Numéro 21 (printemps 2026)

Haute-Garonne. Futur brumeux dans les fumées de Saint-Gaudens

L’usine Fibre excellence est menacée de fermeture en raison de difficultés financières et des choix de l’actionnaire. Classée comme le site le plus polluant d’Occitanie, elle pourrait être maintenue à flot au nom de l’emploi, à grand renfort d’argent public, mais sans exigences environnementales.

Dans le Sud-Ouest, beaucoup ont déjà senti cette usine sans vraiment la connaître. Sur l’A64, aux abords du Comminges, impossible d’y échapper : relents de soufre, mélange de choux bouillis et d’œufs pourris. Parfois, un brouillard jaunâtre et collant s’ajoute au tableau, donnant au paysage des airs de dystopie à la Blade Runner. Ces émanations caractéristiques proviennent de celle qu’on appelle ici « la Cellulose », l’usine de pâte à papier implantée depuis 1959 au bord de la Garonne, à l’étroit entre le piémont forestier et les contreforts de la sous-préfecture Saint-Gaudens. Ici le procédé Kraft1 répand également dans l’air des composés soufrés toxiques tels que le sulfure d’hydrogène (H₂S), utilisés pour le blanchiment de la pâte à papier. Depuis 2010, l’usine tout comme celle de Tarascon dans les Bouches-du-Rhône, est entre les mains de l’entreprise Fibre excellence, propriété du canadien Paper excellence, dont l’actionnaire principal est le milliardaire indonésien Jackson Widjaja, qui dirige également le géant de la papeterie Asia pulp and paper (APP).

Pollueur numéro 1

Fibre excellence n’a jamais été synonyme d’engagement environnemental : l’usine occupe la première place des sites polluants d’Occitanie selon l’agence européenne de l’environnement2. À partir de 2016, la mobilisation des associations, tout particulièrement Nature Comminges, a contraint l’État à mener des relevés de la pollution de l’air et de l’eau par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL). Son premier rapport avait de quoi alerter : à Saint-Gaudens entre 900 et 1 100 personnes seraient susceptibles d’être exposées à une concentration de sulfure d’hydrogène supérieure à la valeur toxicologique de référence3. Ses alentours font partie aussi des villes les plus exposées aux particules très fines4. Classé Seveso 3, l’établissement bénéficie de dérogations accordées par l’État et enfreint malgré tout la législation environnementale. Dernier scandale en date : en janvier 2026, des concentrations élevées de chlorates ont été relevées dans les rejets industriels, avec un impact direct sur la qualité de l’eau de la Garonne. Selon l’ARS, dans les 32 communes en aval, les nourrissons ne devaient plus boire l’eau du robinet5.

Pour reprendre l’image de l’écrivain Roberto Saviano, comme une appendicite dans un abdomen fragile, l’usine est parfois proche de la péritonite, mais on se divise encore sur le choix à faire : la soigner ou l’enlever définitivement ? Rejets toxiques, explosions, départs de feu, la liste des incidents est longue, comme en 2023 où une explosion suivie d’un incendie sur la trémie à copeaux avait mobilisé une cinquantaine de pompiers. Les écologistes dénoncent l’inaction de l’État et le défaut de réelle sanction à l’égard des dirigeants de la Cellulose, ainsi que l’absence d’étude d’impact sur la santé. En effet, en 2015, dans le rapport « Quartier prioritaire de la ville » un bilan de santé de Saint-Gaudens a montré des taux de mortalité très supérieurs aux moyennes de référence : « Lors de l’enquête publique de 2021, le commissaire enquêteur avait demandé une étude sanitaire : l’ARS s’est contentée d’expliquer cette situation par la pauvreté de la population de Saint-Gaudens, notamment l’addiction au tabac, l’alcoolisme, la précarité…», s’indigne Annabelle Fauvernier, de l’association Nature Comminges. Cette dernière pointe l’attachement campiste des locaux à cette usine, à savoir ces « vrais » Saint-Gaudinois comme ils et elles aiment se définir : « Il y a beaucoup de déni : entrevoir aujourd’hui l’hypothèse d’un impact sanitaire de la Cellulose reviendrait à reconnaître avoir été trompé pendant des années », conclut Annabelle Fauvernier. De son côté, la presse avec La Dépêche en tête, relaie a minima les mises en garde du préfet, sans le moindre travail de contre-enquête de terrain. La presse nationale a surtout abordé l’emploi, rarement les risques sanitaires. Seul Le Monde, en 2022, avait adopté un angle plus frontal en titrant : « Si la papeterie est un patrimoine, c’est un patrimoine de merde ! », à propos des émanations de Fibre excellence à Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône.

Une pièce devenue secondaire

L’usine de cellulose a toujours été fragile. Déjà en 2020, Fibre excellence avait été placée en redressement judiciaire, avant d’obtenir deux prêts d’une valeur totale de 8,6 millions d’euros du ministère de l’Economie et des Finances. Fin 2025, la direction évoquait à nouveau des difficultés financières, avant d’indiquer fin mars 2026 avoir mandaté une banque d’investissement pour rechercher des investisseur·euses ou des acheteur·euses potentiels. En cause, la trésorerie du groupe qui afficherait cette fois un déficit de 30 millions d’euros6. « Les anciens tentaient de nous rassurer », raconte Stéphan Nicolas, quarantenaire salarié à la Cellulose : « Ils nous disaient que l’entreprise avait déjà été reprise à plusieurs reprises par le passé ». Début avril, environ 300 personnes étaient rassemblées devant l’usine de pâte à papier pour demander une action rapide du gouvernement, et pourquoi pas une nationalisation partielle. La sentence est tombée ce 15 avril : le groupe papetier a officiellement déclaré sa cessation de paiement. 350 emplois directs pourraient disparaître à court terme (270 de Fibre excellence et 80 de la Société d’exploitation des bois du Sud-Ouest, chargée de l’approvisionnement en bois), et ce, sans tenir compte de plusieurs milliers d’emplois indirects chez les sous-traitants. Soit autant d’hommes, de femmes, de familles confrontées à la question angoissante de l’après. Pour autant, les salarié·es ne se faisaient aucune illusion, comme l’explique Stéphan Nicolas : « L’actionnaire n’a jamais réellement investi. Depuis des années, on travaille avec cette idée persistante que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, beaucoup de mes collègues ont déjà réfléchi à l’après, surtout les couples lorsque les deux travaillent à la Cellulose ».

Une industrie sous pression mondiale

Le responsable de la communication de Fibre excellence n’a jamais répondu à nos sollicitations. Officiellement, la direction attribue cette situation financière qu’elle qualifie de « catastrophique » à l’augmentation du prix du bois et à un tarif de rachat de l’électricité jugé défavorable (l’usine produisant aussi de l’énergie grâce à la cogénération). Une explication que conteste Julien Monpère, bûcheron depuis une quinzaine d’années dans le secteur et membre du Réseau pour les alternative forestière (RAF) : « Je ne comprends pas cette histoire de prix du bois qui a augmenté. Il y a bien longtemps que le prix d’une tonne de bois qualité ‘‘pâte’’ n’a pas bougé, environ 30 euros ».

Revendue à EDF autour de 120 euros le mégawattheure, l’électricité produite par la Cellulose serait selon ses dirigeants insuffisamment rémunérée. Pour Annabelle Fauvernier, qui est aussi ingénieure retraitée d’EDF, cet argument ne tient pas : « La production d’électricité ne coûte quasiment rien à Fibre excellence. C’est de la cogénération. En répondant à un appel d’offres européen, c’est elle-même qui avait fixé le prix. On prend souvent l’exemple de la centrale biomasse de Gardanne mais la comparaison est biaisée : sa production est modulable, elle peut s’adapter aux pics de demande, ce qui explique un coût du mégawattheure plus élevé ».

En réalité, la direction de Fibre excellence refuse de reconnaître et d’assumer ses nouvelles orientations stratégiques : depuis 2022, le marché mondial du papier est profondément bousculé par la multiplication d’usines « géantes » en Amérique du Sud et en Asie, utilisant l’eucalyptus à croissance rapide, et donc rendant à l’avenir les usines françaises peu rentables dans un contexte de concurrence internationale. C’est ce qu’analyse Sébastien Oustric, délégué CGT sur le site de Saint-Gaudens, rencontré avec ses collègues entre deux tractages sur le marché : « Dans les premières années, APP avait beaucoup de machines pour transformer le papier, mais pas assez d’usines pour fabriquer de la pâte. L’actionnaire indonésien nous a alors rachetés pour avoir des volumes de pâte suffisants en Europe et au Canada… Entre-temps, le groupe a construit une des plus grandes usines de pâte à papier en Indonésie. Désormais, on ne l’intéresse plus ». En effet, la plus grande usine de pâte à papier d’APP est située à Pangkalan Kerinci, sur l’île de Sumatra, avec une capacité de production annuelle de 2,8 à 4 millions de tonnes (contre 250 000 tonnes pour l’usine de Saint-Gaudens). « La structure de l’actionnariat pose problème. Fibre excellence privilégie une logique de rentabilité à court terme. À l’inverse, certaines usines de pâte à papier, comme celle de Facture-Biganos dans les Landes, parviennent à s’en sortir en s’affranchissant des fluctuations du marché mondial et en valorisant leur production à l’échelle locale », commente Sébastien Oustric. Par ailleurs, l’usine de Saint-Gaudens pourrait n’être qu’une pièce dans un mécanisme bien plus vaste, servant indirectement à APP, via Paper excellence, à obtenir la certification Forest stewardship council (FSC). Un sésame indispensable pour pénétrer les marchés européens comme l’a révélé Le Monde en 20237.

Imaginer un territoire sans Cellulose

Au-delà des seuls écologistes les plus engagés, de nombreux habitant·es de Saint-Gaudens verraient d’un bon œil la fermeture de Fibre excellence : « Il faut être capable de passer à autre chose. La Cellulose doit fermer », analyse Nicolas Longeaux, médecin urgentiste au centre hospitalier du Comminges.Il souligne que le territoire dispose d’atouts importants comme la proximité d’un massif pyrénéen préservé et l’accès rapide à Toulouse mais que l’usine agit comme un frein, ternissant l’image de la ville et limitant ses perspectives de développement… Depuis 1959, les fumées de la Cellulose s’infiltrent jusque dans les ruelles les plus étroites. Pourtant, l’impression persistante de grisaille qui pèse sur le centre-ville, presque oppressante, tient surtout à l’état de délabrement des façades, aux commerces fermés depuis longtemps et à tant de lieux laissés à l’abandon. Au fil du temps, la Cellulose a contribué à faire fuir les habitant·es les plus aisés ou les moins attachés à la ville, tout en décourageant les investisseur·euses. Que cela soit les enseignant·es, les soignant·es ou les travailleur·euses sociaux, tous·tes décrivent que la chute du prix des loyers a attiré des personnes précaires venues de toute la France, souvent séduites par la proximité de Toulouse et par l’image idéalisée d’un Sud plus ensoleillé, mais qui restent coincées aux pieds de « l’usine qui pue », incapables d’en repartir.

Avec un taux de pauvreté atteignant 24 %, bien au-dessus des 14 % de la moyenne nationale, désormais Saint-Gaudens incarne tristement ces centres-villes paupérisés, à l’écart des dynamiques économiques des grandes métropoles. Dans ce contexte, la Cellulose demeure le principal employeur privé de la commune : « La fin de la Cellulose représenterait plus de deux millions d’euros annuels de perte fiscale pour l’intercommunalité et la commune », explique Jean-Yves Duclos, le maire divers gauche de Saint-Gaudens. Alors, comme lui, les élu·es qui se sont succédé, habitués à l’odeur de soufre de génération en génération, se montrent bien incapables d’imaginer un autre modèle d’urbanisme. Une attitude que regrette Nature Comminges : « Saint-Gaudens subit en quelque sorte une double peine : les élus n’ont jamais exigé une réduction des pollutions et, aujourd’hui, ils risquent de perdre les emplois sans avoir envisagé un autre avenir pour la ville ».

Assumer sa consommation de papier

Selon le ministre de l’Industrie Sébastien Martin, l’État travaille sur le dossier depuis plusieurs mois et a déjà mis sur la table un premier plan d’aide de 150 millions d’euros en février pour tenter de soutenir l’usine. En 2024, quatre papeteries françaises (Lecas, Condat, Stenpa et RDM) ont déjà disparu. Or chaque fermeture en Europe ne supprime pas la pollution, elle la déplace vers des pays où les droits sociaux et les exigences environnementales sont faibles voire inexistants : « Parmi les opposants à la Cellulose, beaucoup relèvent d’une logique de « Not in my backyard ». Ne devrait-on pas plutôt réfléchir à une manière plus responsable et écologique d’assumer notre consommation, et donc les pollutions qu’elle génère ? », interroge Julien Monpère. La question forestière reste centrale : le bois utilisé pour la pâte à papier est prélevé dans le grand Sud-Ouest, sans garantie systématique de régénération ni de préservation des écosystèmes. Dans ce contexte, les projets de biomasse forestière et de bois énergie, avancés par certains repreneurs comme alternatives à la pâte à papier, suscitent de vives inquiétudes.

Enfin, sans réflexion sur le modèle de l’actionnariat et les débouchés locaux, le maintien de la Cellulose pourrait bien s’apparenter à une fuite en avant. Carole Delga, la présidente de la région Occitanie, illustre à merveille cette politique un brin électoraliste. Lors du rassemblement de la CGT le 9 avril, elle a ainsi évoqué la possibilité d’une entrée de la Région au capital de Fibre excellence, sans conditionner cependant cette aide à de nouvelles exigences environnementales. Or cet argent public, au regard de la paupérisation de Saint-Gaudens, devrait plutôt être orienté vers des secteurs comme l’éducation, le médico-social, la protection de l’enfance… Reste alors une question, simple et brutale : jusqu’à quand l’argent public servira-t-il à prolonger un modèle à bout de souffle ?

Texte : Jean-Sébastien Mora / illustration : E A

  1. Très polluant, ce procédé permet de convertir des copeaux de bois en pâte à papier.
  2. « Pollution industrielle de l’air : l’usine Fibre Excellence de Saint‐Gaudens dans le viseur », Mediacités, 27 mai 2024.
  3. Construite par l’United States enviromental protection agency, et fixée par l’Ineris à 2 µg/m3.
  4. Particules fines PM2,5 et PM1, selon un rapport ATMO de 2019.
  5. « Restriction de consommation d’eau potable dans le sud de la Haute-Garonne en raison de la présence de chlorates », Ici Occitanie, 15 janvier 2026.
  6. « Elle nous a fait manger, avoir une famille» : 350 emplois menacés, élus et salariés unis contre la possible fermeture de l’usine de pâte à papier », France Info, 26/01/2026.
  7. « Le tour de passe-passe de deux groupes pour dévorer le marché mondial du papier », Le Monde, 1er mars 2023.