Numéro 21 (printemps 2026)

Histoire. Le sabotage comme arme politique

Retour sur la trajectoire d’Émile Pouget, figure majeure de l’anarchisme et du mouvement ouvrier et syndical français. Cet Aveyronnais a élargi le répertoire des luttes en propageant de nouvelles méthodes d’action directe, utilisées encore aujourd’hui.
collage. 1 homme au-dessus d'une machine, 1 homme portant une arme

«Les formes d’actions actuelles sont tellement inefficaces qu’on peut s’interroger sur ce qu’on fait quand on fait de la politique. Veut-on vraiment gagner ou se faire plaisir comme militant ?»1 En 2020, Geoffroy de Lagasnerie posait ces quelques mots provocateurs face à la relative incapacité des derniers mouvements sociaux à faire plier le gouvernement, et à bousculer un peu l’ordre en place. Pour y remédier, le sociologue ajoutait sa voix à ceux et celles qui, aujourd’hui comme hier, promeuvent l’action directe.

Dès 1881 en France, certains anarchistes ont soif d’un monde juste et égalitaire… et pensent que les écrits seuls auront peu d’impact pour faire advenir la révolution sociale. Ils et elles décident donc de passer aux actes, en pratiquant « la propagande par le fait » et en choisissant un mode opératoire plus radical. Les attentats vont perdurer pendant treize années, de 1881 à 1894, culminant avec l’assassinat du président de la République, Sadi-Carnot, le 17 mars 1894. Quelques semaines plus tard sont promulguées les fameuses « lois scélérates », visant à réprimer de manière très large tout acte de propagande anarchiste ; ce qui occasionnera de nombreuses arrestations de libertaires, dont Émile Pouget.

Du lycéen républicain au Père Peinard

Émile Pouget naît le 12 octobre 1860 à Pont-de-Salars (Aveyron) dans un milieu bourgeois.

Après la mort précoce de son père qui était notaire, sa mère se remarie en 1868 avec un conducteur des Ponts et chaussées, Philippe Vergely. Animé d’ardentes convictions républicaines, celui-ci fonde L’Aveyron républicain, hebdomadaire départemental, pour diffuser ses idées, ce qui lui vaut d’être révoqué.

Émile Pouget vit donc, dès son enfance, dans un milieu politique et batailleur. Avec son beau-père, il assiste à plusieurs séances du procès des communards de Narbonne qui se tient en novembre 1871 devant la cour d’assises de Rodez. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir le jeune Pouget, élève au lycée de Rodez, écrire et diffuser sous le manteau une feuille manuscrite et subversive, Le Lycéen républicain. À l’âge de 17 ans, il part pour Paris où il devient employé de commerce. Dans les années qui suivent, il côtoie d’anciens communard·es comme Émile Digeon et Louise Michel, avec qui il fait de la prison en 1883 pour incitation au pillage à main armée et diffusion de propagande antimilitariste.

Dès 1889, il fonde le truculent hebdomadaire national Le Père Peinard, et c’est au titre de rédacteur et propriétaire de ce journal « espatrouillant », qu’en 1894, il est inculpé d’association de malfaiteurs. Il s’exile alors à Londres pour éviter la prison.

À mauvaise paye, mauvais travail !

En Angleterre, il réfléchit à d’autres formes d’expression et de luttes. Et s’inspire de la pratique du « Go canny » des ouvriers anglais, ce qui signifie « à mauvaise paye, mauvais travail ». Il propose une traduction française en popularisant un mot fréquemment utilisé dans l’argot des cordonniers parisiens, le mot « sabottage » (qui s’écrit alors avec deux t). Le personnage du Père Peinard était un cordonnier. Et à l’époque on disait d’un cordonnier qui faisait du mauvais travail qu’il travaillait à coups de sabots, « sabottant » le travail, et bâclant sa tâche.

Amnistié en 1895, il rentre en France. Le devenir de la mouvance anarchiste le taraude. Sa théorie du « sabottage » lui permet de proposer une alternative à la grève, en proposant une pratique conçue comme une dégradation volontaire du travail, de la production ou des moyens de production, sans mettre en danger la vie d’autrui, contrairement aux attentats.

Pour le moment, le mouvement social est agité parfois d’actions spontanées (comme à Decazeville où en 1886 les mineur·es défenestrent l’ingénieur Watrin), ou alors, le plus souvent de grèves partielles. Les anarchistes doivent-ils se morfondre, en attendant des temps meilleurs, se contentant d’écrits, de publications, de la diffusion de chansons, et de quelques réunions ? L’époque des attentats est révolue, tout au moins en France, et les artisan·es de la propagande « par le fait » cherchent une autre voie. Pouget se veut pragmatique et pousse vers l’investissement dans les syndicats, véritables écoles pratiques révolutionnaires pour y développer l’action directe. Pour cela, il faut des moyens appropriés, passerelles entre la grève partielle et la grève générale, permettant une mise en pratique des idéaux des compagnon·nes : ce seront le « sabottage » et le « boycottage ».

Le premier, étant une pratique individuelle très souvent utilisée mais de manière inconsciente et le second, une action collective menée par la minorité qui entraîne la masse, cela ne devait pas déplaire aux anarchistes ! En cette année 1897, Pouget est déterminé à s’investir dans la propagation de ces méthodes de luttes afin d’entraîner avec lui ses compagnon·nes dans ce qui lui semble être la seule perspective permettant d’arriver à la révolution sociale, le futur rêvé.

Collage et dessin. Une main armée d'un marteau vient taper sur un engrenage
Au congrès de la CGT

Le matin du 14 septembre 1897, Émile Pouget se rend à Toulouse en tant que délégué pour le troisième congrès national de la CGT, dans laquelle il est impliqué depuis le début. À Paris, avant de partir, il a laissé sur le marbre de son imprimeur un long texte intitulé « Le sabottage », qui doit paraître dans le prochain numéro de son hebdomadaire. Il y explique de manière très didactique, et avec de nombreux exemples concrets, ce qu’est cette nouvelle méthode d’action : « J’ai déjà eu l’occase d’expliquer aux bons bougres ce qu’est le sabottage : c’est le tirage à cul conscient, c’est le ratage d’un boulot, c’est le coulage du patron… Tout ça pratiqué en douce, sans faire de magnes, ni d’épates. Le sabottage est le petit cousin du boycottage. Et foutre, dans une kyrielle de cas où la grève est impossible il peut rendre de sacrés services aux prolos. Quand un exploiteur sent que ses turbineurs ne sont pas en situation de se foutre en grève, il ne se prive pas de leurs faire des avanies. Pris dans l’engrenage de l’exploitation, les pauvres bougres n’osent pas piper mot, par crainte d’être saqués. Ils se rongent de colère et courbent la tête : ils subissent les mufleries patronales, la rage au ventre. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que les prolos ne trouvent pas un joint pour répondre au singe du tac au tac et, par leur action, neutraliser sa rosserie. Le joint existe pourtant : C’est le sabottage ! »

Le 20 septembre au matin, dans l’amphi de l’ancienne faculté de lettres, rue Rémusat à Toulouse, quatre-vingt-deux délégués découvrent ce texte dans Le Père Peinard de la semaine, alors que ce concept de lutte est mis à l’ordre du jour du congrès. À la tribune, Pouget défend l’idée du boycottage comme outil de mise à l’index révolutionnaire, et le sabottage comme formule de combat social qu’il accole à la grève dans le catalogue des moyens de luttes ouvrières. Ces méthodes feraient partie intégrante de la forme d’action du syndicalisme révolutionnaire, caractérisée par l’action directe, pas forcément violente, et exercée directement sur le patronat, sans intermédiaire. Le principe est adopté.

Georges Yvetot, secrétaire de la Fédération des bourses du travail, revenant sur ce congrès, écrira en 1908 dans la brochure ABC Syndicaliste : « Le sabotage [qui entre-temps s’écrit avec un t] intelligent de l’ouvrier s’attaque en général à l’intérêt direct de l’exploiteur. Il est de bonne guerre ; il est défensif ; il est une revanche. Le « sabotage » patronal s’attaque seulement à l’intérêt du public, sans distinction. Il est toujours nuisible et bien souvent criminel, puisqu’il attente à la santé, à la sécurité, à la vie du public. La confusion n’est pas possible. Le sabotage est donc de l’action directe, qui peut s’exercer dans les moments de paix relative entre le patronat et le salariat, comme en temps de grève ou de conflit. »

Une mise en pratique immédiate

Les coupures de courant, à l’initiative des électriciens de la CGT, sont les actes les plus visibles et les plus médiatisés des grèves dures de 1905. En février, l’électricité est coupée pendant quarante-cinq minutes dans un quartier proche de l’Opéra. Le 7 mars 1907, la CGT déclenche une grève surprise où les ouvriers électriciens de Paris plongent dans l’obscurité les quartiers de la capitale déjà électrifiés. Le 6 août 1908, une coupure de courant inopinée de deux heures est organisée à Paris pour soutenir les revendications du personnel. Et le 6 mars 1909, le ministre du Travail est plongé dans le noir lors de son banquet à l’hôtel Continental par les électriciens cégétistes qui réclament une augmentation de salaires.

Cependant, avec la fin de la CGT anarcho-syndicaliste au début du XXème siècle, la pratique du sabotage dans le cadre syndical tend à être rapidement mise de côté par les nouveaux dirigeants. La publication du Père Peinard s’achève en 1902 et Pouget devient le maître d’œuvre de la campagne pour les huit heures qui aboutira à la grève générale du 1er mai 1906 pour la réduction du temps de travail. Il se retire de la vie syndicale en 1912 et meurt en 1931. Si le nom d’Émile Pouget n’est pas connu de tous et toutes, le concept de sabotage est entré dans les imaginaires et son utilisation par certains mouvements de la Résistance française pendant la seconde guerre mondiale a contribué à lui donner une connotation positive après-guerre.

Dans les luttes contemporaines

Le sabotage n’est toujours pas tombé dans les oubliettes de l’Histoire. En 2005, les instituteurs réfractaires au fichage des enfants sabotaient le système informatique de l’Éducation nationale, en refusant d’entrer des données sensibles ou en inscrivant des données erronées. En 2008, le mot d’ordre est revenu à la mode suite au sabotage de ligne de TGV attribué – un peu trop vite – au groupe de Tarnac, permettant alors au gouvernement Sarkozy de s’emballer autour d’une soi-disant « menace terroriste d’ultra-gauche ».

En 2016, dans le cadre de la lutte contre la loi travail, apparaît le slogan « Grève, blocage, sabotage ». En 2020 le livre d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, est publié en France. Puis en 2023, lors du mouvement de défense des retraites, certains membres de la CGT procèdent à des coupures de courant, dans la continuité de ce qu’avaient réalisé leurs homologues du début du XXème siècle. Dans les luttes écolos également, ces dernières années les Soulèvements de la terre ont mené différentes formes de sabotage sur des usines à béton ou des mégabassines, en les qualifiant d’actions de « désarmement ».

Sans oublier nombre d’actions de sabotages menées par la mouvance autonome, à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, aux Lentillères de Dijon, sur le chantier de l’A69, à l’usine Lafarge, etc.2

Ce 19 mars 2026, Victor Cachard, auteur de Histoire du sabotage – neutraliser le système techno-industriel3, a été entendu comme témoin devant le tribunal correctionnel de Limoges dans le procès des incendies des antennes des Cars (Haute-Vienne) et véhicules Enedis, des actions menées contre la 5G, les compteurs Linky et la numérisation du monde. Ce dernier a insisté sur le fait que le sabotage était une rupture avec l’époque précédente où il y avait eu des attentats, et a mentionné… Émile Pouget.

  1. Sortir de notre impuissance politique, Geoffroy de Lagasnerie, Fayard, 2020.
  2. Cf « Expertises, sabotages, affrontements, les lignes bougent chez les écolos », L’Empaillé n°17, mai 2025.
  3. Éditions Libre, 2024.