Numéro 18 (été 2025)

Des trains gratuits, pas des applis !

Suite à notre première occupation au siège de la Région Occitanie il y a un an, nous avons décidé de poursuivre la contestation de Fairtiq. Pour rappel, Fairtiq est une application de billetterie sur smartphone, donnant accès à des réductions massives sur les trajets de TER ou de car Lio en échange de la géolocalisation et du prélèvement automatique. Plus besoin de prendre un billet : l’application enregistre la gare où on monte, celle où on descend, puis nous débite le prix du voyage. Au fil des trajets, le prix diminue, et au bout de dix voyages dans le même mois, on ne paie plus rien. En creusant le sujet, nous avons eu confirmation que le choix de ce dispositif par la Région (« pour challenger les prix », dixit Simon Viguer, proche conseiller de Carole Delga) s’inscrit dans un mouvement délibéré de suppression des cartes de fidélité, et de marginalisation des guichets de gare.

Le 23 janvier 2025, des groupes se forment dans les TER de Narbonne, Rodez, Auch et Foix, direction Toulouse. Dans un des trains, une malheureuse traîne son smartphone au bout d’une chaîne d’acier rivée à sa cheville : elle parcourt les wagons en expliquant qu’elle souffre, mais qu’elle ne peut pas se passer de l’objet qui la fait souffrir. Ses soupirs et lamentations éveillent l’attention des passagers ; des voyageuses rient, d’autres s’exaspèrent ; les cœurs s’ouvrent et nombreux sont ceux qui déplorent les dégâts du numérique. Des tracts à propos de Fairtiq sont distribués et entraînent maintes discussions. En gare de Matabiau, nous nous rendons tous ensemble aux derniers guichets, pour parler des conséquences de leur fermeture avec des salariées de la SNCF. Les vigiles sont moins accueillants : « Interdit de chanter dans la gare, c’est un lieu privé, ici ». Pas de bol pour le règlement, nous avons quelques goguettes anti-numériques bien senties et des voix qui portent.

Arrivés à l’Hôtel de Région, nous envahissons les halls d’entrée et sommes tous reçus à l’improviste par Simon Viguer et Pierre Juston (chargé des questions d’éducation). Nous leur exposons nos revendications : suspension de Fairtiq ; les mêmes réductions pour tout le monde, avec ou sans smartphone ; des guichets ouverts dans toutes les gares. Les deux membres de l’exécutif régional masquent mal leur stupéfaction. Eux ne pensent pas contribuer, par leur politique, au mouvement de numérisation de la société, « nous ne faisons qu’accompagner le mouvement ». Des constats de la neurologue Servane Mouton, qui parle dans un rapport officiel de désastre sanitaire lié à l’usage permanent du smartphone, notamment pour les plus jeunes (généralisation des troubles visuels, aggravation des pathologies de la sédentarité, altérations du sommeil, multiplication des symptômes d’inattention, d’hyperactivité et d’impulsivité)1, ils n’ont qu’une lointaine idée. Du livre Génération anxieuse, qui établit que le taux de dépressions chez les jeunes Américains a doublé depuis l’apparition du smartphone2, ils n’ont pas entendu parler ou ne font pas le lien avec leur parti pris pro-technologie.

Depuis janvier, des articles de presse et des émissions de radio évoquent le conflit autour de Fairtiq. En mai, nous avons envahi les Maisons de Région de Montauban et Foix, pour nous rappeler au bon souvenir de Mme Delga et son équipe. Notre campagne va se poursuivre.

Collectif Écran total

  1. Servane Mouton, Écrans, un désastre sanitaire, Tracts Gallimard, 2025.
  2. Jonathan Haidt, Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes, Les Arènes, 2025.