Assassinats dans les oliveraies
En novembre, nous avons reçu le témoignage d’une activiste partie en Cisjordanie pour soutenir le peuple palestinien face à l’oppression israélienne. Elle a participé à la récolte des olives, un moment important et joyeux pour les paysan·nes s’iels ne subissaient pas systématiquement les agressions des colons ou de l’armée d’occupation. Voici son récit.

Début octobre 2025, je participe à la campagne de récolte des olives avec l’Union des comités du travail agricole, dont le siège est situé à Ramallah en Cisjordanie. L’organisation d’aide aux paysan·es, affiliée à la Via Campesina, existe depuis 1986. Par l’envoi de volontaires internationaux dans les oliveraies, le programme cherche à limiter les agressions des colons et à soutenir les familles palestiniennes. Le nom donné à cette campagne « Baqa » (َبقاء) – « rester » en arabe – symbolise la fermeté, l’enracinement et la résistance face à l’occupation et à la violence des colons.
Tous les matins, nous partons par petits groupes pour aider les familles à la récolte. Très souvent, les interventions des colons nous forcent à abandonner les oliveraies. Mais lorsqu’on parvenait à finir un champ, c’était une fête ! Terminer la cueillette, manger ensemble, parfois même danser. Mais souvent, il faut faire vite pour terminer avant leurs attaques, en silence, comme autant de petites fourmis à l’œuvre pour tromper leur vigilance.
Du sang irrigue les sillons
Le 10 octobre, à Beitar, la récolte est entrecoupée d’attaques. Lors d’une accalmie, j’aide une famille palestinienne à ramasser les olives et à les mettre en sacs, tout en discutant avec une femme. Je lui demande dans un anglais rudimentaire ce qu’elle pense du cessez-le-feu à Gaza. Après m’avoir répondu en riant « your english is broken ! », elle me dit tranquillement, tout en ramassant les olives : « Ils n’ont jamais respecté un seul accord, ils ne respecteront pas celui-là. » Puis l’attaque des colons reprend. Cette fois-ci, ils sont plus nombreux, plus violents. Ils dévalent les collines en hurlant, caillassant, tirant, brûlant les voitures. Les enfants palestiniens crient « Allah Akbar ! » et leurs voix rebondissent de collines en collines comme pour repousser toute cette sauvagerie dans laquelle ils sont nés. Des cris contre des massacres, des cris pour protéger leurs terres, leurs frères, leurs sœurs, leurs mères, leurs pères.
Des cris pour se défendre d’une barbarie qui depuis 1948, emporte leurs familles, leurs maisons, leurs récoltes, engloutit leurs terres, vomit la mort. Le tout sous l’œil indifférent, parfois faussement gêné, quand il n’est pas accusateur d’un Occident leur intimant l’ordre de se taire, de disparaître, sans bruit, en silence surtout.
Dès que les colons commencent à dévaler les collines, l’armée se place entre eux et nous. Ils nous ordonnent de partir avant de nous arroser de gaz lacrymogènes. Pour nous protéger, les Palestinien·nes nous demandent de nous retirer. Ramassant à la hâte quelques dernières olives, nous obéissons à contre-cœur. Un camarade volontaire remarque : « Nous, nous partons, elleux restent ». En sens inverse, d’autres Palestinien·nes arrivent dans des voitures brinquebalantes pour tenter de sauver ce qui peut l’être.
Ce jour-là, les colons, déchaînés, brûlent une dizaine de voitures, retournent une ambulance, blessent plus de 35 personnes dont un journaliste palestinien correspondant de l’AFP.
Peste colonisatrice
Dans la vallée de la Qana, dans le nord de la Cisjordanie, la route est interdite par les colons. On accède aux oliveraies par un chemin caillouteux bordé de champs d’orangers, citronniers, grenadiers dans lesquels on installe encore des ruches et quelques troupeaux de chèvres à paître.
Un paysan du parti communiste palestinien que nous aidons à ramasser les olives, désigne sur le versant opposé de la colline l’ancienne maison en pierre où il a vécu avant 1967, date de l’invasion des forces d’occupation israélienne. À l’époque, il possédait une carte d’identité jordanienne, le territoire étant sous protectorat d’Amman. Les forces d’occupation la lui ont confisqué le jour de l’invasion. « La Jordanie a combattu une journée, puis ils sont partis et nous ont laissés sous les bombardements israéliens. » Depuis, les colonies se sont multipliées : « Nous vivons sous la menace permanente des colons », explique-t-il en montrant les constructions qui couvrent les hauts des collines telles des taches qui s’étendent comme une gangrène impossible à éliminer. En novembre, Ibrahim al-Hamed, directeur général de l’Agriculture à Salfit, déclarait à l’agence de presse palestinienne Wafa que 135 oliviers avait été arrachés ici.
Ma ferme est une zone militaire
Le jeudi 16 octobre, nous sommes dans une oliveraie près de Huawara en présence d’une conseillère municipale. Comme souvent, nous avons à peine le temps de déplier les bâches et de commencer la cueillette que les colons arrivent en jeep avec leurs chiens. Ils nous menacent, nous ordonnent de partir. L’armée intervient et appuie leur demande. Nous obtempérons en général après des tentatives de médiations infructueuses.
Nous partons pour une autre oliveraie à l’entrée de Burin, située juste en bordure de la route, en face de la maison du propriétaire. Très vite l’armée arrive et nous somme de partir. L’agriculteur nous invite chez lui pour boire un café ou un thé, servi avec de petits gâteaux. L’armée pénètre dans sa cour, nous accusant de violation d’une zone militaire. Face aux protestations du paysan, l’armée revient au bout d’une heure avec une carte, indiquant que l’oliveraie et la maison du palestinien a été déclarée zone militaire le matin même. C’est ainsi qu’avance à bas bruit la colonisation. Déclaration de terres en zones militaires, confiscation, spoliation puis établissement de colons sur ces mêmes terres.
Durant ces pourparlers consternants avec l’armée, je discute avec la femme du paysan. Comme je m’extasie sur la beauté d’un bandeau, elle appelle ses filles qui arrivent avec de magnifiques robes et ceintures brodées avec les noms des villes de Palestine. Elle me montre ensuite le site web de sa boutique remplie d’autres exemples de ces merveilleuses tenues. Nous parlons chiffons en quelque sorte, pendant que l’armée nous nasse dans leur cour. Elle me raconte : « Pour nous c’est tous les jours, ils entrent, ils fouillent la maison au prétexte que nous sommes des terroristes, parfois nous arrêtent. Nous, nous pouvons vivre avec tout le monde, les chrétiens, les juifs, les musulmans, mais eux, non, ils ne veulent pas. Ils veulent être seuls sur nos terres c’est pour cela qu’ils nous pourchassent. » Puis la police arrive et nous embarque avec le propriétaire et un autre paysan après qu’un colon nous ait dûment filmé. En partant, j’ai serré très fort dans mes bras ces femmes, brodeuses de leur histoire.
Dans le bus, une soldate nous dit que cette femme que j’ai serré dans mes bras est une terroriste, que toute sa famille l’est aussi, y compris le petit garçon qui nous servait du café, du thé et prenait soin de nous. Après trois interrogatoires, des prises d’empreintes, de photos, un aller à la frontière jordanienne, un passage à la police des frontières, le bus nous amène finalement dans la prison de Givon. Nous n’en sommes sorti·es que cinq jours plus tard avec un bel assortiment de chefs d’inculpations : violation de zone militaire, participation à un groupe terroriste, trouble à l’ordre public et 99 ans d’interdiction du territoire. Les deux paysans sont libérés le même jour, sans que jamais nous ne sachions où ils étaient enfermés.
Se rappeler du visage d’Issam
10 novembre, je suis de retour en France. Apprenant la mort d’Issam, j’écris comme une urgence. Issam était dans le coma depuis un mois, après avoir respiré un gaz lacrymogène lors du déchaînement de violence commis à Beitar. Il en est mort.
Issam avait treize ans, il participait à la récolte des olives avec sa famille. Il n’était pas à Gaza. Il était en zone B en Cisjordanie. Cette zone qui devait être rendue totalement aux Palestinien·nes cinq ans après les accords d’Oslo (1993), et qui se trouve aujourd’hui sous le contrôle militaire des forces d’occupation.
J’écris pour qu’il ne soit pas un mort supplémentaire ajouté à une liste sans fin. Ce ne sera pas le dernier, je le sais, d’autres sont déjà mort·es depuis. D’autres Palestinien·nes mourront encore sous les attaques des colons et des interventions des forces armées d’occupation. Il ne sera pas la dernière victime d’un État criminel soutenu des États occidentaux fondés eux aussi sur le colonialisme.
Mais d’autres Palestinien·nes resteront sur leurs terres comme iels le font depuis des millénaires. Issam fait parti d’une longue liste de visages, de vies qui ne cèdent pas, qui refusent de se rendre, qui ne se vendent pas, qui continuent de crier à la face du monde qu’iels vivront. Que les oliviers refleuriront, que la récolte sera belle et l’huile verte et brillante comme celle de la terre qui l’a produite.
Que ces mots soient autant de taches indélébiles, rouge sang, tatouées sur les fronts méprisants, encore hautains et inhumains des génocidaires et de leurs complices du monde entier.
Le 17 novembre 2025
texte : une volontaire des brigades internationales / illustration : Mathilde
Effacement génocidaire
Les attaques de colons et de l’armée contre les paysan·nes palestinien·nes visent d’abord à les terroriser afin de les empêcher de procéder à la récolte des olives et les pousser à abandonner leurs terres. Une loi israélienne stipule qu’une terre non cultivée depuis deux ans revient aux forces d’occupation. Plus de 5200 hectares ont ainsi été confisqués par Israël ces deux dernières années selon l’Association France Palestine solidarité (AFPS).
En visant les oliveraies, les colons cherchent à rendre ces terres inutilisables. Des arbres centenaires sont arrachés, brûlés, tout comme les banques de semences indigènes, le matériel agricole, les maisons… Les attaques violentes et quotidiennes contre les familles palestiniennes se sont intensifiées depuis trois ans. L’AFPS en a répertorié 3041 ces deux dernières années, dont 150 mortelles. Selon l’agence Wafa, 52 300 oliviers ont été détruits à Gaza et en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023. Au cours des huit premiers mois de 2025, l’armée israélienne a émis des ordres pour couper des arbres sur une superficie de 681 hectares dans les territoires palestiniens occupés.
Cette destruction quasi systématique des oliviers par les colons prive les Palestinien·nes d’une de leurs ressources essentielles mais contribue aussi à une falsification historique majeure de la propagande sioniste, abondamment relayée par ses alliés occidentaux : celle d’une terre vide, sans peuple. Israël prétend que « la Palestine était un désert et [qu’ils] en ont fait un verger ». La réalité est tout autre : la Palestine était un verger, ils en ont fait un enfer. Ils détruisent et s’approprient des paysages lumineux de collines et de vallées parsemées de vergers, de cultures en terrasses aux murs de pierres sèches, de petits villages.
Leurs habitant·es, toujours là, essayent de protéger ces terres.
