Numéro 21 (printemps 2026)

Saint-Gaudens (Haute-Garonne). Que se passe-t-il au lycée de Bagatelle ?

dessin d'une jeune fille en colère. De sa bouche sort une bulle avec des flammes, avec dedans des bâtiments scolaires qui se cachent les yeux et la bouche
Propos racistes, sexistes et homophobes tenus par un enseignant, saisie du procureur pour des faits de harcèlement sexuel, plainte pour diffamation, interpellation du proviseur adjoint pour viol sur mineure… Comment expliquer le silence et la passivité de l’institution malgré les nombreuses alertes qui lui ont été adressées ces dernières années ?

En juin 2025, une élève porte plainte pour viol contre le proviseur adjoint du lycée Bagatelle de Saint Gaudens. Cela fait suite au signalement d’un enseignant pour des messages envoyés par ce proviseur à une élève, et au témoignage de sa propre femme qui a retrouvé des vidéos de relations sexuelles de son mari avec des adolescentes. L’enquête amène une femme de 21 ans à porter plainte pour un viol commis alors qu’elle en avait 17. L’homme d’une cinquantaine d’années est mis en examen à la mi-janvier pour viol sur mineur et harcèlement scolaire. Entre temps, le rectorat l’a muté dans un collège toulousain, et a attendu sa mise en examen cinq mois plus tard pour prononcer sa suspension.1 La justice l’a laissé en liberté en attente de son procès…

Pourtant trois ans plus tôt, une enseignante se souvient avoir remarqué à plusieurs reprises le regard du proviseur adjoint qui s’attardait trop et de manière inappropriée sur certaines jeunes filles, et la manière dont il se comportait avec elles. Une élève s’était confiée à elle et cette professeure avait alors suivi le protocole mis en place par les services de l’Éducation nationale de la Haute-Garonne qui impose aux personnels de faire remonter les faits graves dont ils ont connaissance au service compétent de l’académie et d’en informer leur chef.

Alors que la loi dit que tout fonctionnaire ayant connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en informer le procureur de la République, le rectorat de Toulouse n’a pas jugé bon de transmettre le signalement au procureur. L’alerte de notre collègue a uniquement déclenché une enquête sociale, au cours de laquelle la jeune fille est revenue sur ses paroles, et qui a conclu « qu’il n’y avait pas matière à transmission au parquet ». Mais sa démarche était connue du proviseur en poste, d’une CPE2, de l’assistante sociale du secteur et du proviseur actuel.3 Elle subira ensuite trois ans de harcèlement moral de la part de la direction du lycée, ce qui la conduira à déposer un autre signalement au rectorat, qui lui non plus n’aura pas de suite.

Déni sordide

Le proviseur adjoint n’est pas le seul à agir en toute impunité dans cet établissement, et cette professeure n’est pas la seule à dénoncer des faits graves. En 2021, des parents ont signalé au proviseur et au rectorat les propos tenus en cours par un enseignant de SES. Ils témoignent : « De façon très fréquente, cet enseignant émet en classe des commentaires traduisant ses opinions personnelles, souvent des propos sexistes et/ou misogynes. Au conseil de classe du deuxième trimestre, nous avons été plusieurs parents à le signaler, via le parent délégué. Cependant, ces propos ont continué. Le 4 juin, choquée par ce qui était dit par son professeur, notre fille a quitté le cours de SES ». En 2023, une surveillante a transmis un signalement à l’équipe de direction en reprenant les paroles d’élèves concernant le même professeur. En voici une sélection : à propos d’un élève noir, « si on éteint la lumière, on ne verra plus votre camarade », à un élève aux cheveux longs, « faut couper ça on dirait une fille », à un élève qui s’avance de son bureau pour lui parler, « recule j’ai peur que tu me violes ». Un lycéen explique à la surveillante : « Il s’acharne sur une élève de ma classe, je suis inquiet pour elle. Les réflexions qu’il lui fait me mettent très mal à l’aise. En plus ça fait rire plein de monde dans ma classe. Je ne trouve pas ça drôle du tout. » Ce professeur parle aussi de la vie privée de ses collègues lors de ses cours : « Qu’on soit clair, Monsieur G., on le sait tous, il ne touche pas de cette tranche ». Il fait clairement comprendre que Monsieur G. est gay. Il sexualise les mères en disant « qu’il adorait ces réunions (parents-profs) surtout quand c’est les mamans qui venaient parce qu’il a un tapis au fond de sa salle » ou il les dénigre : « Ta mère elle est aide-soignante, elle doit faire que laver des culs, elle doit aimer ça ». Mais ni les paroles des parents ni celles des élèves ne seront entendues et la surveillante aura comme seul retour un non renouvellement de son contrat.

Dépôt de plainte

Monsieur G. porte plainte contre son collègue de SES pour propos discriminatoires, et demande la protection fonctionnelle au rectorat en avril 2023. Elle lui sera accordée six mois plus tard : le rectorat a estimé que « cet enseignant a colporté une rumeur portant sur [son] orientation sexuelle supposée en classe » et lui accorde donc une protection juridique. Il écrit aussi au DRH de proximité pour dénoncer l’atteinte à sa vie privée et la propagation de rumeurs par le professeur de SES ayant mentionné devant une classe son homosexualité, classe dans laquelle se trouvait la fille de Monsieur G.

Parallèlement, il dépose plainte en justice et alerte le proviseur au sujet des publications de ce professeur sur les réseaux sociaux entre septembre 2020 et janvier 2023 : « On risque une plainte pour viol des semaines après un acte sexuel a priori consenti puisque pas de « non » opposé à cet acte » ou encore « Si vous voyez une meute de jeunes garçons issus de l’immigration dans le métro, laissez un peu de distance entre eux et vous et ne sortez pas votre téléphone (dixit mon expérience). Mieux vaut prévenir que guérir. » Le chef d’établissement n’en tiendra pas compte et laissera ce professeur référent informatique du lycée. Le DRH a accusé réception et transmis « aux services du rectorat compétents ». Une nouvelle fois la réaction de l’institution est minime ou inexistante.

Une association mise à mal au sein du lycée

Le comportement de cet enseignant impacte aussi les interventions de l’association Femmes de papier, qui accompagne les femmes victimes de violences sur le secteur de Saint-Gaudens et intervient chaque année au sein du lycée dans le cadre du dispositif Égalité filles-garçons. En septembre 2023, elles ont adressé un courrier au recteur et à la région décrivant les difficultés rencontrées au cours de leurs interventions. Elles mentionnent les propos de plusieurs garçons qui s’appuient sur les dires de ce même professeur de SES pour tenter de démontrer que l’inégalité entre femmes et hommes serait plutôt au détriment des hommes : « Les professeurs, soi-disant pour rétablir l’égalité entre filles et garçons, les privilégient en classe. Elles sont plus interrogées, plus soutenues, moins réprimandées. Nous les garçons, comme le dit notre professeur de SES, on va perdre tous nos privilèges ! ». Selon les formatrices, les filles et un garçon ont choisi volontairement de rester muré⋅es dans un silence lourd et elles ont été particulièrement choquées par la véhémence des propos opposés à leur intervention. Mais ce qui les heurte par dessus tout, c’est d’avoir confirmation qu’un professeur du lycée alimente visiblement cette colère par des propos tenus en classe.

L’association souhaitait alerter les services de l’Éducation nationale sur l’existence d’une obstruction organisée à la formation à l’égalité et à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au sein de ce lycée. Mais encore une fois, aucune réaction de l’administration.

Enfin une enquête administrative

À l’heure où nous sommes sur le point de boucler cet article, nous apprenons que le directeur académique des services de l’Éducation nationale (Dasen) a rencontré les parents d’élèves qui lui ont transmis de nombreux témoignages sur l’ensemble des dysfonctionnements et l’ambiance qui règne dans ce lycée. Il a aussi été destinataire de plusieurs témoignages des anciennes surveillantes. Arrivé dans l’académie en septembre 2025, ce nouveau directeur a-t-il pris la mesure du problème ? Toujours est-il que tout a été transmis au recteur qui a déclenché une enquête administrative. Mais il aura fallu attendre que soit ouverte une enquête pénale pour viol. En janvier, les parents ont demandé en conseil d’administration extraordinaire et en présence du Dasen que le chef d’établissement en poste et l’enseignant de SES soient suspendus de leurs fonctions. Le recteur saura-t-il les entendre ?

Malgré l’accumulation de faits graves et les signalements concordants, tant auprès du proviseur que du rectorat, les agissements du proviseur adjoint se sont répétés et les propos de l’enseignant de SES n’ont pas cessé, car l’institution a choisi de tout minimiser. Le harcèlement, les humiliations ou les sanctions envers les personnels qui ont dénoncé ce système toxique et ce continuum de violences ont eu des conséquences lourdes que les services académiques ont choisi d’ignorer. L’Éducation nationale fera-t-elle enfin face à ses responsabilités ou l’enquête administrative n’est-elle qu’une nouvelle manœuvre pour faire diversion et empêcher toute remise en cause de l’institution à tous les échelons ?

Texte : Des collègues du lycée et des militant·es de Sud éducation 31-65-82 / Illustration : Arthur Plateau

  1. Le rectorat affirme au Parisien le 19 janvier qu’il n’était plus « au contact d’élèves depuis la fin de l’année scolaire 2025 ».
  2. Conseillère principale d’éducation.
  3. Proviseur nommé à la rentrée de septembre 2022.