Numéro 23 (automne 2026)

Nos foyers sont politiques

Si toutes les personnes qui prennent soin des autres au quotidien s’arrêtent, le monde s’arrête. Ce « travail reproductif », majoritairement assuré de manière gratuite par les femmes reste invisibilisé et peu valorisé. Alors, des camarades ont monté « la Syndicale », un syndicat féministe du travail non-rémunéré pour agir face aux inégalités. Mathilde Blézat en est membre. Militante féministe, journaliste indépendante et autrice, elle en a aussi écrit le manifeste. Entretien.

Mathilde Blézat nous parle aujourd’hui de Si on s’arrête le monde s’arrête : manifeste pour la reconnaissance du travail gratuit publié aux éditions La Déferlante, en 2026.

Difficile de commencer sans définir le travail reproductif. Pourquoi avoir choisi ce terme au lieu de travail domestique par exemple ?

La notion de travail domestique était un peu trop restrictive par rapport à ce sur quoi nous voulions avancer avec la Syndicale. Le travail reproductif c’est tout ce qui permet à la vie de se maintenir, tout ce qu’on fait au quotidien pour faire en sorte que les gens aient de quoi manger, s’habiller, que les espaces de vie soient nettoyés, etc. C’est le travail domestique mais c’est aussi l’éducation, le soin. On peut même élargir au soin de la terre et des animaux, du vivant en général. Ce travail, qui est effectué principalement par des femmes, peut être gratuit ou rémunéré. Dans la société actuelle, une grande partie de ce travail est externalisé à bas coûts. Ce sont les travailleuses des crèches, des Ehpad, toutes les personnes qui font le ménage ou la livraison des repas. Ce sont des métiers qui sont très mal payés et très peu considérés. Il existe un continuum d’assignations genrées qui sous-entend, par exemple, que c’est naturel en tant que femme de savoir s’occuper d’enfants, alors on va moins les payer car on valorise moins leurs compétences.

Il y a aussi une assignation classiste et raciale. Ce sont traditionnellement les femmes des classes populaires qui font le ménage ou le service à domicile. Au début du XXème siècle, c’étaient les jeunes filles pauvres des campagnes, de Bretagne ou de Picardie. Depuis les années 1960, ce sont des femmes immigrées, issues des anciennes colonies, qui occupent majoritairement ces emplois, dans le nettoyage, la petite enfance ou qui sont aides soignantes, etc.

Ce qui se passe à l’intérieur de l’espace domestique intéresse depuis longtemps les penseuses féministes. Peux-tu nous présenter certaines réflexions, débats qui ont participé à nourrir ta pensée ?

La question du travail gratuit dans les foyers est un sujet clé du féminisme. Dès le XIXème siècle, des féministes socialistes notamment aux États-Unis ont commencé à penser à la collectivisation, en essayant de concevoir des habitats dans lesquels il y aurait une cuisine centrale, une crèche collective. Mutualiser les tâches pour se sortir de l’isolement domestique. Plus tard, dans les années 1970, il y a eu énormément de débats à ce sujet. Si je peux schématiser à grands traits : une partie des féministes marxistes disait qu’il fallait considérer le travail domestique comme un travail, revendiquer un salaire, obtenir de l’argent pour les femmes. Que cette reconnaissance-là leur permettrait d’avoir un levier de lutte et de pouvoir revendiquer « j’ai le droit de faire grève, de demander moins d’heures etc. » Du côté des matérialistes, pas mal de penseuses disaient que cela enfermerait les femmes dans les foyers. Au lieu de lutter pour le salaire, qu’il fallait lutter contre la famille hétéropatriarcale en tant que telle et refuser ce travail-là.

Le travail salarié, qui était supposé émanciper les femmes, n’a pas tenu toutes ses promesses. Si les femmes travaillent aujourd’hui massivement en France, elles font encore l’essentiel du travail reproductif…

Le travail reproductif ne peut pas disparaître, il s’ajoute au travail salarié. Si on en a les moyens, il est possible d’embaucher des personnes précaires et racisées pour faire une partie de ces tâches-là. Ou alors on le fait soi-même et c’est ce qu’on appelle la double ou triple journée.

Pour les femmes, l’arrivée d’un enfant se traduit souvent par un passage à temps partiel : elles perdent 38 % de revenus pendant les dix premières années de l’enfant, tandis que le revenu des hommes ne bouge pas. C’est ce que les sociologues appellent la « pénalité parentalité ».

Il existe des grandes enquêtes nationales sur le travail domestique1, on demande qui fait la cuisine, le ménage, combien d’heures par jour, etc. Ça marche pour les tâches que l’on peut quantifier. Ce que j’ai observé pendant les entretiens que j’ai menés, c’est qu’il peut y avoir des couples où la répartition est assez égalitaire sur ces tâches-là, mais moins sur l’organisation du quotidien, des vacances, appeler le médecin, prendre en charge la contraception, les grossesses, tout ce qu’on appelle la charge mentale. De même pour le soutien émotionnel, consoler, prendre soin des proches, soigner les relations affectives avec les autres, c’est très vaporeux et difficile à quantifier.

Est-ce que la séparation du couple hétéroconjugal soulage les femmes ?

Cette inégalité du travail reproductif continue après les séparations. Des femmes que j’ai interviewées, et qui sont en garde alternée, doivent gérer beaucoup de soin émotionnel avec leurs enfants quand elles les récupèrent, car leur père ne prend pas assez en charge ce côté-là. Sans oublier les rendez-vous médicaux, aller chez le coiffeur, gérer les poux, acheter les vêtements… Je parle aussi des femmes âgées qui s’occupent encore de leurs ex-conjoints, parce qu’ils ne savent pas faire le ménage et ont été habitués à ce qu’elles s’occupent d’eux et qui se laissent un peu dépérir. Même si ce sont des ex, elles se disent : « c’est quand même le grand-père de mes petits-enfants, le père de mes enfants, je ne peux pas le voir dans la crasse ». Il y a des enjeux affectifs très forts et c’est ce qui est compliqué. Ce sont des luttes qui se font par rapport à quelque chose qui est essentiel, qui fait la survie des personnes et en même temps qui touche nos proches.

Dessin de morceaux de corps séparés : des bras, des troncs, des bras, des formes peu définissables. Les tons des couleurs sont violet, rouge, rose et bleu

Tu choisis aussi de parler du travail reproductif effectué par les enfants, les retraitées, les personnes handis, qui sont des personnes considérées comme inactives et qui, pourtant, font largement leur part.

C’était un des axes qui me tenait le plus à cœur. Il y a un angle mort lorsqu’il est sous-entendu que les enfants et les proches vulnérables sont des fardeaux, qui nous rajoutent de la charge. En réalité, personne n’est jamais uniquement pourvoyeur·euse ou bénéficiaire des soins et des services reproductifs. On est toustes des deux côtés, on a toustes été enfants, on peut toustes devenir handicapé·es. Et aussi, on peut être mère et malade en même temps ! Ce n’est pas vrai que les personnes dites « vulnérables » ou « dépendantes », ne font pas de travail reproductif. Dès le plus jeune âge, beaucoup d’enfants s’occupent émotionnellement de leurs parents, d’une façon ou d’une autre. Surtout les filles, notamment les sœurs aînées qui gardent leurs petits frères et sœurs, qui aident aux tâches domestiques, quand les parents ont des horaires de nuit par exemple. Il y a une formation, dès le plus jeune âge, à prendre soin des autres et de la maison. Les grand-mères sont aussi mises à contribution, parfois sur-sollicitées par rapport à leur état de santé. Concernant les personnes handicapées, la société va considérer qu’une femme qui a l’AAH est inactive, mais c’est faux. Dans les statistiques nationales, on voit que les mères handicapées font autant de travail domestique que les mères valides, y compris lorsque leur conjoint est totalement valide. Sauf que l’environnement n’est pas adapté, et donc il y a une surcharge car, pour tout un tas de raisons, ça prend plus de temps de faire le travail reproductif. Ce temps-là n’est pas passé à faire des choses plaisantes, des loisirs, du temps libre ou du soin à soi-même.

Les femmes au foyer sont aussi dans la catégorie « inactive » selon l’Insee et pourtant celui-ci estime que si le travail domestique était rémunéré il représenterait 32,8 % du PIB2.

Comment a émergé l’idée de créer un syndicat ?

Cela faisait plusieurs années, qu’avec des camarades féministes, on avait envie de se pencher sur la question du travail gratuit. Et puis on s’entraidait aussi dans la vie quotidienne, sur des séparations. Par exemple, des camarades ont mené une action collective autour d’une personne qui se séparait, pour faire bloc autour d’elle et organiser la défense de ses intérêts auprès du juge aux affaires familiales, en essayant de faire reconnaître les violences conjugales qu’elle avait subies, mais aussi l’exploitation et le travail gratuit. Cela a été une manière de ne pas faire reposer le processus uniquement sur la personne concernée et son avocate, l’enquête et le recueil de témoignages ont été faits ensemble, etc. Ça a fonctionné et cela a prouvé qu’à six ou sept, on pouvait faire un peu comme des prud’hommes ou en tout cas une action syndicale. La question des séparations touche énormément de femmes qui se font vraiment avoir en termes matériels. C’est aussi dans la séparation que cela devient méga injuste, de se dire qu’on a autant trimé et qu’on n’a aucune reconnaissance.

La Syndicale a été créée en 2022 sous forme associative. On a commencé à se réunir, on a organisé des groupes de parole, réfléchi à des revendications. Par exemple : est-ce qu’il faudrait mettre en place des congés et des arrêts de travail domestique ? Des contrats au sein d’un couple ? Que ces années de travail gratuit puissent être comptabilisées dans les retraites ou l’allocation chômage ? On a aussi réfléchi à un code du travail domestique, quels seraient les articles qu’on pourrait proposer, etc. C’était à la fois pour se plier à un exercice mais c’était surtout pour pouvoir débattre de propositions politiques ou de revendications avec plein d’autres collectifs engagés, des assos, des syndicats, des collectifs féministes ou des mères.

La seconde partie du manifeste présente une boîte à outils pour lutter contre les inégalités dans le couple, le foyer ou lieu de vie. Tu y partages des conseils pratiques et concrets pour organiser la bataille syndicale au quotidien…

Pendant les entretiens, les personnes m’ont raconté les stratégies individuelles qu’elles mettent en place pour que le travail domestique soit mieux réparti, elles m’ont raconté comment elles comptent, posent leurs conditions, font grève, etc. C’est important de transmettre ces outils. Je viens du milieu de l’autodéfense et je pense que, comme dans le cas de violences, parfois on est dans un quotidien où il y a des urgences et il faut avoir des outils pour se défendre tout de suite et parfois toute seule. Mais l’idée n’est pas de rester sur des luttes individuelles, c’est bien de s’organiser avec des gens autour de nous pour répondre à nos besoins concrets. C’est pour cela que je partage aussi des outils à l’échelle micro-collective : comment monter un groupe de parole ou de soutien, lancer une mutuelle d’entraide… Se réapproprier le vocabulaire du syndicalisme de lutte, parler de grève, de sabotage, de droit de retrait dans les maisons, ça donne de la force.

Le climax de ce manifeste, c’est quand même l’ idée de grève féministe. Comment passer d’une lutte individuelle ou micro-collective à une lutte plus massive ?

En 1975, en Islande, les femmes luttaient (entre autres) pour réduire l’écart salarial. Le 24 octobre, 90 % d’entre elles ont fait grève pendant 24 heures, en refusant d’aller travailler, de faire à manger et de garder les enfants et le pays a été totalement bloqué. Plus récemment, en Argentine ou en Espagne, il y a eu de grandes grèves féministes massives autour des questions des violences sexistes et sexuelles et des féminicides. On oublie souvent que dans la grève générale traditionnelle, il y a quelqu’un qui garde les enfants à la maison pendant que les gens sont en manif ou sur les piquets de grève. La vraie grève générale, c’est la grève féministe. C’est à dire qu’on arrête tout, et comme il y a des choses qu’on ne peut pas arrêter car il y a des personnes qui ont besoin de nous pour être nourries ou soignées, on doit réfléchir à comment mener à bien la grève en s’y mettant tous et toutes collectivement. Se pose la question de mutualiser, de collectiviser, de sortir ce travail-là des foyers, en faisant par exemple des grands repas collectifs ou des gardes d’enfants sur les lieux de la grève.

On peut aussi faire grève de certaines tâches qui ne sont pas vitales immédiatement mais qui seront visibles. La politiste argentine Veronica Gago parle de grève qualitative en prenant l’exemple d’aides à domicile qui s’occupent des personnes âgées et qui, le jour de la grève, dispensent quand même les soins vitaux aux personnes (nourriture, toilette, médicaments) mais qui décident de ne pas nettoyer le salon ou la cuisine par exemple.

Là encore, on retrouve un pont entre le monde du travail rémunéré et celui du travail gratuit. Comment faire converger les luttes ?

L’idée ce n’est pas de remplacer les syndicats existants, c’est d’être à une place où il n’y a pas encore grand monde pour faire le lien entre les mouvements féministes et les syndicats traditionnels, en parlant de la question du travail gratuit, et contribuer à enrichir le mouvement social. Toustes les travailleur·euses opprimé·es peuvent converger sur la question des conditions de travail et du soin de manière générale, ce sont des thématiques fédératrices.

Tant que le système capitaliste et libéral est encore là, on peut faire des luttes et des ajustements, mais il n’y a qu’un changement de système qui permettra de vraiment abattre le système de domination. C’est la perspective révolutionnaire, mais c’est la seule solution pour un vrai changement social.

Propos recueillis par Chispa / Illustrations : Aloys


Pour des syndicales du travail reproductif, partout !

La Syndicale, syndicat féministe du travail non rémunéré, est en plein développement, les adhésions sont ouvertes !

Pour rejoindre une commission de travail, participer aux campagnes et actions ou monter un groupe près de chez vous : www.lasyndicale.fr et contact@lasyndicale.fr

  1. L’Insee estime que, en moyenne, quotidiennement, 20 % des femmes consacrent quatre heures aux tâches domestiques et 54 % accordent quatre heures aux enfants contre respectivement 10 % et 38 % des hommes, selon une enquête publiée en 2022.
  2. Enquête Insee : Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010.