Braquages

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Maintenant que je suis élu, je peux le confesser : je ne suis pas républicain. Mais il faut bien reconnaître que la République m’a aidé à arriver au sommet de l’État – le résultat des élections est sans appel. J’avais un projet, et c’est pour ce projet que je suis devenu le chef, pardon, le président. Par conséquent, même si je n’adhère pas à la République, je lui serai éternellement redevable de m’avoir livré le pouvoir. Ce pouvoir que je chérissais tant depuis mon plus jeune âge. Est-ce le moment de vous parler de mes frustrations enfantines, des moqueries que j’ai subies ou de mes complexes ? Non, je ne crois pas. Ce soir est une fête. La célébration de ma victoire.
Alors, vous voulez peut-être savoir comment j’y suis parvenu ? Comment un homme tel que moi a-t-il réussi à devenir président de la République ? Eh bien, rien de plus simple : je suis devenu président de la République, moi l’anti-républicain, justement grâce aux républicains ! Oui, oui, sans eux mon plan n’aurait pas marché. Ils avaient pourtant l’avantage. Le système était le leur. Mais ils sont faibles, car divisés. Certains sont républicains comme ça, d’autres républicains comme ci, et encore d’autres qui le sont mais pas vraiment, tandis qu’une minorité est républicaine jusqu’à la mort. En réalité, ils ne sont et ne seront jamais d’accord. Là est ma force. Et puis, ne se sont-ils pas tirés une balle dans le pied en réprimant les gens qu’ils étaient censés défendre ? N’ont-ils pas soigné leur impopularité en envoyant l’armée mater ces pauvres gens ? Des travailleurs et des travailleuses qui réclamaient une meilleure vie et qui, en réponse, n’ont trouvé que la violence. Que ça leur serve de leçon.
Je suis le président à présent. Le président de la République. C’est mon projet, l’entendez-vous ? Tout me sourit, et j’en profite, bien sûr, mais je ne peux oublier ce qui, dans quelques temps, pourrait bien ternir cette victoire : ces foutus députés qui m’emmerdent déjà et, surtout, cette maudite Constitution qui m’interdira de rester là où je suis, là où je suis bien, là où j’ai toujours voulu être. Au pouvoir.
2
Pourquoi ce connard de keuf vient me foutre son gun sous la bouche ? Pour ce tag merdique, bordel ? Un peu de peinture sur un mur et ce bâtard menace de me fumer ? Non mais dans quel monde on vit, sérieux ? Pas envie de finir comme Makomé, je me tiens à carreau. Mais allez, tant qu’on y est, j’avoue que je suis pas tout à fait innocent. C’est vrai, ces dernières années j’ai tagué plus que personne. Je me la pète un peu, ok, ok… mais en vrai ce que j’ai fait mériterait sa place dans le Guiness Book. Large.
Donc si j’en suis là, c’est parce que j’ai la fâcheuse habitude de répandre mon blaze sur toutes les surfaces verticales qui croisent ma route. Et le jeu en vaut la chandelle. Moi je suis rien, à la base, ou pas grand-chose. J’ai grandi dans un quartier dont tout le monde se fout. Le genre d’endroit où si t’as de l’argent, c’est pas grâce à papa et maman. Où, si tu veux être entendu, tu dois faire du bruit, beaucoup de bruit. Bah j’en ai marre de ça, j’ai envie d’exister, et j’existe, ouais. En tout cas quand je tague. Y’a pas un philosophe connu qui a dit un jour « je tague donc je suis » ? Hum… pas sûr… mais moi c’est exactement ça.
Après, philosophe ou pas, y’a toujours ce flic zélé qui pointe son flingue sous mon nez. En plus il a pas l’air de rigoler. Et là, je sais comment ça va finir : garde à vue, plainte et procès. Mais d’abord la gardav’, 24 heures bien tassées… fait chier ! Allez, allez… j’ai merdé, j’ai pas fait gaffe… ok. N’empêche que ces galères, j’ai l’impression, c’est que pour ma gueule. La gueule d’un pauvre type qui a pas de chance. Est-ce que c’est moi qui cherche la merde ? Je sais pas, par contre je sais que j’ai un talent pour taguer, et que c’est con de pas l’utiliser. Tu me trouveras sans problème sur les réseaux, cherche *****, vas voir par toi-même. Tu verras, j’écris ce que tu veux, avec classe. Par exemple : NIQUE LA POLICE !
3
Ces galeux de députés ont rejeté ma réforme constitutionnelle ! Ils ne veulent pas que je brigue un nouveau mandat. Je le pressentais, bien sûr, mais il fallait que j’en sois sûr pour déchaîner les enfers. Il fallait bien leur fermer le clapet, à ces républicains de pacotille… J’avais tout prévu. Aujourd’hui, mardi 2 décembre, j’ai choisi cette date symbolique pour m’imposer. Mon ministre de l’Intérieur a mobilisé. Mon ministre de la Guerre a mobilisé. Mon ministre de la Justice a mobilisé… Il ne manquera pas un bouton de guêtre. D’abord prendre le contrôle des imprimeries. Puis celui de l’Assemblée, où je me ferai un plaisir d’abattre la tribune de ces oratrices et ces orateurs inutiles. Ensuite, cueillir les têtes républicaines dans leurs lits pour décapiter la République. Enfin, semer la terreur dans les rues.
Est-il nécessaire que le sang coule autant ? Il m’arrive d’en douter. Le pouvoir m’a-t-il égaré ? Je n’étais pas armé pour m’y confronter, pas comme mon oncle. Je n’étais guère prédestiné à diriger le pays et n’ai jamais voulu nuire à quiconque. Cependant, quelque chose en moi me pousse à croire que ma cause est juste. Un mal pour un bien ? J’hésite, j’hésite encore, mais c’est trop tard : j’entends déjà la répression tonner dehors, impossible de revenir en arrière. De toute façon, la plupart des ouvrier·es ne sortiront pas – pourquoi risqueraient-ils leur vie pour un régime qui les a trahis ? Quelques extrémistes, à la limite, pas plus. J’assume et assumerai ainsi mes propres consignes : tout ce qui bouge après le couvre-feu est séditieux, et toute sédition doit être traitée en conséquence. J’ai ordonné de distribuer de l’alcool aux troupes, elle auront moins de scrupules à piquer à la baïonnette. Ce soir, l’opposition sera tellement saignée qu’elle mettra des années à s’en remettre. Et demain, nous procéderons à de nouvelles arrestations et condamnerons à la chaîne. Prison, bagne ou proscription, la purge ne laissera rien au hasard. Au final, une fois le pays nettoyé et l’ordre rétabli, je le consulterai par les urnes au suffrage universel que je rétablis sur-le-champ, et il comprendra que je ne suis sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Pour lui redonner sa grandeur. Pour lui redonner un nom. C’est notre projet. C’est mon projet.
4
Je compte même plus les fois où je me suis retrouvé devant un juge. Mais la dernière c’est la pire. Ouais, j’ai pris cher. C’était pas pour une affaire de tag, c’était plus que ça. Du vol. Du vol lié au tag, c’est vrai, mais du vol quand même. J’avais un bon plan, un hangar rempli de sprays. J’y suis allé la nuit, avec un copain. On avait tout anticipé, enfin presque, sinon on se serait pas fait toper. Y’avait au moins 1000 bombes, on se serait fait pas mal de thune grâce à ça. Et non ! Ça a foiré, comme toute l’histoire de ma vie. Une condamnation de plus ou de moins, tu me diras : c’était surtout celle de trop, celle qui m’a envoyée directement à la case prison. Oui, la zonze, six mois, un enfer.
Maintenant que je suis sorti, je tague plus. C’est fini, ces conneries, j’ai plus 20 ans, il faut bien que je me range, non ? Alors j’ai trouvé un petit boulot dans une boîte de sécurité. Agent de sécurité, moi, c’est pas si mal. J’enchaîne des CDD de deux semaines avec des journées de onze heures. Puis j’attends deux semaines à rien faire, c’est la loi qui veut ça, et je rempile pour un nouveau CDD. Le plus souvent, je suis envoyé sur des parcs d’exposition pour surveiller les installations de salons. Salon du prêt-à-porter, salon maison et objet, salon de l’automobile, etc. On me donne une chemise blanche, une cravate avec élastique, un manteau au logo de la boîte et je dois rester debout à côté d’une porte pendant des heures. De temps en temps, on m’appelle au talkie-walkie pour me dire de changer de place ou de prendre ma pause. Et c’est tout ce que je fais. Ça peut paraître tranquille, comme taf, mais je le vois comme un truc provisoire, le temps de trouver mieux. Je sais pas quoi, mais voilà : j’ai pas envie de faire le toutou toute ma vie.
Depuis quelques jours, le manager nous envoie dans un musée. C’est exceptionnel, y’avait plein d’absents dans le personnel, on vient en renfort. C’est pas notre milieu naturel, un musée. Nous, on est un peu les boloss de la sécurité. Ici, c’est pas comme à Villepinte. On doit bien se tenir, on nous a donné des costumes complets et même des oreillettes comme James Bond ! Je passe la journée avec un collègue dans une salle où y’a plein de bijoux. Je sais pas trop à qui ils appartiennent mais ça doit valoir beaucoup d’argent. Sinon, y’aurait pas autant de monde pour venir les voir. Faut croire que les gens aiment bien voir ce qu’ils pourront jamais se payer. Je me souviens d’un rappeur qui disait : « Tout jeunes on leur apprend que rien ne fait un homme à part les francs ». Bah je confirme.
5
C’est terminé. L’insurrection est étouffée, je règne sans partage depuis un an et la propagande a fabriqué le consentement de la population. Tout le monde doit comprendre que le pays était menacé en son cœur. L’Assemblée, elle-même corrompue, était devenue un foyer de conspiration. Je n’ai pas pris la décision à la légère, mais je n’ai agi que dans l’intérêt de la nation. Aussi, dans une semaine, le peuple se prononcera par plébiscite et nous saurons s’il accepte mon projet. Les opposants sont morts, enfermés ou bannis. La presse est muselée, les gens ont peur. Aucun doute : le vote me sera favorable. Et l’Empire sera restauré.
Moi, Empereur, qui l’eut cru ? Je guiderai la destinée du pays jusqu’à ma mort et lui apporterai la prospérité. Les richesses ruisselleront si bien que les libertés seront oubliées. De cette façon, j’entrerai dans l’Histoire et mon nom rayonnera encore dans un siècle. Seulement… il manque une chose à ce nom. Une chose essentielle pour assurer sa postérité. Vous ne devinez pas ? Un Dauphin. Un fils qui poursuivra mon entreprise. Je sais, ma réputation me précède, je suis un libertin et le mariage me répugne. Mais ces derniers mois, l’affaire m’a préoccupée. Si la maladie m’emportait, si je venais à disparaître pour une raison ou une autre, que resterait-il de moi ? Rien. L’heure est donc venue, à 43 ans, je n’ai plus le choix : je dois épouser une femme qui me donnera un héritier.
Parmi toutes celles qui m’entourent actuellement, je n’en vois qu’une. Eugénie, la belle Espagnole. Son sang n’est pas royal, mes diplomates n’en veulent pas, mais c’est la seule qui ne m’a pas ouvert sa couche. Elle m’aime, je le sais, et elle me résiste. Plusieurs fois je lui ai demandé par où passait le chemin de sa chambre et, avec son sourire espiègle, elle me répondait sans cesse : « Par la chapelle ! » Soit, Eugénie deviendra ma femme, je la ferai Impératrice. Et notre mariage sera à la hauteur de mon projet. Fastueux. Luxueux. Impérial. Pour preuve, j’ai déjà levé un fond de 600 000 francs sur l’impôt pour financer l’événement. En particulier pour lui offrir une couronne somptueuse que le meilleur orfèvre du pays a commencé à forger. C’est le prix à payer, c’est le prix de mon héritage.
6
Retour à la case prison… quel connard ! Abruti ! Débile ! Mais comment j’ai pu être aussi con ? Le plan avait l’air facile, trop facile… Mon boulot était pas le plus beau métier du monde, ok, mais comment j’ai pu penser deux secondes que ça, c’était mieux ? En fait j’ai pas pensé, j’ai jamais pensé, c’est bien ça mon problème : je pense jamais aux conséquences. Y’a que les riches qui ont le droit de pas penser aux conséquences. Eux, ils s’en sortent tout le temps. Mais pour les galériens de mon espèce, on va pas se mentir, ça finit souvent mal. Dans un trou. Derrière les barreaux ou six pieds sous terre.
J’explique, du coup. C’était au moment de ma dernière mission dans un musée. Le collègue avec qui je surveillais la salle a voulu me parler après le service. Il était sympa, ce mec, on avait bien discuté, c’était un repris de justice tout comme moi, mais je le trouvais plutôt réglo. Alors je l’ai écouté. Il m’a sorti direct qu’il avait un plan de dingue, y’avait moyen de se faire un gros paquet de thune, du genre à plus avoir besoin de bosser jusqu’à la fin de ta vie. De gros arguments, quoi. Et j’ai continué de l’écouter, comme un con. Puis il a raconté que certains bijoux exposés dans notre salle valaient plusieurs millions d’euros, y’avait rien de plus simple que les chourer. Après tout, on connaissait le dispositif de sécurité, on savait exactement à quelle heure y’aurait personne dans la salle et, il en était sûr, une disqueuse suffirait à fracturer les vitrines. Surtout, surtout : il connaissait un acheteur 100 % sûr. Voilà, c’est aussi simple que ça. Voilà pourquoi j’atterris à nouveau en prison.
Là, je suis en préventive, en attente de mon procès. Selon mon avocat, je risque de me manger sept ans ferme. Avec la chance que j’ai, je mise plutôt sur dix. Les flics m’ont grave mis la pression. Mais j’ai rien lâché, ou pas grand-chose. De toute façon, je connaissais pas grand-chose. Je le jure, c’est tellement vrai que les inspecteurs connaissaient plus de trucs que moi, je suis sérieux. D’ailleurs j’ai halluciné de les voir s’exciter autour de ça. C’était comme un acte terroriste dont j’étais « l’exécutant ». Ça m’a choqué au début, mais j’ai vite compris. Apparemment tout le monde en cause, même les ministres, même le président ! « Le casse du siècle », qu’ils disent ! Oh… quand même… Je vais prendre très cher, mais c’est pas un peu la classe, non ? Y’a même des journalistes qui ont déterré mes anciennes vidéos de tag sur les réseaux, et voilà que mon blaze circule à nouveau partout… C’est pas ouf, ça ?
Hier j’ai regardé les informations à la télé. Ça parlait de moi, et ça m’a fait le même effet qu’à l’époque quand je squattais la gare pour admirer les trains que j’avais marbrés la veille. Les chaînes étaient en boucle sur notre cambriolage, le vol de « la couronne de l’Impératrice Eugénie ». Et y’a un présentateur « spécialiste » de mon cul qui a pris la parole comme ça : « Je suis effondré ! C’est très grave. C’est les bijoux de famille du pays qui ont disparu ! C’est le symbole d’une forme d’effondrement, d’un pays qui est en perdition. Je suis horrifié ! » Deux pauvres types tirent une couronne de l’Impératrice machin et c’est la fin du monde ? Je sais pas combien de misérables ont été volés ou saignés pour les payer, ces « bijoux de famille ». Alors y’a une chose qui est sûre : si on peut les voler, pourquoi s’en priver ?
texte : Thomas B. Yahi / photo : Lise
Histoire librement inspirée du coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte et du cambriolage du musée du Louvre du 19 octobre 2025.
