Perpignan. Aide aux étranger·es : s’accrocher au droit
Repas, café, discussions intenses : dans le quartier populaire du Vernet, l’association Germa (frère, en catalan) sait recevoir. Très attachée à la lutte juridique sur le droit des étranger·es, la structure est synonyme d’espoir, de lutte et de rigueur. Rencontre avec sa présidente et fondatrice, Timéa.

Qu’est-ce qui t’a amenée à créer cette association ?
Je suis travailleuse sociale, éducatrice spécialisée. Je ne suis pas juriste mais j’ai fait des formations avec le Gisti à Paris pendant deux ans. Je travaille avec un très bon réseau d’avocats en droit des étrangers et en droit d’asile, qui participent aux victoires de l’asso depuis 2012.
Ça me branche de faire reconnaître des persécutions, d’expliquer les tortures qu’ont vécues les gens, et de tenter de comprendre tout ça, depuis un pays qui n’est pas en guerre.
J’ai eu une mauvaise expérience en Centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (Cada). J’y ai vu des choses dégueulasses. Alors j’ai renoncé à la paye et au cadre institutionnel, pour être un peu plus libre. Et étant donné les compétences que j’avais, j’ai commencé à former des copain·es au Secours pop de la fédé des PO (Pyrénées-Orientales) en tant que bénévole.
Puis là aussi ils et elles ont commencé à flipper car la politique entretient une confusion entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas : pour elles et eux ça devenait dangereux d’héberger les familles sans papiers, ce qui n’était absolument pas le cas, et quand il y a eu un changement de direction, ils nous ont demandé d’arrêter. Sauf qu’on voulait pas, et on a continué comme on a pu, en montant Germa.
En quoi, politiquement, vous distinguez-vous d’autres assos ?
On est une association apartisane, avec des bénévoles de diverses opinions politiques. On ne se concentre « que » sur le droit, dont on constate le recul et que tous les partis politiques depuis Mitterrand ont contribué à détricoter. À la différence d’assos qui appellent à faire des manifs pour la régularisation de tous les sans papiers, nous, on n’entraîne pas des copain·es étranger·es là-dedans. On n’a rien contre, mais ça expose l’asso et surtout ça les expose elleux dangereusement à des problèmes de régularisation, des pressions administratives. On passe déjà pour des marginaux utopistes qui ne voient pas que « les étrangers amènent terrorisme et délinquance ». L’idée c’est de se faire discret·es, de travailler et de gagner là où on peut.
L’objectif de l’asso dans un contexte où l’extrême droite est de plus en plus importante, ce n’est pas d’essayer de convaincre la préfecture qu’il faut régulariser les gens, mais de passer par le tribunal qui va enjoindre la préfecture à régulariser. Au tribunal, on arrive à gagner. On préfère rester sur les faits. On voit que la préfecture des PO se met en situation d’illégalité sur un certain nombre de sujets, comme en ne régularisant pas les gens qui le devraient et en leur mettant des OQTF (obligations de quitter le territoire).
Sens-tu une forme de pression ou de répression venant des institutions au quotidien ?
La répression c’est les copain·es étranger·es qui la subissent ! Nous on est au stade des pressions. En octobre 2025, je me suis retrouvée en garde à vue dans les locaux de la Police aux frontières (PAF), accusée d’« aide au maintien des personnes en situation irrégulière sur le territoire », soit le fait d’aider des gens à rester en France. Mais puisque la liberté associative et le principe de fraternité sont reconnus par le Conseil constitutionnel depuis que Cédric Herrou a eu gain de cause en juillet 2018, le procureur m’a laissée repartir après dix heures de garde à vue.
À la PAF, on nous a aussi demandé : « Comment êtes vous sûre que Germa n’aide pas aussi des terroristes ? » J’ai répondu qu’on se prend dans les bras entre hommes et femmes, qu’on se soutient entre chrétien·nes, musulman·es, athées, juif·ves, animistes, qu’on écoute de la musique. Les terroristes, ils resteraient pas deux minutes vu le melting-pot et l’ambiance ici !
En même temps, il y avait une perquisition à mon domicile et à l’asso. On leur a dit qu’on faisait de l’humanitaire et de la fraternité. Et que ça c’était tout à fait considéré et protégé par les lois de notre pays, au même titre que la dignité, l’égalité et la liberté qui font partie des valeurs de la République inscrites dans la constitution. Quand on est travailleur·euse sociale et qu’on voit des personnes en situation de vulnérabilité, on pense à ça avant leur situation administrative. Et j’aime bien rappeler qu’un sans-papier n’est qu’un futur régularisé.
Tu penses que quelqu’un t’a dénoncée ?
Les flics m’ont dit que c’était à l’initiative de la préfecture et du foyer de l’Institut départemental de l’enfance et de l’adolescence (Idea), qui accueille des enfants placés par l’aide sociale. J’avais pris un avocat car je n’étais pas sûre qu’il n’y aurait pas de propos racistes contre ma personne, et c’est mieux d’entendre ça à plusieurs oreilles. Il y en a eu. Par exemple : « vous savez bien, en Afrique ils font tous des faux papiers, on achète ça sur le marché. Si on paye le maire, on a ce qu’on veut. »
En janvier 2026, c’est la CPAM des PO qui m’a demandé de fournir la liste de tous les gens que j’ai hébergés chez moi entre 2020 et 2025. On sait que les dossiers de la Sécu sont aussi transmis au ministère de l’Intérieur et à la préf. C’est un moyen d’obtenir des infos quand ils voient qu’en garde à vue ça ne donne rien. Mais la loi, c’est la loi et on n’a pas été poursuivi·es non plus.
Nous, on essaie juste de faire du droit et de dénoncer son irrespect par l’État, comme c’est le cas à Perpignan.
Aurais-tu un exemple de ces pratiques illégales ?
Certes les sans-papiers n’ont pas accès à la résidence sociale (HLM, etc.), mais la loi indique que l’accueil est inconditionnel en centre d’hébergement d’urgence, de manière égalitaire sur tout le territoire, quelle que soit la situation administrative des personnes. Donc les sans-papiers seul·es, en couple sans enfant vont peut-être trouver de l’hébergement. Mais si on appelle le 115 pour une famille, là ça ne va plus : « Allô, madame et monsieur sont albanais, lui est malade et dialysé, leurs enfants ont 10 et 2 ans, et ils n’ont aucune perspective de régularisation à court terme. » Réponse systématique : « On ne pourra pas les héberger ». Alors charge aux assos de trouver des solutions d’accueil, même si après on est convoqué·es par la police.
Cette pratique illégale est appliquée par la préfecture et la direction départementale de l’emploi du travail et des solidarités (DETS), et rend impossible d’imaginer une stabilisation.
Alors on se débrouille avec notre réseau. Il y avait une famille pakistanaise avec cinq gosses, dont un bébé, à la rue à Perpignan. Refusée dans les PO par les structures d’hébergement, on leur a trouvé un tout petit appart à Paris pendant un an, à la suite de quoi ils ont pu rentrer en hébergement SIAO (Service intégré accueil orientation). Pour les familles sans-papiers, c’est ce genre de prise en charge par l’État qui n’est pas possible dans les PO ! Et ça c’est illégal.
L’État, la préfecture et les ministères mettent la pression sur les petits organes décentralisés et sur des structures d’hébergement d’urgence pour qu’elles n’appliquent pas la loi, la DETS menace certains centres d’hébergements de leur couper les subventions d’État s’ils accueillent des familles sans-papiers.
En janvier 2025, la circulaire Retailleau1 vise à « expulser plus et régulariser moins ». Depuis quand assiste-t-on à un durcissement des lois migratoires ?
Depuis les années 1980, le droit des étrangers s’est durci, mais la loi demeure moins pourrie que la politique. Une circulaire n’a pas force de loi, on le rappelle sans cesse par le biais des avocats. Pendant plus de trente ans, il y a eu des circulaires qui favorisaient le droit des étrangèr·es et que les préfectures n’appliquaient pas. Maintenant c’est l’inverse, les agents appliquent les obstacles intimés par la circulaire. Et nous, on est là, on martèle que la loi, elle, permet de régulariser la personne dans telle ou telle situation.
La France nie l’existence des gens en les maintenant en situation irrégulière ici, en les privant de droit au travail, de droits sociaux, d’applications correctes des droits de l’enfant et de droit au logement comme dans les PO. Les familles s’adaptent tout le temps. En trois ans, certaines ont déménagé dix fois, parfois loin de l’école, chez des familles françaises, étrangères, dans des appartements toutes seules ou séparées. C’est ça que vivent les sans-papiers : la violence par la négation de leur existence.
Bien sûr, il y a des émigrations qui se passent mieux que d’autres. En obtenant un visa, on peut avoir du travail et ne jamais demander de l’aide.
Quant aux autres, même si ça va mal ici, elles ne voudront pas rentrer au pays, elles vont y retrouver les problèmes qu’elles ont fui. Elles vont juste rester là dans de mauvaises conditions, sans non plus crever de faim, mais vont finir à l’hôpital plus facilement, tomber en dépression ou éventuellement se faire du mal et finir en psychiatrie.
C’est ça, en fait, que la France produit, en ne régularisant pas. On ne quitte jamais son pays par plaisir.
Tiens, tout à l’heure, on avait un jeune au téléphone. Il est arrivé mineur en France. Il a été pris en charge par le service mineurs non accompagnés (MNA) de l’Idea, où il a gagné son premier titre de séjour. Là, il doit passer son renouvellement de carte de séjour, mais son patron n’a pas déposé la demande d’autorisation de travail. Il ne savait pas qu’il devait le faire. Et maintenant, il ne peut plus le réembaucher. Donc c’est un jeune qui est désormais sans-papiers, pour des années, juste pour un problème technique et administratif, car le patron n’a pas été accompagné par les éducateur·ices ou que le jeune n’était pas venu nous voir avant. Il vient maintenant que c’est la catastrophe. Il est stressé mais il va lui falloir une endurance de plusieurs années.
Germa fait de l’infra politique : faire régulariser le maximum de gens par le droit car leurs droits ne sont pas appliqués par l’État par négation du droit. Je m’éclate à faire ça. L’asso est super efficace et gagne plein de procédures. On aide 500 personnes, dont 250 avec qui on est en lien quotidiennement. C’est aussi une espèce de communauté vaste de gens qui se côtoient et font marcher leur réseau.
Comment financez-vous et organisez-vous tout ce travail ?
Par exemple des asso LGBT et de lutte contre le VIH qui viennent faire des permanences dans l’association nous invitent à vendre à manger pour la Marche des fiertés. On compte sur quelques fondations privées, mais rien de régulier, et on reçoit des dons sur la plateforme Hello Asso2. Il y a aussi les gens de toute l’équipe Germa qui appellent leurs frères et soeurs, leurs cousin·es, quand on manque de sous. Tout le monde est bénévole et la moitié sont des étrangèr·es, car ici on travaille pour, par et avec des personnes étrangères, régularisés ou pas. On est dans des logiques de solidarité directe comme des Guinéen·nes qui aident des Guinéen·nes. C’est pratique car iels connaissent la ville, le pays, les langues, ce qui permet d’être efficace. On peut chercher des papiers au pays, des attestations, on fait des liens avec les autorités, des avocats, des assos ou des familles par le biais des moyens numériques. Faut pas oublier qu’en demande d’asile, c’est nous les étrangers.
On met clairement les personnes étrangères en posture de prise de décision dans l’asso. Iels sont aussi membres du collège et du bureau en équité avec les personnes françaises. Elles prennent part aux décisions, aux demandes de subventions, au budget. Iels savent mieux comment ça marche, et que ce n’est pas l’État qui nous finance.
Il y en a qui n’ont jamais été scolarisé·es, surtout des femmes, qui ne savaient pas lire ou écrire leur nom il y a trois ans, à côté d’universitaires qui ont fui parce qu’iels étaient athées.
Côté français on retrouve de grandes différences d’origines sociales aussi. Réunir cette diversité-là, c’est faire une association au sens premier du terme.
Enfin, on a un rôle de formation au travail social militant, avec des stagiaires du Greta, des lycéen·nes, des futurs travailleur·euses sociales de l’Institut régional du travail social, et des étudiant·es en master de droit.
Comment vois-tu l’avenir ?
On réfléchit avec plein de gens qui ont été persécutés à la suite de choix politiques. Au début de leur engagement ils et elles ne voyaient pas que ça finirait mal. Avant d’être forcé·es de quitter leur pays, on leur disait de se méfier, ce à quoi iels répondaient qu’iels ne pouvaient pas faire autre chose que ce qu’iels étaient en train de faire. Les associations d’aide aux étrangers ont toujours été à l’avant-garde contre la montée de l’extrême droite. Et même si nos concitoyen·nes font les mauvais choix en 2027, nous on fera les bons. On est là et on restera.
Propos recueillis par Pierre Mounir / Illustration : Jeanne
- Cette circulaire donne des consignes aux préfets pour régulariser encore moins et donner encore plus d’OQTF.
- www.helloasso.com/associations/germa
