Numéro 20 (hiver 2026)

Témoignages depuis les blocages

Un an après les premières manifestations contre l’accord de libre-échange UE-Mercosur, les paysan·nes ne se sont pas résigné·es. La stratégie brutale de l’État pour faire face à l’épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) a remis de l’huile sur le feu. Les abattages systématiques de troupeaux entiers ont été des détonateurs. La Coordination rurale (CR) et les paysan·nes de gauche se sont retrouvés parfois côte à côte pour manifester et bloquer. Nous avons laissé la parole à ces dernièr·es pour nous raconter comment ils et elles ont vécu ce mouvement social singulier.

Aude. Journal des luttes

Première mobilisation le 3 novembre à Thuès-entre-Valls (66) : on est 25 de la haute vallée de l’Aude à rejoindre la mobilisation.

Arrivée à 13h, il y a sur place la Conf’, le syndicat de la race gasconne et un collectif de citoyen·nes. Pas de CR en vue, ni FNSEA, ni JA (à ma connaissance). On ne va pas empêcher l’abattage, les éleveur·euses ont reçu des pressions énormes, sont exténué·es et l’ont accepté non sans émotion et désespoir. On reste quand même sur place. Beaucoup de prises de paroles, une colère légitime, des discours cohérents. Les flics commencent à vouloir nous pousser, mais finalement, c’est nous qui les poussons sur le pont. Ils arrivent avec un peu de mal à interpeller trois personnes. S’entament des négociations : vous libérez nos camarades, sans contrôle d’identité, et on s’en va. Les trois sont libérés, on se disperse et on rentre chez nous.

Mercredi 10 décembre : Cité administrative de Carcassonne, on est une cinquantaine de personnes, des bennes sont déversées, des balles de pailles sont enflammées, c’est assez symbolique, on brûle la paille là où les flics nous y autorisent. Plusieurs prises de parole, un magnifique poème. Pas de bonnets jaunes de la CR en vue.

Jeudi 11 décembre : J’arrive aux Bordes-sur-Arize, un peu tard… Déjà à 10 km j’entends les grenades exploser, je vois la fumée. Les flics ont déjà pris la ferme, y’a du gaz lacrymo dans l’air, un hélico, un drone. Beaucoup de monde, plus de 1000 personnes à mon avis. Et là, c’est le festival de l’extrême droite, médias de la fachosphère, drapeau de la croix de lorraine, cantiques, Action française, Kokopelli. Mercadal 1 qui fait la bise aux flics. Je remarque que les gens ne sont pas équipés du tout pour résister aux forces répressives. Mercadal parlait d’une armée prête à défendre coûte que coûte la ferme devant les caméras, au final il tente la diplomatie et la supplication. C’est à ce moment que je commence à entendre cette réplique que j’entendrai des centaines de fois : « Allez dans les cités plutôt que de frapper des braves agriculteurs français ». On entend aussi : « Allez, au front, c’est maintenant qu’il faut porter ses couilles ! »

Les gaz qui pleuvent et les grenades assourdissantes, ça calme. Tout le monde court dans tous les sens.
Beaucoup découvrent ce que c’est que de vouloir résister à l’État et aux flics. Désillusion totale, colère, insultes et menaces en l’air : « On va cramer vos commissariats ». Je me dis : « Les fafs, ils ont peut-être le fantasme de la guerre civile et des armes à feu mais l’émeute et l’autodéfense populaire c’est pas trop ça ». Bon y’a pas que des fafs, j’ai croisé plein de collègues éleveur·euses aux idées de toutes sortes, ou peu politisé·es, les camarades de la Conf’, des personnes aux allures black-bloc dont un qui a mis un petit coup à la caméra de Tocsin, le média d’extrême droite.

Mercredi 17 décembre, Carcassonne : On sent bien le virage que Bordes-sur-Arize a provoqué, y’a plein de monde mobilisé, des syndicats comme les JA et la FNSEA se joignent au mouvement mais aussi des camarades militant·es non-éleveur·euses qui viennent pour la première fois. On est beaucoup, on rentre sur l’autoroute en tracteur, ceux de Narbonne et Castelnaudary nous rejoignent. C’est beau, on est en place. Quand j’arrive je vais vers les drapeaux de la Conf’ sur une grosse remorque de paille. Y’a un drapeau peace au couleurs LGBT+ qui trône sur le foin. À un moment, un type nous demande de l’enlever. Il est de la FNSEA, ses camarades veulent que le drapeau soit retiré, on obéit, c’est son tracteur… Une copine le questionne, « Pourquoi enlever le drapeau ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Le gars répond : « On vous tolère ici. » Pour un syndicat qui rejoint tout juste le mouvement après deux mois, je trouve ça assez cocasse.

Quelques jours plus tard, la CR11 organise une action surprise en solo, de nouveaux adhérents redynamisent cette cellule jusqu’alors vide. Les bonnets jaunes commencent à sortir comme des champignons, il faut dire qu’au national, ils inspirent pas mal de monde. Annonces spectaculaires, radicalité, plein d’actions partout, les médias mainstream et ceux de l’extrême droite qui ne parlent que d’eux. Et la Conf’ qui peine à se faire voir et entendre, les militant·es de gauche qui font les frileux·ses, ne veulent pas rejoindre un mouvement qui serait droitiste, fasciste, de petits et grands patrons. Ça a un goût âpre de début des gilets jaunes. Encore une fois la gauche rate le coche et laisse la voie libre à l’extrême-droite par pureté militante.

Pourtant dans l’Aude, au début, c’était loin d’être un mouvement d’extrême-droite et même depuis l’entrée en scène de la CR11, le noyau dur des éleveur·euses qui se mobilisent à toutes les mobilisations est à peu près le même, les revendications restent les mêmes, certains discours problématiques font un peu surface mais c’est pas du tout unanime. Y’a des liens de camaraderies ou d’amitiés improbables qui se font, ce sont aussi mes collègues de travail, mes voisin·es, ami·es, famille. Ça ne m’empêche pas de tenir mes positions libertaires, antifas, écolos et de les partager. Je suis assez persuadé qu’il faut être présent sur les grands mouvements sociaux, faire sa propagande.

Dernière mobilisation : péage de Perpignan Sud. Toujours la même rengaine : « Allez dans les banlieues faire le ménage ». Cette phrase et voir des gens parler aux flics m’agace. Parler aux flics je trouve ça inutile, fatiguant, chiant même juste d’y assister ! Au début c’est « Baissez vos casques, laissez-nous passer, on est du même coté, blablabla », ensuite c’est des menaces en l’air. Je préfère le rapport de force, la ruse, la farce. Bon, tout ça pour dire la réponse du colonel de gendarmerie présent ce jour là :« Je suis entièrement d’accord avec vous, le gouvernement nous traite mal nous aussi, et concernant les banlieues, si je pouvais j’enverrai les chars d’assaut ».

Un petit paysan, anarchiste, libertaire, antifasciste, non- syndiqué


Ariège. Suspicion de DNC

Je suis éleveuse de vaches en Ariège depuis un an. Ma ferme est située à une dizaine de kilomètres de celle touchée aux Bordes-sur-Arize. La vaccination de masse annoncée par le gouvernement a eu lieu le 23 décembre à notre ferme. Le vétérinaire nous a prévenu·es que le vaccin allait créer des symptômes de la maladie, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que les analyses permettaient de déceler si c’était la souche sauvage ou vaccinale. Ok, mon collègue et moi avions décidé de ne pas cacher de suspicion de la DNC, étant donné la contagiosité de cette maladie et du fait que ce soit compliqué de se débarrasser du virus une fois qu’il est implanté dans la ferme. Ceci dit, je sais qu’un coup de fil au vétérinaire peut coûter la vie de toutes nos bêtes.

Le 26 décembre, une vache coule des yeux, comme si elle avait une grosse conjonctivite. Cette vache n’est pas en forme depuis pas mal de temps, que ce soit elle qui réagisse au vaccin ne m’inquiète pas. Le 27 au soir, lorsque je les rentre du pré je constate qu’elle a des irritations sur le fanon (la peau du cou) et qu‘elle se gratte. Sûrement le vaccin, je commence à stresser… ça ne s’améliore pas, elle se gratte au sang, elle mange moins. Je me rassure en me disant que si c’était la DNC les symptômes se développeraient plus rapidement. J’ai peur d’appeler les vétérinaires et de lancer la machine administrative.

Le 30 au matin j’appelle, il faut soigner cette vache, mes soins ne suffisent pas. Un vétérinaire arrive en début d’après midi. Il n’est pas sûr que ce soient des nodules mais il fait une biopsie pour vérifier. Il se veut rassurant mais est inquiet lui aussi. Il part rapidement car le labo l’attend pour récupérer les analyses pour partir à Toulouse le plus rapidement possible. Je reçois plusieurs coups de fil m’indiquant le protocole, l’arrivée probable de la gendarmerie pour « me protéger » et qui me conseillent de ne surtout pas en parler. Les résultats arriveront en fin de matinée, je ne dois pas m’inquiéter.

Finalement la gendarmerie ne vient pas le soir même. Le lendemain, je nourris mes vaches, fait la traite, essaie de m’occuper, je suis fébrile. Vers 16h, toujours rien. Je finis par rappeler les services vétérinaires et on me dit que le protocole a changé : le labo envoie les résultats directement au ministère, qui renvoie à la préfecture, puis aux services vétérinaires, puis à moi. Je comprends que l’État ne prendra pas le risque que j’appelle du soutien en cas d’abattage. Je me sens complètement piégée et regarde l’entrée de la ferme, Si la gendarmerie arrive, c’est que c’est positif.

18h30 : Mon collègue est appelé, les résultats sont négatifs, soulagement, tout s’arrête comme si de rien n’était.

Encore une fois l’État a fait preuve de sa violence en nous dépossédant complètement de toute forme de choix au sujet de la santé de nos animaux qui ne sont que de la matière première. On nous subventionne pour la produire et cet événement n’est qu’une piqûre de rappel.

A.


Ariège. Le jour du massacre

Je suis restauratrice et j’utilise des produits locaux, la ferme des Bordes sur Arize était l’un de mes fournisseurs. Je m’y suis donc rendue le mercredi, puis le jeudi jour du massacre, car ce fut un massacre. Je n’ai pas pu travailler les jours qui ont suivi car dès que je fermais les yeux je revoyais les animaux, vaches, veaux, chiens hurlant à la mort, les poneys complètement dans les gaz. Nous, humains nous avions des protections (lunettes et masques) et eux rien. Ils ont souffert comme ce n’est pas imaginable. Suite à cela j’ai voulu rejoindre les blocages des agris, mais surprise 99 % des gens sur place étaient de la CR et les non-agri étaient d’extrême droite.

De plus, le soi-disant blocage consistait à bouger les tracteurs pour laisser passer gentiment les camions lorsque les flics le demandaient. Ne me reconnaissant pas dans ce combat, je n’y suis pas retournée.

SYL0949


Tarn. Parole d’ouvrièr·e

Avant Noël, on a répondu à l’invitation des éleveureuses de la Conf’.

Les écouter et comprendre ce que ça fait de travailler avec du vivant, mis en danger par et pour le marché. Bêtes abattues, regards lassés, de se voir dicter les normes à suivre. On a compris, on a soutenu, et comme d’hab’, ils et elles ont à peine parlé de nous : nous les ouvrièr·es agricoles, même si on représente 40 % des travailleur·euses. Mais c’est la crise et on restera solidaires.

Alors ce jaune qu’on voit s’agiter, si c’est celui des précaires, des campagnes vivantes, du peuple qui s’insurge, si c’est celui des tracteurs qui bloquent des autoroutes et leurs chantiers, qui piétinent les Bernard Arnaud, les Rousseau, les Bolloré, alors on le soutiendra et on sera là.

Mais on a trop de raisons de se méfier de ce qui se cache derrière un patron, précaire ou non. Qui, pour vendre et exploiter, parle d’ouvrir les frontières. Qui, à l’extrême, tire à vue sur l’écologie, le féminisme et le syndicalisme.

Alors, à l’heure des alliances désespérées, restons ouvert·es et solidaires mais pas prêt·es à tout sacrifier.

Une voix du syndicat Sud ouvrièr·es agricoles


Aveyron. Sortir du mépris de classe

10h30 ce matin-là, premier jour de blocage sur la RN88 entre Rodez et Albi : Conf’ et CR ont appelé à l’action […] On vient d’aller chercher la bière artisanale de la Conf’, bio et paysanne. Pas vraiment dans les habitudes de nos camarades de lutte du jour… Au fil des minutes, la bière supplante le pastis dans les verres en plastique et le froid de cette journée venteuse. On essaie de distiller quelques idées sur le libre échange, sur le modèle agricole bien plus responsable de la crise que les méchants écolos. Le combat est bien là, j’en suis convaincu : sortir d’un certain mépris de classe qui pousse pas mal de gens à considérer les ruraux et les paysous comme des beaufs ou des fachos. Or ces derniers se trompent juste de colère, bien aidés par la déferlante médiatique de Cnews et compagnie. À nous d’occuper le terrain et les esprits, même moins armés !

Les saucisses grillent, les paysans de la CR finissent par l’admettre, « elle est vraiment bonne cette bière ». Elle aura pour moi un goût de victoire sur les jugements hâtifs et le RN.

Sascha, paysan et membre de la Conf’ Aveyron


Carcassonne

Ariège. On défend notre métier

Sept mois après l’arrivée de la dermatose nodulaire contagieuse en France. Nous vivons en Ariège depuis un mois entre effroi, incompréhension et colère avec l’abattage de trois troupeaux. L’État et sa gestion de la maladie nous font beaucoup plus peur que la maladie elle-même. Les questions sanitaires sont abordées à travers le diktat de l’agro-industrie et du commerce mondialisé que rien ne doit entraver. Cela suppose donc d’éradiquer les maladies et de contraindre les éleveurs pour poursuivre le business.

La Confédération paysanne était présente sur chacun des abattages en soutien aux décisions prises par les éleveur·euses concerné·es, leurs décisions étant bien davantage subies que choisies.

Nous avons lutté à certains moments aux côtés de la Coordination rurale d’Ariège, assez singulière ici (issue directement et depuis quelques mois de la FDSEA) mais nous ne faisons pas de déni. Nous connaissons son histoire, son absence de cohérence et son hétérogénéité territoriale, mais aussi ses accointances avec l’extrême droite. Nous savons aussi ses discours et méthodes : le culte de la force, le repli identitaire, une vision viriliste, des tendances xénophobes, la victimisation des campagnes et une approche libérale marquée par le refus de la régulation étatique, tout en prônant un ultra-protectionnisme.

Pour autant, il est essentiel d’éviter les interprétations simplistes et binaires. Tous les adhérent·es ou sympathisant·es de la Coordination rurale, loin s’en faut, n’adhèrent pas aux idéologies d’extrême droite. […] Les luttes ponctuelles communes entre la CR et la Conf’ sont à la fois le produit d’une base matérielle commune de plus en plus difficile pour les paysan·nes et d’une prise de conscience partielle d’intérêts de classe partagés. Mais ceci n’occulte pas les rapports de classes importants au sein même du monde agricole, en lien aussi avec les salarié·es agricoles.

Nous avons choisi, et c’est sûrement assez radical, d’aller défendre un·e paysan·ne, qu’importe ses idées ou celles de son syndicat, parce qu’à ce moment-là, c’est effectivement notre métier et des voisin·es qu’on défend. Dans l’urgence mais aussi très consciemment, nous avons choisi de parler aux gens qui ne pensent pas comme nous, pas à ceux qui théorisent et diffusent la haine, mais à ceux et celles qui parfois se laissent tenter par des discours simplistes. Parler sans jamais renier ses idées, sans rien lâcher, mais écouter et maintenir un dialogue. Et parfaitement conscients des luttes de classe, économiques, sociales et environnementales à continuer de mener.

Laurence Marandola, paysanne en Ariège, Confédération paysanne


Pays basque. Se retirer du blocage

J’ai longtemps cru aux luttes et mouvements collectifs, sans étiquettes syndicales ni politiques, en étant convaincue qu’ensemble on est plus forts. Mais après avoir passé une soirée sur le blocage de Briscous (64) avec d’autres paysans aux bonnets jaunes, je me suis sérieusement demandé quel est l’intérêt de défendre quelques idées communes alors que nous sommes si opposé·es sur le fond finalement. Est-il sain de faire une réunion avec un·e collègue qui est certes contre l’obligation vaccinale mais qui, par ailleurs, méprise l’écologie ou se plaint de l’arrivée d’étrangers dans son village ? J’ai préféré me retirer du blocage, tenu en majorité par la CR, faute de discussions constructives et de directions communes. Des échanges et du collectif oui, mais pas à tout prix ! Cela ne nous empêche pas de mener la résistance face à la violence de l’État contre les paysan·nes, les mesures sanitaires mortifères et le désastre du libre-échange.

L., paysanne, le 13 décembre


Lot-et-Garonne. La tête trop pleine

Je suis paysan-boulanger dans le Lot-et-Garonne, à la Conf’. Pour moi il est inadmissible d’abattre un troupeau entier pour une vache malade, on marche sur la tête. Ça veut dire qu’on est prêt à sacrifier des bêtes, et des gens, pour le commerce. Des générations de travail d’éleveur·euses avec leur propre génétique, à être proches des animaux, à les soigner tous les jours, leur parler, les faire vêler, les traire, les sortir. Les tuer sans vraie raison valable, c’est « flinguer » des vies d’hommes et femmes qui vivent de leurs métiers. […] Le 23 décembre 2025, avec les copains syndiqués nous avons bloqué la RN21 à Villeneuve-sur-Lot et ralenti un rond-point. Nous avons créé un marché sauvage de Noël pour l’occasion avec plein de bon produits que nous produisons ! Je ressentais déjà depuis plusieurs jours ma colère monter, cette incapacité à pouvoir faire quelque chose, les suicides des collègues paysan·nes, une réponse démesurée de l’État pour exterminer nos animaux. Je me suis senti faible et vacillant avec la tête trop pleine… il fallait faire quelque chose, canaliser cette colère.

Gabriel


Aude. Tracteurs à paillettes

17 décembre 2025 : Rendez-vous au péage Croix Sud à Narbonne, ça fume déjà. La décision a été prise que tous les convois, partis de plusieurs lieux de l’Aude, convergent et se retrouvent sur l’autoroute vers Carcassonne. J’embarque avec Muriel et Yohan qui sont à la Conf’.

Une ligne de pick-up prend la largeur de l’autoroute juste devant nous, c’est très étrange, dans la petite voiture bleue de Muriel, de rouler à vingt à l’heure entre ces grosses bagnoles remplies d’hommes, au volant, sur les sièges passagers, sur les plateformes arrières.

Je dis que ce genre de voitures, ça me fait penser aux films d’horreur américains caricaturant les rednecks. Yohan dit que dans les films d’horreur français, les ruraux transformés en dégénérés congénitaux, french rednecks, roulent plutôt dans des petites voitures bleues. On rigole. On est tous·tes le redneck de quelqu’un·e.

Au bout de trois heures de route, on arrive sur le tronçon d’autoroute où se rejoignent tous les convois. On se gare et on arrive au cœur du rassemblement. On marche sur l’autoroute où plus rien ne roule, ça donne envie d’imaginer une grande fête colorée vivante et joyeuse de reprise de terrain. Y danser, virevolter, chanter, y habiter.

Au cœur du rassemblement s’allument des feux. De pneus – fumée noire signe de colère, de bois – fumée grise signe de grillades. Des tables sont improvisées sur des roues de tracteurs, il y a du fromage, du pain, des fruits, du vin. Sur le pont et d’un côté du terre-plein de l’autoroute, les drapeaux de la Conf’. De l’autre côté, la CR. On sent qu’on se regarde du coin de l’œil. Mais tout le monde est là. Et puis un drapeau arc-en-ciel avec l’écriture « peace » en blanc au milieu. Mon imagination repart : des drapeaux arc-en-ciel, LGBTQIA+ partout, de la couleur, sur les corps et dans les cœurs, et puis comme dans les manifs de zones à défendre, des constructions géantes de salamandres, d’oiseaux, sur cet espace repris, des prises de paroles multiples et à l’image de toutes les luttes.

Plus habituée aux manifestations sociales, syndicales, générales qu’aux manifestations d’agriculteurices, j’ai découvert là cette incroyable expérience d’absence totale de CRS autour de la manifestation. Pas de centaure, pas de camions à eau, pas de robocops, pas de grilles, alors que la dimension du blocage économique et des actions enclenchées est bien plus vaste que dans les manifestations familiales en centre-ville, où les personnes se retrouvent gazées, nassées, violentées, agressées. Ici, au milieu de l’autoroute, reprise, occupée, bloquée, il n’y a autour de nous que les paysages habituels de bord d’autoroute. Alors mon imagination bien lancée continue à me raconter : ici on pourrait au milieu des tracteurs inscrire toutes les luttes qui racontent toutes la même histoire, la destruction du vivant par le patriarcapitalisme ! Au milieu des tracteurs qui nous protègent tous·tes, vas-y, essaie de nasser des tracteurs pour voir ! On pourrait faire des cortèges antifascistes queer féministes et dire tout notre soutien à la cause paysanne pour grossir ses rangs. Et puis on serait ensemble là, et on irait ensemble ailleurs, tracteurs et paillettes, dans toutes les revendications, en force, en nombre, en joie de lutte, en puissance. Tous.tes ensemble, tous.tes ensemble, ouè, ouè !

Audrey Loiseau

Propos recueillis par Chispa

  1. Éleveur du Tarn-et-Garonne et porte-parole de la CR82, reconnu coupable de harcèlement contre le maire de son village après avoir déposé un cochon mort dans son bureau.