L’extrême droite converge autour de la « remigration »
Déporter des millions de personnes non blanches de l’Europe vers leurs pays d’origine supposés : dans les milieux d’extrême droite, cette idée néo-nazie a le vent en poupe et contamine une partie de la sphère médiatique et politique, en France comme ailleurs.

En janvier 2025, la seconde investiture de Donald Trump marque un tournant significatif dans la politique migratoire des États-Unis. Dès son retour à la Maison-Blanche, le président américain signe plus d’une centaine de décrets visant directement les populations migrantes. Quelques mois plus tard, en mai 2025, il annonce la création d’un « office de la remigration », présenté comme une structure administrative chargée d’organiser un vaste programme de déportations massives.
Depuis, des images de l’ICE1 largement diffusées, suscitent une vive émotion à l’échelle internationale : pratiques discriminatoires, interpellations violentes et mise à mort de manifestant·es. Ces politiques suprémacistes blanches trouvent un écho favorable auprès de l’extrême droite française, qui y voit l’aboutissement concret d’un projet politique théorisé de longue date et désormais mis en œuvre de l’autre côté de l’Atlantique.
Ennemi numéro un : l’Islam
En 2014, à Paris, quelques centaines de militant·es du Bloc identitaire manifestent contre « l’islamisation ». Sur leur banderole, on peut lire : « Immigration – Islamisation – Demain la remigration ». Il s’agit de l’une des premières apparitions du terme « remigration » dans l’espace public en France. À l’origine, c’est un terme issu des sciences sociales, qui décrit différents processus de mouvements migratoires, notamment ceux ayant lieu après la Seconde Guerre mondiale : les travailleur·euses polonais·es vivant en France dans les années 1950 qui, à la suite d’accords bilatéraux entre les deux pays, sont appelés à retourner dans leur pays afin de participer à sa reconstruction, ou le départ de populations juives d’Europe vers Israël à partir de 1948 et en particulier dans les années 1970.
Pour fonder la nécessité de la « remigration », le discours fasciste s’appuie sur plusieurs postulats : une supposée corrélation entre immigration et insécurité ; l’idée d’une disparition de la « race blanche » à travers le métissage ; ainsi que le déclin des valeurs chrétiennes européennes, prétendument « remplacées » du fait d’une « islamisation » de la société. Ces éléments s’inscrivent dans des constructions complotistes, telles la théorie dite d’« Eurabia », selon laquelle des acteurs islamistes seraient engagés dans un processus « d’islamisation » du continent européen, en vue de constituer un ensemble politico-culturel englobant l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et l’Europe.
Dans cette perspective, la figure de l’ennemi intérieur se reconfigure : là où les rhétoriques antisémites visaient historiquement les populations juives, ce sont aujourd’hui majoritairement les populations arabo-musulmanes qui sont désignées.
La « remigration » ne devient que récemment un instrument sémantique réapproprié par l’extrême droite partisane. Dans les années 2000, le terme émerge dans le champ politique, repris par des formations d’extrême droite telles que le Vlaams Belang en Belgique. Plus tard en 2006, le Néerlandais Geert Wilders fonde le Partij voor de Vrijheid (PVV). À l’instar du Front national, ce parti préconise une série de politiques visant à restreindre fortement l’immigration. En 2007, le PVV présente « 18 mesures pour réellement endiguer les flux », un plan restrictif comprenant notamment l’interdiction du regroupement familial, l’instauration d’un contrat d’assimilation pour les immigré·es – dont le non-respect entraînerait l’expulsion – ainsi que la promotion de la « remigration ».
Un héritier de Maurras
Pour comprendre son usage dans le contexte français, il convient de revenir aux publications de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, notamment Le Grand remplacement publié en 2010, où il défend la thèse selon laquelle les Français·es « de souche », les « blancs », seraient en train d’être « remplacés » démographiquement par des populations issues du Maghreb et d’Afrique sub saharienne. Un racialisme social qui puise ses origines dans les complots antisémites historiques. Dans les premières pages de son livre, il déclare : « Il est pour moi bien étrange de me retrouver à Lunel pour parler du “grand remplacement”, car c’est précisément ici, il y a une quinzaine d’années, que le phénomène m’a frappé par la force de son évidence et que j’ai conçu l’expression. » Il poursuit, dans une analyse biaisée, en affirmant que « la contre-colonisation et l’immigration de masse » seraient utilisées artificiellement pour définir les mouvements migratoires qu’on observe autant en France, en Belgique, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, que « dans des pays d’Europe occidentale qui n’ont eu que brièvement et peu un empire colonial, ainsi l’Allemagne et maintenant l’Italie ; ou qui n’en ont pas eu du tout, ou pratiquement pas, comme le Danemark, la Suède ou la Norvège. » Et ainsi forger la thèse selon laquelle, s’il y a une migration issue du monde post-colonial « et le changement de population qu’elle implique », « le grand remplacement » serait quelque chose qui s’opère bien au-delà des seuls pays colonisateurs.
Ces propos sont centraux pour comprendre la pensée de Camus, car non seulement ils réécrivent l’histoire coloniale, mais ils forgent la matrice contemporaine de l’idée d’un « retour forcé » vers les pays d’origine des personnes racisées vivant en France et en Europe, pour des raisons qu’il présente comme existentielles. Si les colons ont été contraints de « remigrer » afin que les pays colonisés puissent préserver « leur culture et leurs valeurs », alors les populations arabo-musulmanes ou noires devraient, elles aussi, « rentrer chez elles ». La survie des peuples « blancs » en dépendrait.
Dans cette construction nationaliste blanche, Camus cherche à élaborer un récit alternatif qui s’inscrit dans une tradition intellectuelle que l’on peut rapprocher de celle de Charles Maurras, figure mythique de l’Action Française. Les Français·es ne seraient plus « maîtres chez eux », supposément dominés par une puissance étrangère. Or, la France n’est pas sous l’emprise d’une force coloniale, et les personnes racisées y sont confrontées à un racisme systémique, bien documenté par les sciences sociales.
Relativement méconnu des milieux de l’extrême droite radicale jusqu’aux années 2010, Renaud Camus voit progressivement ses écrits devenir une de leurs sources d’inspiration, notamment pour Génération identitaire. Ces derniers contribuent à diffuser cette théorie en la légitimant à travers un « pop-activisme » ouvertement raciste, qui agit dans l’espace public avec des mises en scène et des actions agressives, très travaillées et destinées aux réseaux sociaux, ce qui leur a valu plusieurs condamnations judiciaires ainsi que leur dissolution en 2021.
Le terme finit par percer en 2021, lors de l’élection présidentielle, quand Éric Zemmour annonce, avant même Donald Trump, son intention de créer un « ministère de la remigration » s’il est élu. Ce transfert sémantique constitue une étape décisive dans la normalisation de discours jusqu’alors cantonnés aux franges les plus radicales et violentes de l’extrême droite, désormais intégrés à la vie politique partisane. Il n’est pas anodin qu’il soit l’un des principaux acteurs de la diffusion de ce projet politique racialiste en France, car ses prises de position à l’égard des populations musulmanes et des migrant·es lui ont valu des condamnations judiciaires à plusieurs reprises. D’autres personnalités politiques reprennent également ce terme, parmi lesquelles la députée européenne Marion Maréchal, ainsi que l’identitaire Damien Rieu, ou plus récemment Alice Cordier, du collectif fémonationaliste Némésis.
La « remigration » se traduit en « déportation massive »
Parmi les principaux diffuseurs contemporains du concept figure l’activiste autrichien Martin Sellner, figure centrale de la mouvance identitaire européenne. À la fin de l’année 2023, il organise une réunion tenue secrète près de Potsdam, pour discuter de la « remigration ». Lors de cette rencontre, à laquelle participent notamment des membres du parti d’extrême droite allemand Alternative für Deutschland (AfD), fascistes et néonazis réfléchissent à l’organisation d’une « déportation massive » d’étranger·es non blanc·hes hors d’Allemagne, visant près de deux millions de personnes. L’info fuite dans les médias début 2024 et provoque des manifestations dans tout le pays avec des centaines de milliers d’allemand·es qui descendent dans la rue.
Un an plus tard, en mai 2025, un « sommet de la remigration » se tient en Italie. Parmi les intervenants figure notamment l’essayiste français Jean-Yves Le Gallou, figure historique de l’extrême droite française, ancien membre du Rassemblement national et aujourd’hui personnalité centrale de l’Institut Iliade, think tank de la Nouvelle droite, une mouvance qui mélange néonazisme et idéologies identitaires. Le Gallou propage son verbiage ethno-différencialiste en servant de caisse de résonance au niveau européen pour des dizaines de groupuscules en France qui prônent la « remigration ».
Parmi eux il y a Patria Albiges, basé dans le Tarn et récemment dissous pour « appels à la violence, à la haine et à la discrimination ». Il publie en 2024 sur les réseaux sociaux ce genre de posts haineux : « Notre message est clair : nous ne voulons plus qu’un seul Français périsse sous les coups de la racaille étrangère. Remigration maintenant. » D’autres structures radicales telles que Novelum Carcassonne, Unité Sud à Perpignan, Civitas à Nîmes ou le Bloc Montpelliérain (dissous en mars) prônent également le « renvoi » massif des « étrangers racisés ». Certains groupes, à l’instar de Tenesoun à Aix-en-Provence, considèrent que la « déportation massive » n’est pas « seulement un mot d’ordre », mais la « condition d’une renaissance » — un acte qu’ils qualifient de « lucide », dont le seul objectif serait de défendre « l’Europe blanche ».
Ce qui est particulièrement remarquable, c’est la construction d’une « inter-faf »2 commune autour de la « remigration ». Alors que les différentes mouvances identitaires, intégristes ou national-révolutionnaires, peinent généralement à coexister en raison de leurs divergences idéologiques et de leurs modes d’action, elles parviennent ici à se réunir derrière la bannière de la « déportation massive ».
Rappelons que plusieurs attentats ayant causé la mort de dizaines de personnes à travers le monde ont été commis par des suprémacistes blancs se revendiquant de cette théorie. Ainsi, Brenton Tarrant, auteur des attentats de Christchurch (Nouvelle-Zélande), au cours desquels 51 personnes musulmanes ont été assassinées, avait rédigé un manifeste intitulé The Great Replacement, dans lequel il présentait le terrorisme comme un moyen d’enrayer ce qu’il qualifiait de « remplacement ethnique ».
Propagande sous perfusion
Évidemment, un tel projet s’inscrit dans un processus progressif d’escalade de la violence. Dans la rhétorique politique de l’extrême droite, la « remigration » n’est pas présentée comme un programme de déportation massive. Dans un premier temps, elle apparaît dans l’espace public comme une solution visant à traiter un ensemble de « minorités indésirables » avec un ciblage particulièrement marqué à l’encontre des personnes issues de migrations extra-européennes. Dans un second temps, cette logique conduit à l’élargissement des catégories visées, jusqu’à inclure des citoyens et citoyennes français·es racisées, qualifiés selon eux de « Français de papier », dont la culture, voire pour certain·nes la religion, seraient « incompatible avec la république ».
Cette logique racialiste, bien que fragile, connaît une diffusion croissante dans l’espace public. Elle s’appuie sur des dynamiques politico-médiatiques portées par certains milieux christo-fascistes, notamment le réseau Atlas (un think tank américain d’extrême droite), les médias Bolloré ou encore Stérin, un milliardaire qui met sa fortune au service de l’extrême droite. Afin de participer à son inscription durable dans les sphères médiatiques et politiques, ces réseaux entendent mener une « bataille culturelle ». Dans un contexte international marqué par la montée du nationalisme blanc et le durcissement des politiques migratoires, le terme « remigration » apparaît ainsi comme l’un des marqueurs les plus révélateurs des évolutions contemporaines de l’extrême droite.
texte : Ricardo Parreira / illustration : Triton
Le « grand remplacement »
C’est une théorie complotiste fondée davantage sur des représentations xénophobes et racistes que sur des données démographiques empiriques ou des travaux issus des sciences sociales. Elle trouve son inspiration dans les théories antisémites du début du XXᵉ siècle et les politiques menées par les régimes fascistes et nazis, ainsi qu’à l’après guerre, avec des figures telles que René Binet (auteur de Théorie du racisme), Maurice Bardèche, Gaston-Armand Amaudruz (négationniste suisse) et le néonazi américain Francis Parker Yockey, qui ont développé l’idée selon laquelle les Juifs orchestreraient la destruction de l’Europe « blanche », en mobilisant l’immigration non blanche comme instrument d’un prétendu « génocide » (blanc).
Selon l’historien des extrêmes droites Nicolas Lebourg, le succès de ce concept repose sur le croisement du « néo-populisme » et du « nationalisme blanc », qui ne vise pas directement la suprématie, mais plutôt une forme de ségrégation raciale. Cette théorie s’inscrit dans la continuité de paniques racistes plus anciennes, telles que le « péril jaune » dénoncé par Guillaume II en 1895, ou encore le « péril juif », et les thèses développées par Adolf Hitler sur la prétendue volonté juive de métisser la « race blanche ». Aujourd’hui, ce complot antisémite se transforme et se reconfigure autour de l’idée d’une substitution de la population française et européenne par des populations non européennes racisées.
