Numéro 20 (hiver 2026)

Poussées à l’exil

Succès pour Darmanin, Le Pen et leurs ami·es qui parlent de « remigration » : maintenant, des musulman·es né·es en France quittent le pays. Nous avons rencontré Amel et Samia en novembre à Limoges lors d’une conférence sur l’islamophobie coorganisée par le cercle Gramsci et Limousin Palestine solidarité. Diplômées, à bientôt 30 ans, elles décrivent une vie quotidienne marquée par une ségrégation spatiale de fait et un racisme en nette augmentation qui les conduit à préparer l’exil, pour que leurs enfants ne vivent pas la même chose.
desssin d'une personne voilée, sans visage, au milieu d'ombres noires

Amel, 29 ans: « Je suis forcée à quitter mon pays »

« Mes parents sont tous les deux issus de l’immigration, d’Algérie et du Maroc, et ont été naturalisés très tôt. J’ai fait des études de droit et sciences politiques, à Limoges, Lyon et Paris. Je suis de classe moyenne, on a toujours vécu en pavillon, mes frères et sœurs sont aussi très diplômés et ont des professions confortables. Je suis maintenant agent contractuel pour le ministère de l’Intérieur, à Paris. De base, je voulais passer les concours de la fonction publique et faire carrière dans la diplomatie pour la France mais j’ai complètement changé d’avis.

J’ai fait l’objet, même à l’université, de certaines stigmatisations. Ça peut être tout bête, un professeur qui va faire une blague sur le fait que je sois assise à l’extrême droite de l’amphi et tout l’amphi qui rigole alors que par ailleurs je suis major de la promo. Une professeur m’a visée en disant : « Évidemment, si ces demoiselles respectaient la laïcité, elles ne se présenteraient pas habillées d’une telle façon ».

J’avais contacté le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) il y a sept ans, parce qu’on m’avait refusé l’entrée dans un restaurant à Marseille. Le portier m’avait dit : « Malheureusement, c’est les consignes du gérant, de ne pas laisser des femmes musulmanes d’apparence rentrer. » C’est le genre d’histoires qu’on voit beaucoup sur TikTok : des femmes qui ont un signe ostensible de la religion musulmane et à qui on refuse des entrées. Le CCIF m’avait répondu qu’ils avaient tellement de sollicitations qu’ils ne pourraient pas s’occuper de ma situation, qu’ils se concentraient sur les cas les plus graves.

Santé mentale

Les dernières agressions, à Limoges en 2025, c’est une personne qui passe en voiture en me disant « grosse connasse, rentre chez toi » et autres insultes alors que je traverse au passage piéton. Des fois, c’est difficile de parler d’islamophobie, surtout quand on est une femme, qu’on est racisée et qu’on a un signe ostensible, parce qu’en fait c’est une intersectionnalité. Lors d’une deuxième agression, également à Limoges en 2025, je me fais attraper par le bras d’une façon superviolente, par un monsieur à la station-service du Leclerc de Limoges Nord. Il me dit : « Quand tu mettais ton essence, je t’ai vue, t’as sorti ton téléphone ». Je lui dis : « Déjà vous lâchez mon bras, monsieur. Vous pouvez me faire la remarque, mais juste là vous être en train de serrer mon bras donc vous le lâchez. » Il me lâche en déversant un mélange de sexisme et de racisme, et ça devient compliqué en tant que victime de décrypter. Sur le moment, je ne sais pas si ce monsieur m’attrape par le bras parce qu’il se dit « c’est une femme, c’est ok », ou « elle est racisée, c’est ok », ou « elle a un signe ostensible, c’est ok ». Je suis en état de sidération.

Maintenant que le CCIF a été dissous, il n’y a même plus cette possibilité de saisir une association qui nous aide. C’est encore pire. Je n’ai rien fait après cette agression parce que je ne sais même pas quoi faire. Il y a un sentiment d’impuissance.

J’essaye d’avoir une hygiène numérique, parce qu’à chaque fois que j’ouvre les réseaux sociaux, les médias, je vais minimum entendre parler une fois soit d’islam, soit des musulmans, soit du terrorisme. Le climat est très très pesant pour la communauté musulmane aujourd’hui. J’ai l’impression d’être victime, mais d’être accusée. C’est super troublant. C’est déchirant de l’intérieur.

On m’enlève mon humanité, on sous-entend que c’est parce que j’ai une foi qui est similaire (ou peut-être même pas, parce que personnellement je ne les considère pas de ma religion) à toutes les personnes qui commettent des atrocités au nom de Dieu. On m’enlève même le droit de me mettre en deuil national quand il y a quelque chose qui se passe de la sorte. On me demande de me justifier sur quelque chose qui pour moi n’a rien à voir avec ma personne, ou avec ma foi, ou avec ma conception de la vie. Donc l’islamophobie est vraiment devenue un problème de santé mentale, je la vis comme ça.

Fuite des cerveaux

L’État ne veut pas reconnaître officiellement qu’il y a des actes islamophobes au même titre qu’il y a des actes antisémites en France. Je trouve ça très grave que ce ne soit pas pris autant au sérieux. On l’a vu dans l’histoire : ça commence par des petits gestes et on en arrive à des plaies dans la société, comme l’antisémitisme qui aujourd’hui est très ancré. Je n’ai pas envie que l’histoire de la France se répète. Je trouve ça dommage qu’on ne se serve pas du passé pour agir de façon intransigeante, pour ne pas arriver à des choses d’ampleur. Plein de gens nous disent : « On ne peut pas comparer l’islamophobie à l’antisémitisme. » Pourquoi attendre les drames ? Les racines sont les mêmes : des gens persécutés pour leur religion. Je n’ai pas envie qu’on arrive à un comparatif des deux. Je lance l’alarme parce qu’on est exactement sur les mêmes schémas.

Ils ne se rendent pas compte du mal qu’ils font à une partie de la population française aujourd’hui, qui ne pense qu’à une chose. J’en parle autour de moi et c’est dramatique ce qui est en train de se passer : il va y avoir une fuite des cerveaux, clairement. Dès que les finances le permettent, j’entends tous les jours autour de moi des gens me dire qu’il y aura une expatriation. Et faire fuir des personnes qui sont profondément françaises, – puisque moi je me considère comme profondément française, c’est la culture majoritaire dans toutes mes habitudes de vie, dans ma façon d’être et de penser -, pour moi, c’est très triste. C’est dramatique. Ils ne se rendent pas compte qu’ils poussent à l’exil des personnes qui n’y arrivent plus, qui suffoquent, en France.

Mes frères et sœurs disent : « Il est hors de question que mon fils grandisse dans ce climat ». Je ne considère pas avoir grandi dans ce climat. Il y a eu une amplification, les médias se sont droitisés. On appréhende énormément les prochaines élections présidentielles. Il faut un bouc-émissaire, tout le monde sait qu’il a été trouvé. La communauté musulmane a bon dos. Je pense que les prochaines élections vont se jouer sur cela.

« Faire du muslim »

Quand un ancien journaliste de Cnews raconte [dans « Complément d’enquête », le 27 novembre 2025 sur France 2, ndlr] que son rédacteur en chef lui dit « on va faire que du muslim, muslim, muslim », ça me choque. Je ne comprends pas qu’on tolère cette industrie qui crée de la division dans la société et monte les gens les uns contre les autres.

Quand on parle de lutter contre la radicalisation, contre le terrorisme, commençons par les fondements. Évitons au maximum d’attiser la haine. Il y a une passivité totale de l’État sur le sujet des médias et, derrière, des victimes pas du tout prises en compte. Pour moi, la conséquence, c’est que je partirai d’ici. C’est très dommage, je ne le dis pas avec légèreté, j’ai le cœur serré. Je suis forcée, pour moi, à quitter mon pays.

D’autres vous diront : « Faut garder sa religion en privé ». C’est une grosse hypocrisie. Que j’aie un vêtement avec un signe ostensible ou pas, j’ai une certaine couleur de peau, un prénom à consonance arabe, donc de toute façon on m’y assimile. »


étudiante voilée dans un amphi qui se met la main sur le visage et qui a l'air désespérée

Samia, 28 ans : « Pourquoi rester ici, pourquoi subir ça ? »

« J’ai travaillé au CHU de Limoges de 2021 à 2024. J’avais réfléchi à la possibilité de juste avoir un couvre-chef ou un calot chirurgical. Une interne venait de Toulouse, où elle avait pu porter un turban sur la tête. À Limoges, la direction le lui a interdit. Elle a mis un calot chirurgical. Suite à cela on a tous reçu un mail de la direction disant que les calots chirurgicaux étaient interdits en dehors du bloc opératoire. Cette consigne est arrivée uniquement parce que son calot était perçu comme un voile.

Si aujourd’hui je suis infirmière à domicile et non plus au CHU, c’est uniquement parce que le voile est interdit à l’hôpital public. J’aime beaucoup moins le domicile, où tout est très routinier. Je préfère largement la tension de l’hôpital, les urgences, les gros troubles de santé… C’est un métier passion. Mes collègues s’étonnaient que je parte. Je ne leur ai jamais donné la vraie raison. J’adore l’hôpital, ça me brise le cœur de ne plus y aller, mais j’ai l’impression de ne pas pouvoir être moi-même. Le voile fait partie de moi. À devoir le retirer, j’avais l’impression d’être hypocrite vis-à-vis de ma religion, je me sentais hyper mal. Si demain je pouvais retourner à l’hôpital juste avec un bonnet, même payée mille euros de moins, j’y retournerais en courant.

« Ils font un peu peur »

En 2024-2025 j’ai mis huit mois à trouver un travail en libéral. Je me demande toujours si je suis refusée à cause du voile. J’ai un bon profil, je suis dynamique, l’entretien se passe toujours bien. Sauf que souvent les employeurs « préfèrent quelqu’un d’autre » sans donner la raison. Quand j’ai demandé, on m’a dit : « Avec le voile, ça va être compliqué pour les patients. Ils m’ont dit que si je te prenais ils changeraient de cabinet. »

Limite je comprends les cabinets. La dernière fois j’ai fait un entretien à Isle [à côté de Limoges], et à leur place j’aurais fait le même choix. Si l’autre candidate a le même profil, à choisir on préfère quelqu’un qui n’est pas voilé. Et qui n’est pas maghrébine. Parce que ce sont des personnes âgées, à Isle, peut-être un peu bourgeoises. Ça perturbe un peu les papis et mamies. Là où je travaille aujourd’hui ils ont eu du mal à m’accepter. Maintenant ça se passe hyper bien, je les sens plus ouverts. Ils disent : « Au début quand vous êtes arrivée, on avait un peu peur mais maintenant on vous connaît. » On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Et si on regarde trop certaines chaînes d’info, on a peur.

Quand je ne trouvais pas de travail, j’ai commencé à chercher dans la vente, le ménage. Ça m’a fait de la peine, avec un diplôme d’infirmière, de devoir possiblement me retrouver à faire le ménage.

Ça fait plus de dix ans que j’ai le voile. Je l’ai mis quand j’ai eu le bac. C’était assez violent, déjà dans ma famille parce que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ça n’a pas été accepté. Malheureusement, plein de musulmans regardent aussi les chaînes d’info et eux-mêmes tombent dans la propagande « le voile c’est pas bien ». Mon grand-père est venu dans les années 1960. Pour lui, « on n’est pas chez nous, on s’intègre, il ne faut pas qu’on nous voie. » Il m’a dit : « Tu te crois en Syrie ? Tu es en France, tu fais comme les Français. Faut pas qu’on montre qu’on est différents. Si t’es pas contente, t’as qu’à aller vivre au bled ». Il m’a virée de chez lui.

Ma mère a été très partagée entre la tristesse que je mette le voile et la joie que j’aie le bac avec mention. C’était paradoxal. Elle m’a fait la gueule pendant un moment. Ma famille m’a posé plein de questions, m’a demandé si j’étais extrémiste, si je parlais avec un homme qui m’avait forcée à me voiler. Et beaucoup de musulmans qui ne sont pas contre le voile me disaient : « Tu ne vas jamais trouver de travail, tu vas finir au RSA. »

Des lasers dans les yeux

Le tournant, ça a été 2015. Janvier. J’étais à la fac de lettres de Limoges. Après les attentats, il y avait tout un mur avec les hommages à Charlie Hebdo. Quand je suis entrée, tout le monde s’est arrêté de parler. Tout le monde m’a regardée. J’avais l’impression que j’étais personnellement accusée des attentats. Vraiment, c’était violent. Dans les cours qui parlaient de liberté d’expression, les profs à chaque fois me regardaient droit dans les yeux.

Après, dans la rue et les transports en commun, les gens me disaient « On est en France ici, pourquoi vous avez fait ça à Charlie Hebdo ? » J’ai eu de la chance, je n’ai jamais eu d’agression physique. Mais des remarques tellement quotidiennes que je ne faisais plus attention. C’était les personnes avec qui j’étais qui me le faisaient remarquer. « Wah ! La personne elle t’a regardée hyper mal ! »

Les agressions verbales, ça va dépendre d’où je vais, et de la situation médiatique. Typiquement quand il y a des attentats, il y a un pic. Quand on parle de l’Iran, on va beaucoup me dire : « Les femmes en Iran se battent pour l’enlever, et toi t’es là et tu le mets ! » Je réponds : « Ben oui justement, c’est la liberté, c’est le même sujet normalement ! »

Ça dépend surtout de l’endroit où je vais. C’est pour ça que je ne vais pas partout. Si on va au festival de la châtaigne en plein milieu de la Corrèze, on va avoir beaucoup de remarques. Les gens n’ont pas l’habitude de voir des personnes comme moi là-bas. Ils disent en gros : « Même ici ils viennent nous déranger ! » J’aime bien les endroits un peu ruraux mais je m’empêche d’y aller parce que je sais que je ne suis pas bienvenue.

Les restos traditionnels, j’évite, aussi. J’ai toujours une amie qui va me dire : « Cette personne te fixe ». À la table d’à côté, le papi et la mamie qui me fixent pendant une heure et demie avec un regard noir comme s’ils allaient me tuer avec des lasers dans les yeux.

C’est un peu triste parce que je m’empêche de faire des trucs. À des moments, j’ai beaucoup de courage et très envie, je me dis : « Si, j’y vais ! Je m’en fiche si j’ai des regards ! » Mais parfois on est moins courageux. Une fois, je suis partie à Madrid, et un couple de personnes âgées m’a souri dans la rue. Ça m’a marquée parce que ça ne m’arrive jamais ici.

En hiver, tout le monde est en manteau, bonnet, cagoule, ça ne se voit pas trop. En été quand tu as une longue robe noire alors que tout le monde est habillé court, ça se voit et c’est toujours l’explosion des remarques et des insultes.

On m’a déjà craché dessus aussi. Enfin pas sur moi mais devant moi. Quand les gens m’insultent je ne réponds pas, je passe mon chemin, c’est tout.

Méconnaissance de l’islam

Les mêmes sujets reviennent toujours, « Faut être libre ». Ce qui me heurte le plus ce sont les visages de dégoût, les gens qui ne viennent pas nous parler comme si on n’était pas des humains. Les « Ah beurk c’est vraiment dégueulasse, ça ! » qui me sont adressés. Je m’habille juste un peu long, c’est tout !

Pendant ma dernière année au CHU, en 2024, j’en ai eu marre d’éviter ces sujets. Je me suis dit : autant en parler. Même si les gens ne voient pas que tu as un voile, tu es une Maghrébine, tout le monde t’associe à l’islam. Il y a eu une libération de la parole d’extrême droite qui m’a choquée avec la dissolution de l’Assemblée nationale et l’arrivée du RN en tête. C’était vraiment « open ». J’ai commencé à dire à des collègues : « Je suis une personne que tu aimes bien, et je suis voilée ». Il y en a plein que ça a hyper étonnés. Ils disaient : « Mais pourtant t’as du caractère, t’es intelligente, t’es cultivée et tout. – Pourquoi ? C’est pas compatible ? » J’espère à mon échelle avoir pu changer certaines mentalités.

En intérim, j’ai fait des missions dans pas mal d’établissements à Saint-Junien, Saint-Yrieix-la-Perche, Limoges, dans des Ehpad. Je n’aime pas parler de la pluie et du beau temps. Les sujets politiques, la religion, ça ne me dérange absolument pas, donc je donnais la possibilité autour de moi : « Vous ne connaissez pas l’islam donc profitez que je sois là pour poser une question si vous en avez. » Je me suis rendue compte de la méconnaissance de l’islam à un point incroyable. Je ne me permettrais pas un avis aussi tranché sur quelque chose que je connais aussi mal. Je disais à mes collègues : « Est-ce que vous vous rendez compte de l’impact de vos paroles ? Tu dis ça et derrière tu votes pour des gens qui mettent en place des lois pour m’enlever ma liberté ! Par rapport à un sujet que tu connais même pas. » Je ne sais pas si c’est propre au Limousin ou aux coins ruraux, mais c’est incroyable le nombre de préjugés que les gens ont. Il y a souvent « Le halal, c’est torturer les animaux » ou « Dans l’islam, ce sont les petits garçons qui ont autorité dans le foyer », « Les femmes sont totalement opprimées et n’ont pas de pouvoir », « Pendant le ramadan, vous n’avez pas le droit de parler aux non-musulmans »… On a envie de rigoler, mais ça pose vraiment problème.

On n’est pas égaux

Je n’ai jamais sollicité d’organisation de défense contre l’islamophobie. Je pense que la majorité des musulmans non plus. Quand il y a une manifestation, on a peur de délégitimer la cause si on y va. Une manif à Limoges contre l’islamophobie, je n’ai pas envie que ça soit un truc où il n’y ait que des voilées ou des Arabes ou des Noir·es. Plein de gens ressentent la même chose sur la Palestine. Ils ne veulent pas que ce soit un défilé d’étrangers, et que les gens qui sont contre disent : « Regarde les Arabes, ils sont là, ils sont de sortie, ils font une manif soit pour eux soit pour leurs frères parce que c’est la Palestine ! » On a toujours l’impression, en tant que minorité, que le message sera plus respecté s’il vient de personnes blanches.

Lutter contre les attaques islamophobes, je ne l’ai jamais fait. Je ne crois pas qu’il y ait un résultat derrière. En même temps je manifeste pour la Palestine et j’essaye de faire des trucs, mais je n’ai pas d’espoir d’amélioration. Je n’ai pas forcément confiance en la justice non plus. Je pense qu’on n’est pas égaux et qu’on sera toujours traités différemment. Je me dis : « Si on ne fait que se plaindre, limite ça va empirer ». Ce n’est pas du tout la bonne solution mais c’est ce que je ressens.

Pendant le Covid au CHU, à un moment on avait le masque et une blouse sans nos noms dessus. Vu que je ne suis pas hyper typée, j’étais un peu « white passing »1. Ça se passait mieux avec les patients. Je me suis dit : « Ça serait ça la vie si je pouvais passer inaperçue ?! »

Un prix à payer

Partir ? Pendant longtemps quand on grandit en France en étant d’origine immigrée, on se dit que c’est l’eldorado. Qu’en Algérie ma famille n’était pas bien, qu’il y a la pauvreté, qu’être là c’est plus facile pour nous. J’ai toujours grandi dans l’idée que la France était mieux que tout le reste. Que, malgré l’islamophobie, « c’est soit ça, soit la pauvreté. C’est un prix à payer ». Et avec les réseaux sociaux, quand on voit les autres pays européens, les autres pays dans le monde, en Asie, etc., on se dit : « Mais en fait il n’y a pas que ça ! Il y a d’autres vies possibles ! Il y a des musulmans qui ne souffrent pas tous les jours ! »

Donc pourquoi rester ici ? Pourquoi subir ça ? Je ne l’ai pas encore fait parce que ça m’arrache le cœur, je n’ai pas envie de quitter ma famille et je n’ai pas envie de quitter la France, parce que je ne connais que ça. Mais je refuse de donner à mes enfants la même vie que celle que j’ai vécue, voire pire. Pourquoi accepter de se faire traiter comme de la merde ? Je pense que c’est ce que l’extrême droite et compagnie essayent de faire, nous rendre la vie tellement difficile qu’on finisse par partir.

Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans un endroit où ils se sentent inférieurs aux autres et qu’ils n’aient pas les mêmes chances, qu’ils soient toujours ramenés à leurs origines, que leur religion soit vue négativement.

Maintenant, ils veulent interdire le ramadan avant 16 ans. J’ai plein d’oncles et tantes qui ont des enfants au collège et qui leur disent : « Tu ne dis pas que tu fais le ramadan, ni que tu fais la prière. Si on te demande si vous avez fait des cadeaux de Noël, tu leur dis oui ». Toujours ce truc d’être obligés de se cacher parce que sinon on ne peut pas protéger nos enfants. »


Qui défend les musulman·es ?

Darmanin a dissous en 2020 le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et le Conseil d’État a validé cette décision en 2021. Organisation connue et expérimentée pour la défense des musulman·es, elle menait une riposte sérieuse dans les tribunaux et dans les médias, face aux insultes, coups et menaces. Aujourd’hui, une autodéfense subsiste, surtout sur internet, avec des collectifs comme Tajmaât.

Les rapports du CCIF étaient utilisés par le ministère de l’Intérieur, par la Commission nationale consultative des droits de l’homme ou par l’ONU. C’était la première fois qu’une association antiraciste et non-violente était dissoute. Avec cette mesure extrêmement injuste, véritable crachat sur l’idée de justice, Darmanin donnait la caution du sommet de l’État à tous les islamophobes et accentuait leur sentiment d’impunité. La haine des Arabes, installée en France depuis les massacres coloniaux et le lepénisme, se consolidait sous le macronisme.

Énorme vague

Dans la rue, ce sont des femmes voilées qui se font agresser verbalement ou arracher le voile, des hommes qui se font contrôler tous les jours. Sur internet, du harcèlement raciste au quotidien avec un vocabulaire sans cesse renouvelé. Sur le marché du travail, des discriminations systémiques. Et en 2025, des attentats meurtriers commis à la mosquée de La Grande Combe (Gard), à Puget-sur-Argens (Var) et dans une boucherie halal de Caen. Début janvier 2026, encore un meurtre très peu médiatisé, à Loire-sur-Rhône (69). Vingt secondes dans le treize heures de France Inter.

Abdelaziz Rhighi faisait partie de l’antenne des Pyrénées-Orientales d’un autre collectif, issu des luttes sociales et marqué à gauche, la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI), également dissoute par Darmanin. Il nous dit aujourd’hui : « Je vois l’orage arriver. Une énorme vague de haine contre les musulmans partout dans la société. » À Perpignan, plus grande ville dirigée par le RN, une dame condamnée pour ses actes islamophobes voit sa peine non appliquée, continuant à se promener tranquillement en insultant les musulman·es devant une école où elle a interdiction d’aller. La police la laisse faire2. Plusieurs fois poursuivi pour des actions citoyennes, Abdelaziz dénonce « la criminalisation de la solidarité antiraciste, surtout lorsqu’elle est portée par les premiers concernés. » La CRI a saisi la Cour européenne des droits de l’homme contre sa dissolution.

Surveillance des réseaux

Peu après l’interdiction du CCIF est apparu Tajmaât 3 (« assemblée » en arabe). Ce collectif, dont les membres gardent l’anonymat, recense les actes islamophobes et mène des enquêtes pour dénoncer publiquement des auteurs et autrices d’actes racistes. Tajmaât réussit souvent, avec des compétences en « osint » (« open source intelligence », travail de renseignement sur internet), à recouper nom, prénom, ville et photos sur des comptes de réseaux sociaux pour identifier des profils qui insultent et propagent la haine en se croyant anonymes.

Prenant acte de la défaillance voire de la complicité de la police – un peu comme les femmes victimes de violence qui ne croient pas que se rendre au commissariat servira à quelque chose -, Tajmaât utilise une arme qui reste disponible, celle de l’image, en « affichant » les racistes. Ils ont révélé l’existence des groupes violents « FrDeter » en 2023 : sept mille personnes dont des policiers et militaires qui s’organisaient pour des agressions racistes. À côté des grandes révélations, il y a plusieurs publications par semaine tout au long de l’année, avec des profils lambda souvent bien insérés et souriants : un barbier, un notaire, un caviste, un juriste, un pilote de ligne.

Le 3 octobre 2025, Tajmaât affiche le toulousain Francis T., cadre de l’entreprise informatique Foxit, pour de nombreux messages de haine antiarabe et antimusulmane. L’entreprise présente ses excuses. Début janvier 2026, ils remontent le fil des commentaires haineux à propos de la naissance d’un enfant nommé Zaïd à Avignon, dénonçant les sorties racistes de Laurent G., informaticien de Montady (Hérault) ou de Flo, du Bouscat (Gironde).

Le 14 janvier 2026, c’est Fabrice G., un Perpignanais serveur dans un restaurant de Collioure, qui est exposé par Tajmaât : sur Facebook sous son vrai nom il blague sur le réchauffement climatique pendant que sur X sous pseudo il appelle à créer des milices, menace de mort « les bougnoules » et évoque des moyens concrets de passage à l’acte. En vacances en Égypte au moment de ces révélations, il désactive ses comptes.

Mépris ministériel

Une des grandes contributions de Darmanin à l’islamophobie, c’est qu’aujourd’hui un groupe comme Tajmaât, malgré son expertise et les centaines de dossiers scandaleux qu’il détient, ne saisit pas la justice. Le CCIF, lui, le faisait.

« La seule voie encore insuffisamment explorée, écrit Tajmaât sur X en mai 2025, c’est l’entraide communautaire. Ce n’est pas du séparatisme comme certains aimeraient le faire croire. C’est une démarche permettant de nous élever socialement, un moyen de défendre nos droits, et à terme, de réduire drastiquement les problématiques qui nous touchent. » En avril 2025, Aurore Bergé, ministre chargée théoriquement de la lutte contre les discriminations, manifeste son mépris en « bloquant » le compte X de Tajmaât, c’est à dire en l’excluant de son champ de vision : elle ne peut plus être interpellée par lui. Très prolixe sur l’antisémitisme, elle ferme la plupart du temps les yeux sur l’islamophobie, catégorie qui pour elle n’existe pas. Pas de communiqué lorsque le 30 juin 2025 à Caen, une boucherie halal est visée par un attentat à l’explosif faisant un mort et deux blessés, pas de communiqué lorsqu’Ismaël Aali, 20 ans, est tué à Loire-sur-Rhône le 6 janvier 2026 et que l’enquête est ouverte pour meurtre raciste. Mais un communiqué rapidement posté dès qu’elle croit qu’une boulangerie à Strasbourg a été visée par un acte antisémite (avant de reconnaître son erreur) en avril 2025.

Micro-agressions

Il n’y a pas d’assassinats racistes tous les jours mais il y a des insultes et des micro-agressions tous les jours. Fin octobre, un groupe d’étudiant·es en sociologie de l’université de Limoges a séjourné une semaine dans la petite ville haute-viennoise d’Eymoutiers pour un travail de terrain. Parmi elles, deux étudiantes voilées. Elles ont subi à deux reprises des interpellations agressives : une fois sur le marché par des personnes « qui se situent plutôt à gauche » selon leur professeur, et qui leur ont fait part de leurs injonctions contre le voile au nom de l’émancipation. Une deuxième fois au supermarché avec un « C’est dommage, tu es jolie, pourquoi tu portes ça ? » (argumentation qu’on trouvait dans la propagande du bureau d’action psychologique de l’armée française pendant la guerre d’Algérie), et la menace : « Bientôt vous n’aurez plus le droit » (de porter un voile).

Quoi de plus logique, quand le ministre de l’Intérieur Retailleau scande « À bas le voile ! » devant deux mille personnes au palais des sports de Paris (en mars 2025), que les pulsions racistes s’épanouissent pleinement ?

Si, dans certaines universités, quartiers et villes, elles peuvent vivre plus tranquillement, l’ambiance dans les petits villages est souvent très raide pour les femmes voilées. La prof de sociologie remarque que, même si Eymoutiers accueille des demandeurs d’asile et qu’une partie de la population « est de gauche », une forte ségrégation existe dans la petite ville, avec des rues et des espaces où les personnes racisées, voilées ou non, se rendent en réalité très peu.

L’obsession islamophobe s’aggrave dans certains milieux, comme chez les « républicains », qui ont proposé une loi le 22 janvier pour proscrire à tout parent « d’imposer à sa fille mineure, ou de l’autoriser, à porter, dans l’espace public, une tenue destinée à dissimuler sa chevelure. »

Yann Bureller / illustrations : Ninon Scotto di Uccio

  1. Le fait de passer pour blanche
  2. « À Perpignan, une retraitée bien connue de la police terrorise les femmes musulmanes », Mediapart, 12 mars 2025.
  3. tajmaat-service.com