Numéro 18 régional

Des profiteurs de guerre subventionnés

En Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie, les régions gouvernées par le PS arrosent l’industrie de l’armement qui n’en demandait pas tant. Carole Delga va jusqu’à leur promettre 200 millions d’euros de subventions pour les cinq prochaines années. Les fabricants d’armes n’ont plus qu’à enregistrer les commandes de l’État français… ainsi que celles de pays mafieux, autoritaires ou belligérants.
Dessin crayonné d'un tank abîmé dans un paysage dévasté, avec des personnages qui pêchent à la ligne depuis le tank

«L’industrie de la défense » est connue pour ses juteuses affaires qui attirent toutes sortes d’acteurs adeptes de pots de vins et de contrats avec les pires criminels de la planète. Leurs interconnexions avec le monde politique leur permettent de toucher des aides importantes de l’État, du ministère des armées1, des collectivités ou des fonds européens2. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les commandes pleuvaient déjà sur le secteur. La loi de programmation militaire 2024-2030 a appuyé sur l’accélérateur avec 413 milliards d’euros : le budget annuel atteindra les 69 milliards en 2030, soit plus du double de celui de 2012. Les commandes annuelles sont déjà passées de 10 milliards en moyenne entre 2012 et 2016 à 20 milliards d’euros pour les années 2023 et 2024.

Les récentes gesticulations de Trump ont conduit l’UE à ouvrir encore davantage les vannes des commandes d’armement, que ce soit via des subventions ou en autorisant les États membres à dépasser les règles de déficit pour atteindre les 800 milliards de dépenses militaires : c’est le plan « rearm Europe ». Pour les groupes privés de l’armement, c’est noël. Mais voilà Carole Delga qui enfonce le clou en promettant 200 millions d’euros d’aide aux fabricants d’armes de sa région : ça vire à l’orgie ! Ce coup d’éclat militariste de la présidente PS d’Occitanie détonne, d’autant que seuls le très réactionnaire Wauquiez (Auvergne-Rhônes-Alpes) et le macroniste de droite Muselier (Provence-Alpes-Côte d’Azur) lui ont emboîté le pas avec des plans de 100 et 50 millions.

Militariser la région

Après avoir consulté le patronat régional de l’armement pour préparer son programme de subventions (notamment les lobby Primus et Aerospace Valley), Delga se mue littéralement en cheffe de guerre, se met solennellement « derrière le gouvernement » et le plan « rearm Europe », affirmant qu’il est « impératif de soutenir et de renforcer » l’industrie de l’armement. « Il est temps d’agir ! » s’exclame-t-elle en présentant son plan à la presse régionale. Celle-ci en fera d’ailleurs la promo sans trembler, répétant à l’envie ses éléments de langage guerriers comme « les territoires sont au cœur de l’enjeu du réarmement du pays ». C’est pourtant du jamais vu, autant par le montant des crédits accordés (quelques mois après avoir réalisé 180 millions de coupes dans le budget de la région) que par le fait que ces fabricants d’armes bénéficient déjà de subventions abondantes. Mais l’inflation des budgets militaires est telle que Delga souhaite « positionner » le patronat régional pour attirer toutes ces commandes. Elle entend aussi inciter des entreprises du civil à se reconvertir dans l’armement, avec plusieurs dizaines de millions prévus pour les y encourager. Sans oublier quelques millions pour des projets d’IA à vocation militaire…

Dans la bouche de Delga, les fabricants d’armes deviennent des « fleurons régionaux » ou des « PME innovantes » qui composent « une filière d’excellence ». À l’assemblée régionale lors du vote du plan Delga, l’élue PS Julie Delalonde le jure : « Nous accompagnons les entreprises de la région non pas pour les transformer en exportateur de guerre mais pour les rendre plus résilientes, plus souveraines, plus innovantes autant que responsables. » Ces précautions oratoires seront sans lendemain, puisque la politique menée par l’État macroniste est sans appel : la France est le deuxième plus gros exportateur d’armes au monde, et parmi ses premiers clients figurent aujourd’hui les monarchies autoritaires d’Arabie Saoudite, du Qatar et des Émirats, la dictature du Maréchal Sissi en Égypte, le régime répressif indien, etc.

Cas d’école

Lors de l’annonce de son plan, Delga cite toute une série de « pépites industrielles » qui font la gloire de sa région. Parmi celles-ci, « les Forges de Tarbes du groupe Europlasma, qui visent une production mensuelle de 15 000 obus, et [qui] ont développé un savoir-faire inégalé ». Le repreneur luxembourgeois Zigi Capital, aux manettes de ce groupe depuis 2021, est contrôlé par le fond Alpha Blue Ocean lequel est dirigé par les français Pierre Vannineuse (basé aux Bahamas) et Hugo Pingray (depuis son bureau dans la zone franche de Dubaï aux Émirats). Déjà condamné plusieurs fois par les autorités financières, il s’agit d’un fond vautour qui rachète des boîtes en dépôt de bilan pour spéculer. En devenant propriétaires des Forges de Tarbes et de deux fonderies en Bretagne et dans le Nord, transformées en usines de munitions, ils ont flairé la bonne affaire. À moins que cela ne soit planifié avec les services de l’État : ces derniers leur ont offert sept millions d’euros de prêts et plusieurs licences d’exportation pour vendre leurs obus partout en Europe de l’Est. Sans compter l’emprunt de 1,7 millions en 2022 octroyé par la région Nouvelle-Aquitaine3 pour une usine landaise du groupe. Résultat, toute la presse locale s’émerveille avec Delga du savoir-faire inégalé de ces voyous de la finance : quatre ans après le dépôt de bilan, les Forges de Tarbes ont quadruplé leur chiffre d’affaires.

La société Delair et la filière drone font aussi partie des protégées de l’exécutif régional. Dans le rapport présenté aux élu·es du conseil régional, il est évoqué une « filière d’avenir qu’il est impératif de soutenir », et des « acteurs [qui] développent des technologies de rupture [et] trouvent des applications militaires stratégiques ». Delair est ainsi citée en exemple par Delga au salon parisien du Bourget en juin, où elle s’est rendue pour faire la promo des fabricants d’armes régionaux. Après avoir décroché des contrats pour la surveillance des pipelines de Total, des mines de Glencore, des infrastructures de Bolloré en Afrique ou pour équiper la gendarmerie nationale, Delair s’est en effet tourné vers des applications stratégiques : des drones kamikazes qui transportent des mini bombes. L’État lui a commandé 2 000 unités, qu’elle fabriquera en partenariat avec le groupe KNDS. Dans son développement, la société a été abreuvée de subventions de la région Occitanie (1,1 millions depuis 2016), du ministère des Armées (au moins 800 000 depuis 2012) et de l’Europe (plus de 2 millions). Tout cela pour le plus grand profit de la famille Hériard Dubreuil, 50e fortune française, qui s’est offert la majorité du capital. La « PME » avale des sociétés, multiplie son chiffre d’affaires par trois, et offre un taux de marge spectaculaire de 30 % à ses actionnaires. La production s’envole à 1 000 drones par an, avec un objectif à 10 000 unités d’ici 2030. Delair exporte une grande partie de sa production, que ce soit auprès de la monarchie marocaine (où règne un « écosystème de répression » selon le rapport 2022 de Human Rights Watch), le Niger (où s’enchaînent les dictatures), en Côte d’Ivoire (où la police tire à balles réelles sur la population), en Croatie (pour traquer les migrant·es aux frontières), ou encore récemment au Kazakhstan (régime autoritaire qui soutient la Russie4). Le PS détourne le regard et après avoir subventionné l’ensemble de la filière drone à hauteur de six millions d’euros ces dernières années, ce plan Delga promet sept millions aux drones militaires. La « success story toulousaine » vantée par La Dépêche n’a pas fini d’engranger les bénéfices de ses drones tueurs…

Alimenter les guerres

Penchons-nous sur la « pépite » Lacroix-défense, qui développe des équipements militaires pour les rafales ou des blindés notamment. Héritiers d’Étienne Lacroix, les frères Barès sont aux anges. En rachetant un à un leurs concurrents et en délocalisant une partie de leur production en Chine, c’est une affaire qui roule : en 2024, il se sont distribués 2,7 millions de dividendes. En 2006, ils ont même racheté la société Alsetex pour investir dans un marché porteur : celui des LBD et des grenades explosives qui tuent et mutilent manifestant·es et habitant·es des quartiers populaires en France. Les exportations tous azimuts sont aussi au programme. Lacroix équipe les véhicules de combat russes BMP-3 et d’autres blindés utilisés par les Émirats arabes unis avec son lanceur Galix (en partenariat avec KNDS). Le groupe a même créé une co-entreprise appelée Emirates Defence Technology. Résultat, l’équipementier français est présent sur le champ de bataille au Yémen et au Soudan, où les Émirats arment un des co-bélligérants dans une guerre qui compte déjà 23 000 morts. Que ce soit au Soudan ou en Libye, l’embargo sur les armes de l’ONU ne freine en rien les Émirats, fort de leur partenariat avec l’État français qui y a autorisé 2,6 milliards de ventes d’armes entre 2014 et 2023. Les cris d’alarme d’Amnesty international n’y changent rien. Fin 2024, Lacroix signe un partenariat avec Abu Dhabi ship building pour le nouveau patrouilleur lance-missiles du type FA-400, construit aux Émirats Arabes Unis.

Enfin la société Paul Boyé, citée elle aussi en exemple par Delga, est la propriété de deux frères qui s’enrichissent avec la production de vêtements militaires et de gilets pare-balles. Ils exportent leur « savoir-faire » au Moyen Orient, en Arabie Saoudite, au Qatar et dans toute une liste de pays africains aux mains de régimes autoritaires (Congo, Gabon, Algérie, etc). Leur production est notamment délocalisée dans une grosse usine de Madagascar pour bénéficier des bas salaires. Nul doute que la subvention de la région Occitanie de 440 000 euros versée en 2020 pour acheter des machines en vue de produire des masques contre le Covid, ne serve aujourd’hui pour équiper des armées de par le monde. Même scénario avec Figeac Aéro, propriété de la famille Maillard (20e fortune régionale), largement soutenu par la région avec 3,6 millions d’euros de subventions en 2021, et qui vient de s’ouvrir à l’industrie de l’armement, en signant un contrat de sous-traitance avec KNDS… dont les blindés se retrouvent au Qatar ou en Arabie Saoudite.

Une filière corrompue

C’est intrinsèque à l’industrie de l’armement, elle est tournée vers les exportations, et l’ensemble des sous-traitants dépendent des choix et des pratiques sans scrupules de neuf grands groupes qui dominent le secteur. Que ce soit Airbus, Safran, Thalès, KNDS, Dassault ou MBDA, les contrats de ventes d’armes de ces groupes implantés en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine se succèdent avec les Émirats, l’Arabie Saoudite ou le Qatar. En 2022, trois ONG5 portaient plainte contre Thalès, Dassault et MBDA France pour complicité de guerre et de crimes contre l’humanité, les accusant d’exporter des armes à la coalition emmenée par l’Arabie Saoudite au Yémen. Mais aucune des révélations ou des plaintes qui se succèdent ne semblent ébranler ces groupes industriels. De même que la sale guerre et le génocide menés par Israël à Gaza n’a rien changé : les ventes d’armes6 ou les partenariats des grands groupes français avec des sociétés israéliennes sont monnaie courante, notamment avec les sociétés d’armements IAI et Elbit. Et qu’Airbus et Safran aient été condamnés pour des systèmes de corruption généralisée au travers de pots-de-vin7, cela n’étonnera personne.

Le vice-président PS Jalil Benabdillah défendait le 12 juin le plan Delga en promettant : « C’est pas pour faire la guerre évidemment, c’est pour préparer la paix ». Cela n’a pas convaincu les élu·es PCF qui s’y sont opposés et les « écolos » du groupe Pays occitan qui se sont abstenus : seuls les élu·es de droite et du RN ont permis son adoption. Il faudrait rappeler à ces socialistes de pacotille que dans l’Histoire, une course à l’armement n’a jamais préparé la paix, et que toutes les interventions françaises ou occidentales de ces dernières années ont semé le chaos, que ce soit en Libye, au Sahel, en Afghanistan, en Irak ou au Moyen-Orient.

Émile Progeault / illustration : Pierro

  1. Citons les « études amont », avec 821 millions d’euros alloués en 2020, ou le dispositif Rapid pour les PME « innovantes ». Les boites de l’armement bénéficient aussi de la hausse des aides générales aux entreprises (estimations comprises entre 140 et 220 milliards en 2024). ↩︎
  2. Depuis 2008, les fonds européens à vocation militaire ont financé les sociétés françaises de l’armement à travers plus de 664 subventions pour un montant total de plus d’un milliard d’euros (source : opensecuritydata.eu). ↩︎
  3. Le groupe a aussi obtenu une subvention de 300 000 euros en 2021 pour un projet « innovant » avec l’Institut de Mécanique et d’Ingénierie, et deux millions en 2017 pour un projet de gazéification. ↩︎
  4. Six drones UX11 ont été livrés au Kazakhstan depuis 2020, information révélée par l’Observatoire des armements (www.obsarm.info) ↩︎
  5. Mwatana for Human Rights, le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits de l’homme, et Sherpa ↩︎
  6. Lire le récent rapport de plusieurs organisations « Livraisons d’armes de la France vers Israël: Un flux ininterrompu », ou celui de Stop Arming Israel de mars 2024. ↩︎
  7. Entre 2006 et 2010, le service commercial d’Airbus versait des pots de vin à des pays comme la Libye et le Kazakhstan. Pour Safran, c’est un système de corruption avec la Chine qui a été révélé, entre 1999 et 2015. ↩︎

Le fief de Dassault

La Nouvelle-Aquitaine est aussi prolifique en fabricants d’armes, avec notamment les groupes Thalès, Safran, et surtout Dassault, dont les commandes explosent. En doublant la production de Rafale, la famille Dassault compte bien augmenter sa fortune, estimée à 30 milliards. Ses Mirage et ses avions de chasse sont vendus par dizaines aux Émirats (dont un contrat de 80 Rafale en 2021), à l’Inde, l’Égypte ou au Qatar. La région a aussi ses pépites fièrement subventionnées par son exécutif « socialiste ». Ainsi, la poudrerie Eurenco, détenue par l’État, s’est vu offrir un chèque de 187 000 euros en 2024. Mais c’est l’UE via son appel à projet de production de munition (ASAP) qui a offert récemment une fortune à Eurenco : 76 millions. Le chiffre d’affaire a doublé en 2023 atteignant 350 millions, que l’État veut multiplier par trois en sortant 100 000 obus par an. Roxel, l’autre poudrerie régionale, n’est pas en reste, avec une subvention de 100 000 euros de la région, et 10 millions du programme ASAP. Elle appartient à MBDA, dont le capital est divisé entre Airbus, l’italien Léonardo et le britannique BAE. MBDA France a reçu 21 millions d’aides de l’UE de 2012 à 2016, et il était poursuivi en 2022 par des ONG pour complicité de crimes de guerre. Il est associé à Israeli Aerospace Industries, notamment pour produire un drone kamikaze capable de survoler une zone, d’identifier une cible, puis d’exploser sur commande, à distance.