mange un repas par jour, un bout de pain et une compote, les plats puent. »

« L’autre jour quelqu’un ne voulait pas manger, le flic lui a dit mange, il a dit non c’est une gamelle, le flic lui a dit  » tu es un chien c’est pour toi « . Le gars, il a dit quelque chose pour se défendre, le flic l’a emmené au cachot pour le frapper. »

« Mêmes les prisonniers qui viennent de sortir de prison, ils disent je préfère rester trois mois en prison qu’ici. »

« Moi ça fait huit ans que je vais à la préfecture pour déposer mon dossier. C’est la France qui nous laisse pas régulariser nos papiers. J’ai des fiches de paie, des diplômes, je paye des impôts, j’ai travaillé partout. »

« On va se parler entre nous, on va être solidaires. Les flics nous menacent, ils ont dit si vous faites du bordel, ça va se passer mal. (…) Déjà vous m’avez éloigné de ma femme et mon fils, vas-y mets moi une balle dans la tête. La peur je la connais pas, j’ai traversé la mer, et la plupart on est comme ça ici, c’est pas la peine de nous menacer, on connaît pas la peur. »

« J’ai rien, ni cigarettes, ni vêtements, tout est mouillé, il fait froid. C’est Alcatraz ici, ils disent retenu mais c’est de la détention. »

+ d’infos : toulouseanticra.noblogs.org

  1. (1) La dernière loi anti-immigrés défendue par Retailleau voulait allonger cette durée à sept mois, mais cette disposition a été censurée par le conseil constitutionnel.
  2. « Témoignages de personnes enfermées au centre de rétention de Toulouse Cornebarrieu », 12/11/25, toulouseanticra.noblogs.org.
  3. Une cagnotte est ouverte « Soutien matériel aux prisonnier·es du CRA de Toulouse »  sur www.we-solidaire.com.