Numéro 20 (hiver 2026)

Prophétie médiatique

Le 21 décembre 2012, à Bugarach, petit village de l’Aude qui porte le même nom que sa montagne, se joue une grande comédie. Une interprétation du calendrier maya annonce la fin du monde et une rumeur circule selon laquelle le pic de Bugarach serait épargné. Les autorités redoutent un afflux massif de mouvements sectaires et de personnes se réclamant de croyances ésotériques. Le jour J, rien, mis à part la présence de nombreux policiers et journalistes.

La montagne de Bugarach est le point culminant des Corbières. Elle domine un village de quelque deux cents habitant·es, rythmé par les cloches de son église et les retrouvailles à l’auberge locale. En arrivant, on constate que l’ufologie y est tournée en dérision, comme en témoignent les autocollants d’extraterrestres stéréotypés apposés sur les panneaux du village, entre moquerie et présence bien réelle.

Le pic de Bugarach est aussi qualifié de « montagne inversée » : ses couches géologiques sont disposées à l’envers, les roches les plus anciennes se retrouvant au sommet. Cette singularité a contribué à alimenter une rumeur d’échappatoire à la fin du monde et des mythes autour d’un prétendu magnétisme du lieu. En décembre 2012, le maire redoute un afflux massif de visiteur·euses, certain·es évoquent des dérives sectaires, voire l’hypothèse d’un suicide collectif. Relayée par les médias, la rumeur enfle même à l’international. Antonin Vabre, co-auteur de La montagne inversée, a mené l’enquête pour remonter aux sources de ce délire collectif.

Qu’avez-vous constaté sur place le 21 décembre 2012 ?

À l’époque, avec mon co-auteur, nous étions en école de journalisme à l’IPJ de Paris et nous avions envie de partir sur le terrain. Grâce à l’école, nous avions obtenu des laissez-passer auprès de la préfecture de Carcassonne attribués seulement aux résident·es de Bugarach ou aux médias. Nous avions dit à nos profs que nous ferions une production web autour de ce projet. Personnellement je partais surtout à l’aventure avec des amis de promo. Nous étions peu préparés.

En arrivant au village la veille, il y avait un attroupement de paraboles sur des camionnettes de médias. Trois cents journalistes de 21 pays, presse écrite, télé, radio… Gendarmes, cavaliers de la Garde républicaine, le Peloton de gendarmerie de haute-montagne : environ 150 hommes étaient déployés sur place. L’auberge où l’on pouvait se connecter à internet était transformée en point de relais. La plupart des journalistes rencontrés nous avouaient ne pas trop savoir ce qu’ils faisaient là.

Le chemin qui menait au pic était interdit d’accès par la police. Nous cherchions une approche originale et avions conclu que la seule chose valable c’était d’en faire l’ascension, puisque c’etait là où « la prophétie » devait avoir lieu. Il ne se passait rien au village. Il n’y avait rien ni personne à filmer. On raconte dans le livre comment Sylvain Durif1 s’est introduit dans le village et a dit aux journalistes du monde entier – qui n’avaient rien à se mettre sous la dent – qu’il était « le christ cosmique ». Quand on pense que cela a été diffusé, c’est pathétique… C’était si absurde, insensé, ces scènes nous interrogeaient sur le métier que nous allions pratiquer. Et bien sûr sur notre société. Tant de médias de tant de pays pour une journée si banale dans un petit village.

Nous avons essayé de faire quelque chose à part, en montant sur le pic, que nous n’avons jamais atteint. En redescendant, nous avons entendu parler d’une rave à Cubières, un village à côté. Nous nous y sommes rendus, pour voir… Mais il n’y avait rien, excepté deux fourgons de police. Au final, nous n’avons rien produit sur ce sujet.

En sortant de l’école, j’ai fait journaliste sportif, dans le football, sur Canal+. Des copains de promo dans la profession me racontaient vivre d’autres non-événements médiatiques, où l’important était d’être sur place, avec la meute de journalistes. Quand on en parlait, ça me faisait penser à Bugarach.

Nous pensions à la base écrire une fiction sur cette histoire et sommes retournés à Bugarach. Nous avons contacté la maison d’édition Marchialy, qui ne publiait que de l’écriture du réel, du journalisme littéraire. Elle nous a soutenu, et nous avons pu prendre le temps de mener une enquête. Sur place, huit ans après, deux questions revenaient : Pourquoi cette date ? Pourquoi cet endroit ?

Avez-vous réussi à identifier l’origine du phénomène ?

La date est une interprétation du calendrier maya par José Argüelles, auteur du Facteur maya en 1987, un best-seller ésotérique. Il considérait que le calendrier maya annonçait l’apocalypse. Puis différentes personnes ont tourné autour de cette montagne et disaient avoir entendu ou vu des ovnis, avoir été en contact avec des extraterrestres. Notamment Jean de Rignies, un néo-rural arrivé en 1969. Il occupait le domaine de La Salz, laissé en déshérence, à quelques kilomètres du Pic. À la fin des années 1980, sur le plateau d’une émission de Christophe Dechavanne, il affirmait entendre un moteur de vaisseau spatial depuis son domaine. Une histoire relayée par Jimmy Guieu, auteur d’écrits et vidéos ésotériques à succès.

En parallèle, dans le village d’à côté, Rennes-le-Château, Elisabeth Van Buren faisait parler d’elle. C’est une milliardaire américaine, autrice de romans de science-fiction dont Refuge de l’apocalypse, dans lequel elle évoquait le pic de Bugarach. Elle était liée à la mouvance de José Argüelles. En août 1987, celui-ci avait organisé la « convergence harmonique », appelant 144 000 personnes à méditer collectivement pour la paix. Il fallait se rendre dans des hauts lieux énergétiques.Van Buren était allée au pic de Bugarach. Elle a contribué à internationaliser Bugarach comme un lieu de l’ufologie, l’étude des ovnis… Au début des années 1990, une convergence de personnes établissait que la montagne de Bugarach était le théâtre de la venue d’extraterrestres.

Le traitement médiatique a confondu le pic et ce village, donnant l’impression que la population sur place participait à cette réputation. Dans ce secteur, il existe en effet un tourisme de « l’anormal » ou du « paranormal ». Au camping nous avons croisé des gens qui venaient faire des veillées et surveiller des apparitions dans le ciel. Mais ce n’est pas le cas des habitant·es sur place.

Comment cette rumeur locale a-t-elle pu se transformer en emballement médiatique mondial ?

En 2010, certaines personnes dont un chaman mexicain sont venus faire des rituels. Des administrés l’ont signalé au maire, estimant que plusieurs personnes étranges se rendaient au pic. Jean-Pierre Delord, le maire, a alors simplement prévenu les autorités des risques encourus par une foule qui monterait au pic, qu’il était dans l’incapacité de gérer un tel rassemblement. Il en a parlé au journaliste localier de L’Indépendant. Faute de contenu plus attractif le mardi 30 novembre 2010, le papier s’est retrouvé en une du journal : « Des sectes l’annoncent pour 2012, Bugarach attend « la fin du monde » ». En lisant cette Une, la journaliste de l’AFP a vu un maire dépassé qui tirait la sonnette d’alarme. Son papier a été repris par les médias nationaux puis internationaux. En deux mois Bugarach s’est retrouvé dans le New York Times. C’étaient les débuts des réseaux sociaux, l’information s’est vite propagée. Surtout, de la peur du maire, l’information a glissé à : « un petit village perdu désigné comme un refuge de l’apocalypse par une population aux croyances ésotériques ». La rumeur par son côté « fait divers sensationnel » est devenue virale : l’arche de Noé de l’apocalypse se trouverait être dans le Sud de la France !

Face à l’emballement médiatique, les services de l’État ont pris encore plus au sérieux les craintes du maire et se sont mobilisés. Ce non-événement en devient alors un.

Votre enquête montre un enchevêtrement de paramètres très divers dans l’émergence de la rumeur de Bugarach. Comment ces éléments se sont-ils combinés ?

C’est une rencontre de plusieurs facteurs : l’interprétation du calendrier maya, la croyance de vertus énergétiques de la montagne, la diffusion de cette croyance dans le milieu ésotérique, l’annonce d’une apocalypse, d’un refuge, la caisse de résonance médiatique, les autorités prenant ce sujet au sérieux… Ce qui m’a marqué, c’est quand on regardait le rôle de chaque personne individuellement, dans son contexte, on ne voyait pas de malveillance, de manipulation, de grosse erreur professionnelle, de coup monté… Le préfet, le maire, les journalistes, les personnes qui disent avoir vu quelque chose sur place, etc. Pour moi, cette histoire de Bugarach, c’est d’abord celle de la complexité de notre monde, le rythme de notre société qui ne laisse aucun recul, qui ne sait quelle place laisser à l’imaginaire ou la rêverie. C’est aussi une réflexion sur la fin, notre fin, la peur, les fantasmes… Nous avons essayé de défricher et dessiner le portait le plus fidèle de l’endroit, son histoire, ses habitant·es et visiteur·euses. À la lectrice et au lecteur de se faire un avis…

Notre conclusion c’est que c’est une non-histoire collective, un enchevêtrement de contextes et de personnes très différentes. Et pour moi c’est la trop grande vitesse d’une société absurde qui est en cause. Pendant les deux ans qui ont suivi, des journalistes étaient envoyés sur place le temps de 24 ou 48 heures maximum pour pondre leur analyse. Nous, il nous a fallu un an et demi pour mener notre enquête, tirer tous les fils. Comprendre l’Aude, le pic, prendre du temps. Il est plus facile de faire des nœuds que de les défaire.

Que nous dit cet épisode de notre rapport collectif aux rumeurs, à la peur de la catastrophe et au complotisme ? Y voyez-vous un parallèle avec les fake news d’aujourd’hui ?

La peur de la catastrophe a toujours fasciné l’être humain. Les blockbusters hollywoodiens sont nombreux à les mettre en scène parce que nous fantasmons une mort collective. Irrationnelle, la fatalité même. La catastrophe effraye autant qu’elle rassure. Elle rappelle la vulnérabilité de l’être (individuel ou collectif) mais ne remet pas en cause un mode de vie ou de pensée. L’une des conclusions de notre livre est que « nous sommes tous artisans de notre fin du monde » : tandis qu’au quotidien nous démolissons notre environnement (naturel, social, humain), nous fantasmons une catastrophe qui serait exogène. Du point de vue ésotérique, la prophétie évoquait non pas la fin du monde, mais l’apocalypse, c’est-à-dire une révélation, la fin d’un cycle. Une phrase soumise à l’interprétation de chacun·e…

Le complotisme emploie un peu les mêmes ressorts que la catastrophe. C’est un terme à employer avec attention. Il consiste à placer la théorie du complot comme une explication. Des complots existent réellement, depuis des siècles. César est mort suite à un complot, Allende et la démocratie chilienne ont été renversés suite à un complot. Il peut exister mais n’est pas inéluctable ou imparable. Le problème du complotisme est de ne voir que le complot, en permanence. Il devient une réponse à tout qui, sous couvert de pensée critique, la brise entièrement. Il consiste à dire « je suis un être conscient, je sais ce qui se trame, mais c’est hors de ma portée. » La catastrophe ou le complotisme débouchent sur une même finalité : la déresponsabilisation. L’action – individuelle ou collective – serait inutile. Autre particularité, que l’on a remarquée avec le 21 décembre 2012 à Bugarach : le besoin de trouver un coupable, qui aurait tout préparé. Avec son lot de termes flous, « on nous dirige (…) ils nous mentent… » Personnellement, je me retrouve plutôt dans ce que disait Hannah Arendt, sur l’imprévisibilité et la contingence de l’action humaine. Bugarach, de mon point de vue, en est l’exemple éloquent.

Comment avez-vous abordé cette enquête-là sans préjugés ?

Pour Bugarach, l’idée était de faire une enquête juste, en ne cherchant pas à défendre a priori une position, une opinion ou une vérité. Éviter tout biais de lecture sur place en étant le plus ouvert possible, sachant que nous devions interroger des gens aux antipodes en termes d’idéologies, pour certaines inconciliables. Et ce travail devait se faire sans consommer le lieu, les gens ni l’histoire. Cela semble évident mais quand on est dans le jus d’une mission, d’un travail, on peut oublier ou mettre au second plan ces bases. Nous, nous avions le temps.

Ce qui nous importait c’était le terrain, être proches des gens. Loin des moqueries, ce qui aurait pu être facile avec toutes ces croyances ésotériques. Redonner la parole aux habitant·es, leur donner la possibilité de relire ce que nous avons écrit. On est allés chez elles et eux, on a bu un café, une bière, ils et elles se sont livrés, on a été au-delà de leur méfiance et on a même noué des amitiés.

Le fil rouge de ce livre est notre expédition spéléo dans le pic de Bugarach. Il est le cœur des fantasmes ? Explorons-le, racontons-le, emmenons la lectrice et le lecteur dans les entrailles de cette montagne… C’est notre rapport au réel. Notre guide Henri, un enfant du pays, devient un personnage principal du bouquin. Il y a deux protagonistes dans cette histoire : Henri et le pic. Deux morceaux d’histoire, à leur manière et à leur mesure, de la Haute-Vallée de l’Aude.

Photos et propos recueillis par Lise


Spirale journalistique

  • 30 novembre 2010 : premier article dans L’Indépendant : « Des sectes l’annoncent pour 2012, Bugarach attend « la fin du monde » ».
  • 7 décembre 2010 : nouvel article dans L’Indépendant : « Bugarach: le maire s’inquiète face à «la folie» du 12-12-12 ».
  • 15 décembre 2010 : dépêche AFP, « L’Apocalypse le 31 décembre 2012 ? Il existe un refuge dans l’Aude ».
  • 18 décembre 2010 : article dans Le Figaro.
  • 21 décembre 2010 : article dans le Daily Telegraph.
  • 31 janvier 2011 : article dans le New York Times

  1. Personnage local qui a profité de la présence médiatique pour mettre en avant ses théories délirantes.