Numéro 20 (hiver 2026)

Aude. Port-l’Arnaque

Pour lutter contre la mise en concurrence des ports, ils étaient trois cents dockers venus de toute la France, le 11 décembre à Port-la-Nouvelle. La présidente de région Carole Delga avait décidé de vendre une partie des installations de ce port audois au privé. Résultat, la société Euroports fait la loi.
Cinq hommes avec des chasubles de syndicats, regardant vers la gauche. Au premier plan, une table avec baguette, jambon et bouteille d'eau.

Ça bouillonne dans les ports de Méditerranée. Les inquiétudes sont grandes autour du fonctionnement du nouveau port de commerce de Port-la-Nouvelle (Aude), aux mains depuis 2021 d’une société d’économie mixte qui associe la région, la Caisse des dépôts et un groupement d’actionnaires privés (Nou Vela) qui détient 51 % du capital. Parmi ces actionnaires se trouve Euroports, un manutentionnaire international d’origine belge, dont nous avions démontré l’appartenance à une holding 100 % offshore.

Les dockers sont aujourd’hui vent debout contre l’émergence de ce qu’ils voient comme un modèle portuaire « low cost » dont Port-la-Nouvelle serait le coup d’essai et qui met en péril les équilibres économiques et sociaux entre les ports. La CGT sonne l’alarme dans un communiqué de presse, publié début décembre, qui souligne la position faiblarde de la région : « Encore présente au capital du port, elle doit prendre ses responsabilités pour ne pas laisser ce port devenir une zone de non-droit pratiquant une concurrence déloyale grâce à des conditions bien avantageuses et assez opaques pour le manutentionnaire, [qui est également concessionnaire et même actionnaire du port. » Rappelons que lors de l’agrandissement du port, la région avait fait preuve d’une générosité surprenante envers l’opérateur privé : exonération d’impôts, subventions, prise en charge d’une bonne partie des travaux d’agrandissement…

La crainte aujourd’hui, c’est qu’à terme s’opère un véritable dumping social en faveur de Port-la-Nouvelle. Serge Coutouris, secrétaire général de la Fédération nationale des ports et docks nous explique : « On s’est aperçu que ce port avait un contrat qui permettait de proposer des prix défiant toute concurrence, donc des clients sont tentés de quitter les ports historiques. Il peuvent forcer la main en disant : c’est moins cher à Port-la-Nouvelle donc si vous ne vous alignez pas on part là-bas. Ce chantage à l’emploi, on ne peut pas l’accepter ». Chantage qui permet aussi de contourner le droit de grève : « La semaine dernière il y a eu un mouvement de grève à Fos-sur-Mer, les remorqueurs et les marins ne laissaient pas entrer les bateaux. Du coup ils ont menacé, si ce n’était pas débloqué le lendemain, d’aller à Port-la-Nouvelle ».

Face à cette mise en concurrence forcée, la stratégie de lutte des dockers se veut au contraire unitaire. Ils se sont retrouvés aussi pour soutenir leurs collègues sur place. Car la mainmise de l’actionnaire belge sur l’emploi local laisse aussi présager des conditions de travail dégradés pour les dockers et portuaires historiques, qui se demandent de quoi va être fait leur avenir.

Les délégations syndicales doivent rencontrer dans les prochaines semaines la direction nationale d’Euroports. En attendant l’issue des négociations, Serge conclue : « La manifestation du 11 décembre était calme, s’il faut revenir on reviendra mais cette fois-ci il risque d’y avoir un arrêt de travail au niveau national.»

Texte : Chispa / photo : Lise