Corrèze. Où va-t-on jeter les poubelles connectées ?
Chronique proposée par le collectif Écran total, qui lutte contre la numérisation de la vie
Dans le sud de la Corrèze comme dans d’autres régions pilotes, il faudra bientôt un badge électronique pour ouvrir la benne à ordures. Le collectif citoyen Xaintrie Vallée de la Dordogne s’oppose à cette aberration, et un membre d’Écran total participant à cette lutte nous racontent pourquoi et comment.
Le « progrès » ruisselle désormais jusqu’à la communauté de communes de Xaintrie Val’Dordogne. En 2022, le conseil a voté le principe d’une mise en place de la « tarification incitative ». La TI, c’est le petit nom donné par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) au système qui facture au prorata des poubelles jetées, dans le but officiel d’en réduire le volume.
Notre collectif s’est monté début 2025 et a organisé six réunions publiques de village en village. Il a produit une brochure et recueilli 450 signatures physiques. Il est intervenu en conseil communautaire pour que les édiles aient tous les arguments. Ça n’a pas basculé dans notre sens, mais il y a quelques progrès, notamment sur la sensibilisation aux dégâts de l’électronique : son déploiement a été reporté après les élections municipales…
La TI consisterait en une double transformation. Tout d’abord, remplacer les bacs à roulettes, proches des habitations, par de gros containers situés sur les grandes routes qui seront vidés par de gros camions. Cela diviserait le nombre de containers par dix, et le volume stockable par quatre. Ce regroupement des bacs a déjà été expérimenté sur la commune de Reygades pour des raisons géographiques. Mais le but de la TI est de généraliser le dispositif à tout le territoire pour que puisse advenir la deuxième transformation : un contrôle d’accès par carte électronique afin de compter le nombre de passages puis de facturer en fonction. Une personne seule détiendrait un forfait pour 16 passages par an et payerait une taxe pour chaque passage supplémentaire. Les édiles nous ont dit qu’ils estimaient une augmentation du coût par foyer de 50 % après le passage à la TI.
Mensonges orduriers
Alors effectivement, les chiffres de l’Ademe montrent une réduction des volumes de déchets après la mise en œuvre de la TI. Mais attribuer ce succès à l’électronique est une erreur car c’est surtout la volonté et l’intention qui sont motrices. Chez nous, la campagne de sensibilisation aux biodéchets, avec la vente de composteurs à prix réduits, a déjà permis de diminuer de 20 % le volume des ordures ménagères, alors qu’aucune modification de la collecte n’a encore eu lieu. La majorité des gens joue le jeu. Se focaliser sur la frange qui ne trie pas, c’est rentrer dans une logique du bouc-émissaire dont on connaît les penchants totalitaires.
L’Ademe a distribué des subventions à notre comcom’ et l’a conseillée pour surmonter les réticences de la population1. Curieux de connaître le contenu des rapports à partir desquels les édiles ont voté, nous avons demandé à y avoir accès officiellement, sans succès pour certains, avant de se les procurer autrement pour d’autres2. Nous avons constaté que non seulement le scénario de conservation du système actuel y est plombé par des dépenses exagérées (remplacer tous les camions et tous les bacs tout de suite, en surévaluer le prix, omettre la revente possible du matériel mobile acheté pour la TI), mais le coût de mise en place de la TI est sous-estimé (omission des coûts des dépôts hors containers et des aides sociales, surestimation de la baisse des effectifs). La présentation qui a été faite aux édiles, en comparant les coûts des différents scénarios prétendument à service égal, est donc trompeuse. Nous déposerons un recours gracieux le 28 janvier, pour commencer.
C’est toujours plus cher de passer au numérique puisqu’en plus du matériel de collecte, il faut acheter cartes et badges électroniques, modules de communication GSM et logiciels qui gèrent la facturation. Par ailleurs, si économie il y avait, ce serait sur le dos des gens qui devraient assurer eux-mêmes le transport jusqu’au gros container : de 500 mètres jusqu’à trois kilomètres supplémentaires au lieu de moins de 200 mètres actuellement.
Et la TI fabriquerait de nouveaux handicaps : seraient immédiatement pénalisées celles et ceux qui ne peuvent pas stocker leurs déchets puis les transporter jusqu’au « point d’apport volontaire ». Fini l’esprit de service public. La comcom’ nous dit que le centre intercommunal d’action sociale leur viendrait en aide, mais où est le budget ? Par ailleurs, la mesure vise à faire payer plus cher les gros producteurs de déchets. Mais est-ce bien de la faute d’une personne si ses sacs poubelles s’alourdissent de couches ? Avoir des bébés et des vieux à la maison deviendrait un fardeau fiscal ! Enfin, l’introduction d’une carte électronique crée une complexité à laquelle beaucoup de gens sont réticents. L’Insee appelle cela « l’illectronisme »3.
Un non-sens environnemental
L’introduction de l’électronique dans la collecte des ordures ménagères ne peut pas être une solution car elle fait partie du problème des déchets. Rappelons que ce secteur repose sur une chaîne d’activités plus destructrices les unes que les autres : l’extraction de métaux, la fabrication de composants en Asie du Sud-Est et l’expédition des déchets électroniques au Ghana…
Quant au tri ou à l’économie circulaire, ils restent aujourd’hui utopiques : seulement 7 % des matériaux d’un produit neuf proviennent d’un produit recyclé. C’était 9 % en 2010. On produit et on achète beaucoup trop pour pouvoir tout recycler. La relocalisation de l’économie – par exemple privilégier les instruments de cuisine en bois plutôt qu’en plastique – est un principe à plus fort potentiel de réduction des déchets que le tri.
Et que dire de cette intrusion dans la vie privée des gens ? À l’instar du Linky pour notre consommation d’électricité, les poubelles connectées viennent ajouter une pierre à cet enregistrement permanent de nos comportements, ce marché global où l’humain est un produit comme un autre.
C’est d’autant plus vrai que l’installation de ce système est souvent le préambule à de nouveaux dispositifs de surveillance généralisée. À Égletons (Corrèze), les caméras envoient les images à un centre départemental qui les traite pour identifier celles et ceux qui déposent hors containers. Nos édiles, face à nos remarques, se sont défendus de vouloir installer ce type de dispositif. Des promesses à considérer avec prudence.
Comme nous l’avons constaté lors de nos échanges dans la rue, sur les marchés, dans les réunions : le problème des déchets touche les fondements de notre société capitaliste. Lutter contre la TI est une occasion de discuter de nos moyens d’agir concrètement.
Texte : Écran total / collage : Alma Sarmiento
