Numéro 22 (été 2026)

Cévennes – Alpes. La promesse des routes

Ancien nomade aujourd’hui paysan, Etio est parti marcher au printemps dernier avec deux mulets, sa mule et sa chienne. Des années après son dernier voyage en solitaire, il a invité son cercle de proches à venir le rejoindre sur une boucle de plus de mille kilomètres entre les Cévennes et les Alpes. L’occasion de ralentir, soigner ses liens et de résister autrement.
dessin d'une tête de mule

J’ai reçu le flyer d’Etio sur Signal à la fin de l’hiver : « Invitation au voyage avec des mules ». Ses mots portaient l’époque, sa rage et ses lueurs : « Je désire vivre et partager une expérience de voyage collectif, où on va se déconnecter ensemble du rythme infernal imposé et de l’actualité à gerber pour kiffer la nature et les rencontres ». Depuis des mois, il se promettait un retour sur la route, ses rêves de fuites. Le voyage comme une éclaircie sur fond gris.

Les animaux au centre

Je retrouve Etio mi-avril, au beau milieu d’un campement sauvage, bordant le Vidourle près de Sommières dans le Gard, quelques jours après son départ. Le soleil frappe fort déjà, un avant-goût d’été inquiétant. Les bêtes prennent l’ombre dans le champ d’à côté, entourées d’herbes fraîches, en attache longue pour éviter de les perdre de vue. D’un côté, il y a Radjha le sauvage, de l’autre Pedro le gourmand, les deux mulets du Berquet, lieu collectif où il vit près de Lasalle (Gard). Plus loin, sa mule, Koura, apaisée par la patience des années. Il leur apprend à tracer les lignes de culture sur des plans de terre, trouvés ici et là. Il les soigne, s’en occupe. Cultivateur en traction animale ou meneur, s’il doit parler de métier, c’est l’un ou l’autre. Son lien aux animaux saisit d’emblée. Il se loge dans la voix et les gestes, calmes et tranchés, une écoute attentive et complice. Sa chienne Naïad, 6 ans, fidèle compagnonne, tout juste allégée de bonnes touffes de poils coupées au ciseau, en est aussi témoin. Son monde bat à leur rythme.

Le début est un test pour l’équipée, le bitume encore bien présent sous les pattes et les pieds. Des blessures sont vite apparues sous les aisselles de Radjha et Pedro. Leur bât et leurs sangles frottent. Etio a manqué de temps pour les tester. « Voyager avec les mulets, c’est se confronter au doute permanent, surtout au début. Est-ce que j’agis bien ? Est-ce que je suis capable ? Est-ce que je ne leur en demande pas trop ? Concrètement, c’est aussi des équipements à ajuster et réparer tout le temps. » Dans l’urgence, il leur prépare de nouvelles attaches rembourrées, ramenées en urgence par une pote. En plus d’une crème spéciale, matin et soir. Il attend quelques jours avant d’envisager le pire, un retour au bercail. Pour lui, c’est plutôt au niveau des poignets, deux tendinites toujours douloureuses. « Ces moments de repos, c’est un rappel à prendre le temps et à prendre soin. L’aspect psychologique n’est clairement pas négligeable non plus. Si tu commences à te mettre dans un cercle d’usure, tu te perds. » Il s’est donné six mois pour réaliser sa boucle de plus de mille kilomètres : parti de Lasalle, il vise Tende (Alpes-Maritimes) puis Briançon (Hautes-Alpes) et la frontière italienne, avant de revenir par Mende (Lozère). « Je me forme encore. J’ai fait le choix d’apprendre dans le vif de la route, c’est normal qu’il m’arrive des galères. J’attends d’arriver dans les paysages du Verdon pour être plus tranquille ! » Il craint le passage d’Arles et ses alentours. Le bruit. Les voitures. La grande ville et son spectacle.

Pensé pour le collectif

Etio n’a pas pratiqué depuis longtemps. Il y a eu l’automne 2015 avec sa première mule trouvée sur Leboncoin. Le duo était parti de Rennes en novembre pour gagner les Pyrénées en longeant la côte atlantique. Il y a eu aussi cet hiver, en 2021. Sa chienne Naïad était déjà de la caravane, traînant les pattes avec deux nouveaux équidés, toujours sur les crêtes pyrénéennes en direction des Cévennes.

Ses années de nomadisme se résument à une alternance de galères et de vagabondages solitaires. Ce voyage-ci est sa « revanche », un pansement sur la plaie de ses jeunes années, souvent vécues en mode traversée du désert. À 34 ans, les choses ont changé. Depuis qu’il s’est sédentarisé, il s’est bâti un bon réseau affinitaire venu de la teuf, des luttes et des lieux collectifs. Pour l’instant, une quarantaine de personnes pensent venir le rejoindre, dont plusieurs ami·es avec des enfants, avec qui se dessine un horizon fermement politique et collectif. La marche côtoie le soin des bêtes pour permettre à un petit groupe, pas plus de quatre ou cinq personnes en même temps, de se lier durablement. Etio résume : « On est tous·tes dans la course et je vois que c’est galère de se rencontrer. C’est essentiel de se connaître davantage pour se retrouver demain, notamment dans des logiques d’entraide. Vivre ce genre d’aventure, ces moments intenses, la fatigue comme la joie qui vont avec, c’est ça qui crée l’intimité et la confiance pour la suite ! ». Je l’ai vu tout de suite avec Mathis, son premier compagnon de voyage, pour un temps encore indéterminé. Avec Etio, ils se sont rencontrés dans une fête, comme nous, sans réussir à prendre trop le temps du lien.Le voyage leur en donne l’occasion et offre même à Mathis, sa première fois avec des mulets. « Ça fait des caprices au départ mais c’est le temps de trouver leur rythme. On peut ensuite se caler dessus. Je me sens un peu comme un animateur de colo pour des gosses de quatre cents kilos. Une fois que t’as fini la journée, tu peux te concentrer sur toi. » Les petit·es s’emmêlent parfois les cordes mais le duo veille. Cette nuit, on alternera. Pour être sûr·es.

Pour « limiter les surprises » du départ, Etio s’est lancé sur des chemins familiers. À l’arrêt paisible depuis deux jours, les compagnon·nes occupent le terrain d’une ancienne ferme associative qu’il a portée pendant quatre ans, avec une dizaine de bénévoles. C’est là qu’il s’est arrêté après plusieurs années de route. C’est la première fois qu’il y revient depuis l’arrêt brutal du projet. « L’important, ce n’était pas de vendre des légumes mais de construire ensemble. On reprenait du contrôle sur nos vies. » À 21 ans, il avait eu une première expérience dans un collectif paysan puis une seconde au sein d’une association agroécologique. Et toujours, cette même volonté de faire du commun. Cette même brèche de joie mêlée à la colère du monde qu’il refuse. Etio a semé des symboles, tracé ses lignes de vie sur la carte, construit des ponts entre des temps, pas si lointains. Ce soir, pour fêter ce retour sur l’un de ses lieux d’utopie, il a invité d’ancien·nes comparses de la ferme pour un barbecue improvisé. À la seule lumière du feu de camp, dans une odeur de saindoux, ça parle expériences militantes, élections municipales et contexte répressif contre les free party : « Elles sont où les soupapes aujourd’hui ? À nous d’aller les chercher ! »

La route contre le quotidien

Les vélos ralentissent sur les pistes, les voitures sur les routes, des mains se lèvent au balcon. Quand la « caravane » passe, le petit monde se fige. Sur la voie verte, direction Aubais, une femme sort de son resto pour donner une carotte. Elle a reconnu Etio de l’époque où il vendait les légumes sur le marché du coin. « Mon fils vous adorait ! ». Les mulets redessinent la carte de l’attention, au hasard aussi des gens croisés ici et là. Comme cette fois où, alors qu’il faisait la manche pour financer la suite d’un périple dans les Cévennes, une jeune mère lui a déposé un billet en le remerciant : « C’est important que nos enfants voient des gens faire ça ! ». Le paysan s’émeut de la « richesse incroyable de l’accueil » que permettent la route et l’animal, aux effets politiques bien réels : « On a vite fait de se refermer sur nous-mêmes. C’est quand on est écouté, accueilli et qu’on crée des connexions au-delà de nous qu’on représente une menace pour le pouvoir établi. » Etio aurait presque des airs de Moïse punk, l’iroquoise à la place de la barbe longue. Un rire franc et contagieux. « Un pote m’a dit « tu vas prêcher la bonne parole sur les routes ! Peut-être bien… »

L’imprévu profite aussi à Mathis, toujours un œil sur les plaies des bêtes ou les mouches assoiffées. Au départ, il voulait juste filer la main au Berquet, commencer à se faire connaître pour mieux revenir, peut-être à l’automne pour les châtaignes. C’était surtout un « sas de décompression, loin de la ville et de la drogue » qu’il cherchait. « Si je n’étais pas venu me mettre au vert, j’aurais pu aller en centre de désintox. Ici, c’est le meilleur endroit pour me sevrer. J’ai besoin de me défouler, marcher, faire plus de sport. Je préférerais être accro à l’endorphine plutôt qu’à la kétamine. » Premiers joints et première teuf à 15 ans, il en a 27 aujourd’hui et ne s’est jamais vraiment arrêté, « sans doute pour combler le vide ». Cauchemars et réveil en sueur ont marqué ses deux premières nuits. C’était moins le matelas gonflable et les moustiques que le manque. « Au début j’y pensais tout le temps. Et très vite, de moins en moins, un jour sur deux, pendant quelques minutes, et ça passait. La priorité, là, c’est le soin des bêtes. Ça aide. »

Cette nuit, bordé aux étoiles et au feu de bois, quelques canettes et saucisses dans le ventre, il a mieux dormi. Il cherche à se mettre au vert définitivement, loin de Montpellier. Troquer la saison, dans les vignes ou les champs, contre le temps plein, peut-être dans une ferme collective. Pour l’instant, il vit de ses étés, un plan ébourgeonnage jusqu’en mai puis montage de chapiteaux jusqu’en septembre voire octobre. De quoi rembourser ses dettes, payer son permis et anticiper quelques coups durs, surtout l’hiver quand le taff se fait rare. Là, avec quarante-deux euros sur son compte, ça urge. « J’ai besoin de me recentrer sur mes priorités, savoir ce que je veux faire de ma vie, de vivre tout court en fait. Je veux me nourrir des choses qui me font du bien. »

Résister à la canicule

Partout encore, le béton domine. Passé Vergèze, sur une portion de route brûlante près des rails, les voitures nous doublent, vitres fermées pour garder le frais de la clim’ dans un silence souvent électrique. Nous pistons l’ombre et les rivières contre la fournaise précoce. Les équidés, dont les blessures guérissent lentement, freinent aussi le pas sous le cagnard. Naïad tire la langue, à la traîne. Ce voyage porte en lui les contrastes saisissants entre deux mondes, l’un fait de lenteur et de corps suants, un autre insatiable, accélérant sa chute sans goutte au front. Alors que le litre d’essence à la pompe a dépassé les deux euros, nous marchons. Alors que la chaleur étouffe, plus vite, plus fort, nous marchons. Pendant la sécheresse de 2022, les sources du Berquet commençaient à se tarir les unes après les autres. « Ça faisait une raison de prendre la route ensemble avec les bêtes, mais on est tellement la tête dans le guidon qu’on ne sait pas faire. » Pour le jeune muletier, ce voyage laisse entrevoir des perspectives alors que les effets du dérèglement climatique s’aggravent, que les sécheresses se multiplient et s’intensifient. Cette alliance entre espèces pourrait alors s’avérer précieuse pour y répondre selon lui. « C’est une sécurité de savoir que mes ami·es se connaissent et qu’ensemble, on saura se déplacer avec des mules sur des centaines de kilomètres pour répondre à des circonstances inconnues. Quand l’eau viendra à manquer dans les sources, il faudra peut-être envisager d’aller la chercher nous-même ailleurs. En tout cas, c’est dans un coin de ma tête. » Pour appuyer son propos, Etio cite ainsi le chercheur et biologiste Olivier Hamant et son concept de « robustesse » qui renvoie à la coopération pour répondre aux aléas, loin des logiques individualistes et de performance qui guident le monde capitaliste.

La communication fait ainsi pleinement partie de sa formation, toujours en cours : « C’est plus facile d’être seul et de faire une connerie que d’apprendre à celles et ceux qui m’accompagnent. D’avoir une personne à qui déléguer, c’est une aide autant qu’une responsabilité. » Comme ces rituels du matin qu’il transmet : bien répartir le poids des sacoches, ajuster le harnais et la selle, leur parler doucement pour leur faire lever les pattes et leur décrotter les sabots, etc. Sur la route de Vauvert, Mathis profite du calme des vignes pour monter Koura. Torse nu, révélant ses tatouages à l’aiguille, t-shirt blanc sur la tête en guise de chèche, il a pris d’un coup ses galons de voyageur. Etio le poussait depuis quelques kilomètres : « On a l’impression que t’a fait ça toute ta vie ! ». À pas légers, la confiance gagne les gestes.

Dernière nuit, aux portes de la Camargue, après vingt kilomètres. Gilles, fondateur d’Echovert à Vauvert, un des lieux contactés par Etio, nous accueille sous un grand dôme de bambou, entouré de jardins et potagers collectifs en éclosion. De quoi faire une salade de pissenlits, jeunes pousses de roquettes et fleurs bleues de bourrache en entrée pour le dîner. Quinze ans que le lieu tend vers l’autonomie énergétique et alimentaire, entre formations et chantiers collectifs. À l’image de l’historique Mas de Granier de Longo Maï1 où Etio et Mathis seront dans quelques jours. Par ces routes, et au-delà d’elles, partout, se forment tout un tas d’îlots de résistances. Parmi ses livres de voyage, Etio vient de terminer Nous irons trouver la beauté ailleurs de Corinne Morel Darleux, des mots en écho aux siens, de rage et de lueurs : « Nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à ne pas vouloir renoncer ni au pessimisme de la lucidité, ni à la puissance de la volonté, ni au secours de la beauté. À vouloir vivre comme si nous étions déjà libres. » Toujours cette même brèche.

Texte : A.C. / Illustration: E.A

  1. Ferme collective rattachée à Longo Maï, un réseau de coopératives paysannes depuis 1973 et une des plus vieilles communautés autogérées de France.