Périgord. Bugeaud, criminel colonial sur un piédestal
Un des principaux bourreaux des Algérien·nes durant la colonisation, le maréchal Bugeaud, est toujours honoré par deux statues majestueuses à Périgueux et à Excideuil. Quelques habitant·es tentent de remettre en question ces hommages. Mais les élu·es ne veulent pas y toucher, soit au nom de son rôle de bienfaiteur local, soit pour « ne pas regarder l’histoire avec des yeux d’aujourd’hui », ou encore parce qu’ielles approuvent son œuvre.

À côté du monument aux morts d’Excideuil trône depuis 1967 une statue du maréchal Bugeaud qui regarde fièrement au loin. À Périgueux, sur une place du centre-ville, se trouve sa jumelle. Toutes les deux ont été coulées pour célébrer, dès sa mort, le chef de « l’armée d’Afrique ». Celle qui est aujourd’hui à Excideuil a été érigée à Alger en 1852, puis rapatriée en catastrophe en 19621.
Né en 1784, Bugeaud s’est engagé dans l’armée napoléonienne, s’illustrant dans la guerre d’Espagne par des succès militaires et par sa cruauté. En retrait de l’armée durant la Restauration (1815-1830), il a dirigé des expérimentations agricoles en Dordogne – ce dont il a tiré l’image du « soldat-laboureur ». Il est devenu maire de Lanouaille, à côté d’Excideuil, et député. Rappelé dans l’armée sous la monarchie de Juillet (1830-1848), il a réprimé des révoltes populaires en France, s’est rendu en Algérie une première fois en 1836, puis y a dirigé la conquête de 1841 à 1847 en tant que gouverneur général.
Génocidaire
Bugeaud a fait des choix décisifs, validés par le ministère, pour l’extermination des populations présentes en Algérie. Il les a terrorisées, menant une guerre totale, brûlant les habitations et les champs, détruisant les cultures. Ses troupes ont violé, réalisé des collections d’oreilles coupées2, égorgé des enfants. Les récoltes et les villages étaient pillés, enrichissant directement les soldats, à commencer par la hiérarchie. Bugeaud doit sa gloire militaire à ses victoires et à cette organisation dite en troupes « légères », le ravitaillement et une part de la rémunération s’effectuant au fil des pillages.
En 1845 sous ses ordres, furent commis des massacres euphémisés sous le terme d’« enfumades », dont l’un eut la particularité d’être diffusé rapidement dans la presse : l’asphyxie de sept cents personnes de la tribu des Ouled Riah dans une grotte. Le ministre de tutelle de Bugeaud, Soult, a tout de suite noté que ces méthodes risquaient de prolonger indéfiniment « la haine muette mais vivante de populations ainsi frappées, qui se transmettra de génération en génération jusqu’au jour où l’occasion se présentera d’exercer de cruelles représailles3 », mais il a laissé faire son subordonné.
Dans l’historiographie française, cet épisode a souvent été présenté comme un excès un peu regrettable, parfois attribué au tempérament des Arabes eux-mêmes – « C’est une cruelle extrémité que celle à laquelle ces insensés vous réduisent », écrivit Bugeaud – , au sein d’une « pacification » rondement menée par « le père Bugeaud ». Ce n’est que récemment que les travaux de Hosni Kitouni, notamment, effectués en Algérie depuis le point de vue des victimes, ont rappelé que cette cruauté était la norme, et que la dénonciation de quelques scandales ne rend pas bien compte de la domination coloniale. L’invasion par 100 000 soldats sous la direction de Bugeaud fut une succession de massacres. Celui des Ouled Riah fit l’objet de critiques de « la gauche », qui souhaitait la colonisation mais prétendait refuser les excès de violence.
Militaires et ministères apprenaient à faire le tri entre les informations à publier et celles à censurer. Selon Hosni Kitouni, cinq massacres par asphyxie furent perpétrés en 1845 et 1846, faisant 2 500 mort·es. La guerre de conquête a fait 825 000 mort·es de 1830 à 18704, soit un tiers de la population de l’Algérie. Cela comprend les morts au combat et la surmortalité entraînée par la destruction des moyens de subsistance. On dirait aujourd’hui génocide. Après avoir été défavorable à l’idée de coloniser l’Algérie, Bugeaud a préconisé de méthodiquement détruire les infrastructures de vie de la population,et il l’a fait.
Mouvement mondial
Sofia, agricultrice à Lanouaille, a lancé en 2025 avec quelques camarades le collectif « Déboulonnons Bugeaud », qui a participé au Printemps décolonial à Bordeaux en mars 2026 et a organisé deux débats publics en avril et en mai, invitant l’historienne Colette Zytnicki, autrice du tout récent Cas Bugeaud, à la médiathèque de Lanouaille, et l’historien Olivier Le Cour Grandmaison à Excideuil. La première, bien que critique sur les « méthodes brutales » de ce militaire, n’est pas favorable à l’idée de toucher aux statues, tandis que le second se positionne pour les enlever de l’espace public et pour la reconnaissance des crimes coloniaux. Le collectif cherche à faire réfléchir la population locale, là où Bugeaud a vécu une partie de sa vie et où les hommages sont les plus nombreux.
Le changement de regard sur la colonisation est mondial. En 2016, une adolescente de Charlottesville (États-Unis) lance une pétition pour demander le retrait d’une statue de Robert Lee, chef de l’armée des États racistes du Sud dans les années 1860. La ville vote le retrait un an après. En 2020, quand Georges Floyd est tué par la police, des statues symboles du racisme sont attaquées dans le monde entier. À Bristol (Angleterre), le 7 juin 2020, celle du marchand d’esclaves Colston est taguée, tirée à terre et jetée dans l’eau. Elle est ensuite repêchée et proposée à la visite dans un musée, avec des explications claires. En Guyane, la statue de Victor Schloecher, qui a œuvré pour l’abolition de l’esclavage mais qui est aussi un symbole de paternalisme, est masquée en 2017, et renversée le 17 juillet 2020. En février 2017, le candidat à la présidentielle Macron, en campagne en Algérie, déclare : « [La colonisation], c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie, ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses. » En juin 2020, pendant la vague post-Georges Floyd, il change de discours : « la France ne déboulonnera aucune statue » et confirme en janvier 2021 : « il n’y aura ni repentance ni excuses. »
Installations artistiques
En Dordogne, un premier groupe « Déboulonnons Bugeaud » est mentionné par Sud Ouest en août 2017. Le journaliste écrit : « En vertu du droit international tel qu’il existe aujourd’hui, ce personnage serait considéré comme un criminel de guerre ». Le 6 juillet 2020 à Périgueux, la tête de Bugeaud est entourée d’une corde, avec un panneau fléché pour suggérer de faire tomber le monument. C’est une action du duo d’artistes périgourdins ADNX et Klemere. Personne ne tire sur la corde. Ou en tout cas pas assez fort pour faire chuter le bronze. Elle est enlevée au bout de quatre jours.
En juillet 2023, un autre duo artistique, formé par Yacine Synapsas et Le Roi nu, intervient sur la statue d’Excideuil. Ils emballent le maréchal dans du tissu et suspendent à son cou un écriteau avec un poème, « sonnet pour Alice ». Une référence à Alice Zeniter, qui a évoqué dans L’Art de perdre (2017) cette statue d’Alger rapatriée « dans une bourgade de Dordogne ». Ils filment leur performance à visage découvert et la postent sur Youtube où elle ne dépasse pas le millier de vues. Contactés, ils parlent d’une intervention de type « radical-doux, spontanée. On ne se connaissait pas, on s’est rencontrés et trois jours après on a fait cette petite opération », dit Le Roi nu. Son acolyte complète : « La statue me concerne d’autant plus que je suis métis franco-algérien. Je suis issu d’un divorce qui est bien plus grand que celui de mes parents. »
Hommages républicains
En septembre 2023, la maire PS de Périgueux, Delphine Labails, inaugure une petite plaque sous la statue, titrée « Bugeaud, un homme condamnable », manière de ne pas froisser les gens qui veulent laisser le symbole sur son piédestal tout en affichant un peu d’esprit critique. Cette année-là était sorti le Guide du Périgueux colonial5, où Bugeaud occupe une place importante. Jean Marc Champeaux, retraité de l’éducation, est un des neuf auteur·ices de l’ouvrage. Nous le rencontrons en juin 2026 sous la statue de Bugeaud d’Excideuil avec Sofia, pendant que les cantonniers tondent la pelouse dessous sans la regarder. Il explique : « Il ne s’agit absolument pas d’effacer l’histoire, au contraire. L’histoire de la colonisation et des personnages comme Bugeaud devrait être racontée sérieusement, dans un lieu spécifique, par exemple dans un véritable musée de la colonisation. Mais un tel lieu n’existe pas en France. À Paris, l’ancien musée des colonies, Porte Dorée, est maintenant consacré à l’histoire de l’immigration. Ce n’est pas sans rapport mais cela évite de raconter véritablement ce qu’a été la colonisation. »
En Dordogne, les hommages au maréchal sont foisonnants. Une grande partie des bureaux de l’État dans le département – impôts, santé, etc. – sont regroupés à Périgueux dans la « cité administrative Bugeaud », rénovée il y a deux ans. La place où se trouve la statue et son parking souterrain portent le même nom.
À Excideuil, l’inauguration de la statue rapatriée d’Alger, initialement prévue en 1969, a été reportée pour des raisons de santé du maire de l’époque, et a fini par se faire en grande pompe pour les 150 ans de la mort du maréchal, en juin 1999, carrément décrétée « année Bugeaud ». Le maire d’Excideuil annonçait : « Gardons-nous de le juger avec nos idées de cette fin de XXe siècle. » La Ve République, époque Jospin-Chirac, honora un « grand homme » – qui pourtant avait servi la monarchie et liquidé moult républicains. Un représentant de l’armée tint un discours suprémaciste, déclarant solennellement la « reconnaissance nationale de son œuvre en Algérie », regrettant « combien nous aurions souhaité que cette statue restât où elle fut érigée en 1853 ! », et osant affirmer que « [Bugeaud] a toujours eu la conduite d’un civilisateur ». Aujourd’hui dans le village, plusieurs habitant·es de la place Bugeaud aimeraient qu’elle change de nom, comme Hélène, qui a acheté en 2023 une bâtisse médiévale, où elle tient une galerie d’art. « On n’a pas fait attention à l’adresse. Quand on nous a expliqué qui c’était, on a réagi tout de suite. On demande à ce que la place soit rebaptisée soit ‘’place du marché’’ comme avant, soit du nom de Mélina Faure, une résistante. Une seule dénomination est donnée à une femme dans la commune, et c’est une impasse (Simone de Beauvoir). »
À Lanouaille, on part aussi de très loin. Sofia avance prudemment qu’« on pourrait peut-être commencer par limiter un peu le nombre des hommages ». La place de la mairie s’appelle Bugeaud, à l’intérieur de la mairie trône un grand portrait de Bugeaud, une fontaine – financée par Bugeaud en 1833 – s’appelle Bugeaud. Une course à pieds s’appelait jusqu’à tout récemment les « foulées du maréchal Bugeaud ». Tous les ans a lieu un comice agricole durant lequel est célébré le « banquet Bugeaud », le prochain étant prévu dimanche 18 octobre 2026. Intéressé par l’agriculture – mais liquidateur de celle de l’Algérie –, auteur d’expérimentations qui ont amélioré les rendements en Dordogne, Bugeaud est souvent présenté comme l’inventeur des comices agricoles en 1824, alors que d’autres rassemblements similaires existaient déjà6. Le village de 900 habitant·es comprend aussi le luxueux château de la Durantie que Bugeaud a fait construire, à présent propriété de Britanniques qui le louent 25 000 euros le week-end pour des mariages, et qui présentent discrètement le maître du lieu sous son titre hype de « duc d’Isly ».
Débaptisations
À Paris et Marseille, des changement de noms ont été votés par les équipes (PS) au pouvoir entre 2020 et 2026. L’avenue du 16e arrondissement de Paris s’appelle depuis 2024 avenue Hubert Germain, du nom d’un combattant des Forces françaises libres. Marseille a débaptisé une « école Bugeaud » en mai 2021. Stéphane Ravier, élu RN, s’y est opposé, déclarant « gloire, honneur et reconnaissance éternelle à Thomas Robert Bugeaud ». La rue Bugeaud de Marseille a pris en 2024 le nom de Ahmed Litim, un résistant. À Lyon, la plus grande ville qui conserve une rue Bugeaud, la débaptisation est actée depuis juin 2026 par la mairie, mais elle fait face à un collectif « Non à la débaptisation de la rue Bugeaud ». Une recherche dans la base nationale des adresses fait apparaître quarante-trois communes qui conservent des voies en son honneur, dont Montpellier, Toulon, Béziers, Tours, Brive, Brest et Limoges. Dans la capitale limousine, une plaque à sa gloire est visible dans la rue où il est né, et le tribunal administratif se trouve cours Bugeaud.
Dans la commune du Palais-sur-Vienne, voisine de Limoges, le maire PS Ludovic Géraudie a fait le choix de changer le nom en 2024. La délibération a été adoptée à l’unanimité : « Il est nécessaire de débaptiser la rue Bugeaud. Figure de la colonisation (…), il s’était rendu coupable de ce qui serait aujourd’hui qualifié de crimes de guerre. Il est ainsi proposé de renommer cette rue la rue Robert Hébras », dernier survivant du massacre d’Oradour-sur-Glane.
M. Géraudie explique à L’Empaillé en juin 2026 : « Quitte à rendre un hommage à quelqu’un qui a subi le pire de l’humanité, autant essayer de régler son compte, symboliquement, à quelqu’un qui avait été auteur du pire de l’humanité. Bugeaud, certes né à Limoges, a effectué des choses atroces au nom de la conquête de l’Algérie. Je ne souhaitais pas l’effacer de l’histoire, mais juste cesser de l’honorer dans ma commune. » Pour l’instant, les panneaux n’ont pas encore été modifiés. Des négociations sont en cours avec La Poste pour la mise en pratique du changement.
Maintien des statues
En ce printemps 2026, une nouvelle équipe a remporté les municipales à Excideuil. Nous avons voulu savoir quelle était leur position sur la statue du boucher installée sur la commune. La réponse nous a été envoyée par un ancien élu, Alain Vaugrenard : « En tant qu’historien l’idée qui consiste à juger des personnages historiques à l’aune de nos concepts du XXIe siècle m’agace prodigieusement. (…) Bugeaud appliquait à la lettre les ordres du roi. (…) Déboulonnons et débaptisons aussi les donneurs d’ordre. Autant les Algériens sont en droit de le haïr, autant le contexte local ne peut être ignoré. » Le nouveau maire a lui déclaré à Sud Ouest en avril 2026 qu’il était « pour informer, pas pour déboulonner », peut-être en apposant une petite plaque comme à Périgueux.
La mairie de Lanouaille n’a pas répondu à nos questions. La commune a été gérée de 1995 à 2017 par un maire de droite fier de Bugeaud. Sofia, qui va se marier en août, a finalement décidé de faire la cérémonie ailleurs, pour « ne pas célébrer l’amour place Bugeaud », qui plus est dans une salle des mariages où trône son portrait.
À Périgueux, chef-lieu de la Dordogne, la mairie vient de passer à droite. L’équipe n’a pas non plus répondu à L’Empaillé. Le nouvel adjoint au « patrimoine, au tourisme, aux musées et aux expositions » est Jean-Jacques Jordi, descendant de colons espagnols installés en Algérie au début de la conquête, né là-bas en 1955, et parti en 1962. Historien, il travaille notamment sur les exactions commises par les colonisés de 1954 à 1962. Il vient d’effectuer une intervention en avril 2026 devant des élèves d’un collège de Périgueux, avec l’Office national des combattants et victimes de guerre (qui a son siège cité administrative Bugeaud), où il relativise les violences coloniales : la guerre de conquête est « une guerre assez dure, mais à cette époque-là toutes les guerres sont vraiment très meurtrières, (…) il n’y a aucune guerre propre.7 » Jean-Jacques Jordi est auteur de nombreux ouvrages dont L’Algérie des origines à nos jours (Autrement, Junior histoire, 2003), où on lit une histoire douce : « Aux XIXe et XXe siècles, la France et l’Algérie ont tenté de confondre leurs histoires et d’entremêler leurs espaces. »
Durant la campagne municipale 2026, le collectif « Traques de traces coloniales à Périgueux » a demandé leur avis aux candidat·es. La France insoumise et Lutte ouvrière – qui ont fait 11 % à elles deux – étaient pour l’enlever et la mettre, respectivement, « dans un musée » et dans « les poubelles de l’histoire », les autres listes optant pour la laisser là où elle est, devant le Monoprix. Le futur gagnant (Michel Cadet, droite) a émis l’idée d’ajouter une statue de Victor Schloecher en face ! Pour équilibrer, « montrer deux visions d’un même sujet, la colonisation.8 »
Nous avons aussi demandé au Conseil départemental ce qu’il pensait du maintien des hommages dans l’espace public, cette institution ayant participé dès 1849 à une souscription pour payer la sculpture. Cette délibération n’avait pas fait l’unanimité (27 pour, 14 contre). Un conseiller avait tout de suite pensé qu’il n’était « pas opportun de concourir officiellement à l’érection d’un monument en l’honneur de la mémoire du maréchal Bugeaud », et qu’il fallait « attendre que la voix impartiale de l’histoire [se soit] prononcée.9 » Le président actuel, Germinal Peiro (PS), explique qu’il « fait sienne l’approche lucide et pédagogique de l’histoire » de l’ex-maire de Périgueux, qui a mis la petite plaque additionnelle.
En 1941, en pénurie de métal, le régime de Vichy a enlevé beaucoup de statues de l’espace public pour les fondre. À Périgueux, il a déboulonné celle de Montaigne. Il a tenu à laisser celle de Bugeaud.
Tôt ou tard elle va tomber.
« La colonisation ne se réduit pas aux violences »
Demander à Hosni Kitouni, historien algérien, ce qu’il pense des statues de colonisateurs, c’est ouvrir un gouffre peut-être un peu grand pour trois colonnes de L’Empaillé. Et c’est évoquer une goutte d’eau dans un océan d’injustices. On a tout de même essayé.

« Il y a en France, pour des raisons historiques évidentes, un grand problème avec le passé colonial, nous rappelle-t-il depuis Constantine, où il vit. Tout le roman national français depuis le XIXe siècle s’est construit sur la colonisation. »
Fils d’un maquisard du FLN tué par l’armée coloniale en 1957, engagé ensuite au sein du Parti de la révolution socialiste, Hosni Kitouni a apporté avec Le Désordre colonial en 2018 et Histoire, mémoire et colonisation en 2024 un travail historique sur la destruction de son pays mené depuis le point de vue des colonisé·es, alors que l’écrasante majorité des sources utilisées dans les ouvrages d’histoire français sont les traces laissées par les envahisseurs eux-mêmes – dont Bugeaud qui écrivait beaucoup.
Hosni Kitouni a décortiqué les asphyxies de masse menées sous Bugeaud, leur déroulement, les récits qu’en ont faits leurs auteurs, et leur médiatisation. « Enfumade désigne au XVIIIe siècle les traces de fumée qui peuvent rester dans le verre lors de la fabrication de bouteilles. Le fait d’enfumer des renards ou des lièvres dans leurs terriers s’appelle lui enfumage. On est passés d’enfumage à enfumade quand le colonel Cavaignac a parlé pour la première fois de l’enfumade d’une tribu. Puis le mot est passé dans le langage courant comme si c’était un acte banal de guerre pour battre des ennemis réfugiés dans une grotte. De même avec le mot razzia, complètement banalisé. On parle de razzia pour les soldes. Alors qu’il s’agit de la plus terrible des violences contre des populations désarmées, pillées, massacrées, déplacées, prises en otage. Décoloniser la pensée, en France comme en Algérie, au-delà de la débaptisation de rues, cela concerne les récits, la littérature, les musées, les écoles, la manière de parler de l’autre… C’est un travail immense. »
Inférioriser
Si certaines voix « de gauche », comme celle d’Olivier Le Cour Grandmaison, s’élèvent régulièrement pour dénoncer ces crimes, Hosni Kitouni insiste sur le fait que la violence létale immédiate – même la plus barbare – ne constitue qu’une des faces du fait colonial : « Pour nous, Algériens, la colonisation ne se réduit pas aux violences, aux massacres et aux crimes de guerre. Elle fut aussi un processus de racialisation et d’infériorisation, qui nous a assigné un statut de sous-humanité, prétendument incapable de rationalité et d’autonomie. La colonisation, c’est le fait qu’une nation étrangère s’introduise chez vous par la violence, s’approprie vos terres, exploite vos richesses et vous traite en sous-humain pour justifier votre domination. En se focalisant exclusivement sur les violences physiques, on considère de fait que la colonisation fait partie d’un passé définitivement clos, ce qui, par conséquent, invisibilise ce par quoi la colonisation s’attelle à « déciviliser » le colonisé. Or, si la domination politique directe a pris fin avec les indépendances, les structures de pouvoir, les imaginaires, les cultures et les rapports sociaux continuent, à des degrés divers, d’être travaillés par la différenciation coloniale. Ce qui survit aux violences directes, ce sont les violences de la colonialité, celles qui demeurent inscrites dans les représentations, les institutions et les rapports de pouvoir. »
Texte : Yann Bureller / Illustrations : Ludo Adam
- Une troisième statue à la gloire de Bugeaud orne une façade du Louvre depuis 1918.
- La chasse à l’homme, D’Herisson, 1891.
- Correspondance de Soult à Bugeaud, 5 juillet 1845. Citée par Hosni Kitouni dans Histoire, mémoire et colonisation, Chihab, 2024.
- Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki, Tallandier, 2026.
- Guide du Périgueux colonial, Syllepse, 2023.
- Les élites et la terre, Corinne Marache et Caroline Le Mao, Armand Colin, 2010.
- « Guerre d’Algérie, intervention de l’historien Jean-Jacques Jordi », Youtube, avril 2026.
- Dordogne libre, 24 février 2026.
- Conseil général de la Dordogne, séance du 5 septembre 1849.
