Creuse. La face cachée de Biosyl
En passe de devenir l’un des premiers fabricants français de granulés de bois grâce à la construction d’une troisième usine à Guéret, Biosyl se présente comme une PME familiale produisant un combustible respectueux de l’environnement. Derrière cette image se dissimulent essentiellement des considérations financières, avec la forêt limousine comme carburant.

C’est un nouvel eldorado : porté au nom de la transition écologique par un soutien massif des pouvoirs publics, qui favorisent par exemple l’équipement des foyers individuels et des installations collectives en poêles et chaudières, le marché français des granulés de bois, ou pellets, s’est considérablement élargi au cours des dernières années. Aujourd’hui, la consommation nationale s’établit à plus de 2 millions de tonnes par an.
Biosyl est déjà l’un des acteurs importants de ce marché. Créé il y a seize ans, le groupe emploie environ 80 personnes et produit 200 000 tonnes par an de granulés de bois grâce à ses deux usines implantées dans la Nièvre et en Haute-Loire. La mise en route d’une troisième fera de lui l’un des tout premiers producteurs de pellets en France.
À entendre Antoine de Cockborne, son fondateur et président, l’entreprise présenterait toutes les caractéristiques d’une banale PME, dont l’activité serait vertueuse en promouvant un mode de chauffage alternatif aux énergies fossiles. Mais derrière ce vernis flatteur, on découvre une tout autre réalité, celle du monde de la finance. Holdings (ces sociétés mères dont l’objet est de détenir des participations financières dans des filiales), flux financiers complexes et opaques, implication de fonds d’investissement privés dont la rentabilité à court terme est l’objectif principal : tous les ingrédients sont réunis pour faire de Biosyl une start-up financière loin de l’image d’Épinal qu’Antoine de Cockborne met en avant.
Banquier à Londres
Ce qui n’a finalement rien de très étonnant lorsque l’on sait que l’homme n’est pas d’abord un entrepreneur industriel au sens où on l’entend généralement, mais avant tout un banquier d’affaires de premier plan. On peut même dire qu’il appartient à l’élite de la finance internationale. Son CV parle pour lui : il est diplômé de HEC et titulaire d’un MBA (Master of business administration, maîtrise en administration des affaires) obtenu à l’Insead (l’institut européen d’administration des affaires), un diplôme extrêmement réputé dans ce milieu et qui figure dans le top trois mondial des MBA, juste derrière ceux de Stanford et Harvard. Il fait ses premières armes professionnelles dans le saint des saints à la City de Londres, en intégrant la banque d’affaires américaine Merrill Lynch en tant qu’analyste financier. Merrill Lynch, il faut le rappeler, a été au cœur de la crise des subprimes. Il poursuit ensuite sa carrière à Citigroup, autre géant financier américain, où il occupe un poste d’associé, fonction élevée dans la hiérarchie bancaire.
En 2010, il fonde Biosyl. Au fil des années, il construit un outil qui peut rapporter énormément dans un marché du bois-énergie en plein développement, comme il a su parfaitement l’identifier. La volonté de développer une machine à profits apparaît clairement dans la forme même du groupe : Biosyl repose sur une structure en cascade, assez complexe, avec une holding de tête, AC Conseil et holding (domiciliée dans le XVIe arrondissement de Paris). Cette holding personnelle d’Antoine de Cockborne, qu’il contrôle en totalité, chapeaute elle-même une holding intermédiaire, Ligna Enr, et des sociétés d’exploitation distinctes pour chaque usine.
Comptes secrets
Cette organisation permet de faire remonter les bénéfices des usines jusqu’à la holding de tête, directement ou via la holding intermédiaire, en facturant par exemple différentes prestations de service. Même la présence d’Unisylva au côté de Biosyl peut être vue comme un élément de cette architecture financière : l’exploitant forestier apporte la garantie d’un flux continu de la ressource, c’est-à-dire le bois, indispensable à la création du flux de trésorerie. C’est un gage important pour les investisseurs. L’usine de Cosne-sur-Loire dans la Nièvre a ainsi signé un contrat d’approvisionnement sur plusieurs années avec Unisylva. Il en sera de même pour celle de Guéret dont Unisylva est aussi actionnaire.
Ce dispositif est entouré d’une grande opacité : très peu de comptes sociaux ont été déposés, ou sont accessibles, aux greffes des tribunaux de commerce. Un relevé précis fait même apparaître que presque 70 % des comptes annuels de Biosyl n’ont pas été déposés auprès de ces tribunaux, alors qu’il s’agit d’une obligation légale. Quel est l’état financier réel du groupe ? Quel est son taux d’endettement ? Sa rentabilité ? À quelle hauteur est-il précisément financé par les organismes publics, les banques et les fonds d’investissement privés ? Quels sont ses effectifs exacts ? Ni les citoyen·nes ordinaires ni les élu·es ne sont en mesure de trouver de réponse à ces simples questions. Ce qui ne manque pas de soulever de nombreuses interrogations dans le cas d’une entreprise qui a déjà perçu et qui continue de percevoir des millions d’euros d’aides publiques, directes et indirectes.
Un autre levier confirme que la stratégie de Biosyl est subordonnée à des impératifs financiers : le recours systématique à des fonds d’investissement pour porter sa croissance, en plus des emprunts traditionnels accordés par les banques. En 2019, Antoine de Cockborne a par exemple consolidé son emprise sur le groupe via une opération financière avec le concours de plusieurs de ces fonds, au premier rang desquels Omnes capital, acteur majeur de la place de Paris. Pour racheter les parts de ses anciens associés, le fondateur n’a pas seulement utilisé ses ressources propres, mais a contracté une dette dite « mezzanine » auprès de ces fonds. Cette dette est généralement remboursée en une seule fois, après le remboursement des prêts contractés auprès des banques classiques. En contrepartie, son coût est prohibitif, entre 8 % et 12 % d’intérêts annuels. Dans cette opération, le dirigeant conserve le contrôle juridique et opérationnel, mais se place sous la surveillance étroite de ses créanciers. Ces fonds imposent en effet des clauses de performance et un droit de regard permanent sur la trésorerie. Leur horizon est le court terme : ils visent une rentabilité maximale à un horizon de cinq à sept ans.
Extractivisme
Au regard de ces éléments, l’usine de Guéret ne doit pas seulement être vue comme un projet industriel, mais également comme un outil au service d’une nécessité comptable : elle doit générer les revenus essentiels pour satisfaire les fonds, et plus classiquement les banques, dans les délais impartis. Si la dette n’est pas remboursée, les fonds ont le pouvoir de convertir leurs créances en actions et de prendre le contrôle effectif des usines. Si le pari réussit, le fondateur se retrouvera à la tête d’une entreprise dont la valeur aura été dopée par des emprunts remboursés par l’exploitation intensive de la forêt limousine.
Antoine de Cockborne, pur produit de la finance internationale, maîtrise évidemment ces mécanismes à la perfection. À notre connaissance, au cours de sa jeune histoire, Biosyl a déjà fait appel à ces fonds à trois reprises lors de trois opérations distinctes.
C’est ici que l’impératif financier percute frontalement l’impératif écologique. Pour honorer de tels taux d’intérêt et préparer le remboursement du capital à échéance, Biosyl est condamnée à une fuite en avant productive. Le groupe doit générer un flux de trésorerie massif et constant. Cette pression financière interdit toute gestion forestière durable, laquelle s’inscrit dans le temps long de la nature. Elle impose au contraire une accélération de la cadence : consommer toujours plus de bois, faire tourner les outils de production en permanence et multiplier les sites pour exploiter d’autres massifs forestiers vus comme de simples « gisements à extraire ». Ainsi, à part cette course effrénée à la rentabilité, qu’est-ce qui pourrait justifier que l’usine de Guéret fonctionne, comme c’est prévu, 24h sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an ?
Ce meccano financier conduit inévitablement à recourir aux coupes rases, un fléau qui touche déjà particulièrement la Creuse et le Limousin. Depuis plusieurs années, il n’y a plus assez de déchets de scierie, ce qu’on appelle les produits connexes comme la sciure ou les plaquettes, pour alimenter l’industrie du granulé de bois. Les résineux ne suffisent plus non plus. Voilà pourquoi Biosyl prévoit d’utiliser essentiellement des feuillus dans son usine de Guéret. Selon ses propres données, sa troisième usine engloutira annuellement 170 000 mètres cubes de bois de feuillus par an.
Aides publiques
Biosyl prétend utiliser seulement des sous-produits forestiers, mais l’association Canopée forêts vivantes a apporté la preuve que l’entreprise s’alimente d’ores et déjà en partie avec du bois provenant de coupes rases. Biosyl a publié en retour un communiqué de presse qui n’apporte cependant aucun démenti formel. Et pour cause : les volumes requis imposent de prélever du bois de qualité en grande quantité. Dans ce système, la rentabilité ne peut être assurée que par ce genre de coupes. Unisylva ou Alliance forêts bois, deux importants fournisseurs de Biosyl, y recourent déjà abondamment. L’usine de Guéret est, qui plus est, configurée pour absorber des billons de bois rectilignes de 2,5 mètres de long et allant jusqu’à 45 centimètres de circonférence. Ce qui correspond au profil d’une proportion très importante de troncs d’arbres de la forêt creusoise, dont l’une des particularités est d’être relativement jeune.
L’impact est parfaitement prévisible : ces nouvelles coupes rases de forêts de feuillus détruiront des écosystèmes complexes que des plantations juvéniles mettront des décennies à compenser, si elles y parviennent, et s’il y a replantation. Rappelons que la forêt joue un rôle essentiel dans le cycle de l’eau, la préservation des sols et de la biodiversité. Elle capte le CO2 et agit comme un puits de fraîcheur, tel un immense climatiseur naturel et gratuit. À l’heure des canicules à répétition, des sécheresses, de la multiplication des incendies et des phénomènes climatiques violents, ces nouveaux prélèvements forestiers auront forcément un impact prononcé sur notre environnement, déjà fragilisé par le réchauffement climatique. Ici, une logique d’extraction minière remplace une logique de gestion sylvicole. Et peu importent les conséquences sur l’environnement et le climat.
Biosyl est par ailleurs passé maître dans l’art de capter d’importantes aides publiques. La construction de l’usine de Guéret bénéficie ainsi de subventions de la région Nouvelle-Aquitaine, de fonds Ademe au titre de la réindustrialisation décarbonée, avec un soutien important de BPI France, la Banque publique d’investissement, et de fonds européens. Ces aides directes représentent un total d’environ 5 millions d’euros, un pourcentage non négligeable de l’investissement total, environ 27 millions.
De nombreuses aides indirectes, manque à gagner pour la collectivité, complètent ce soutien public : exonérations fiscales et sociales en raison des classements en zone AFR (aide à finalité régionale) et zone FRR (France ruralités revitalisation) ; aides, elles aussi multiples, à l’emploi. Et tout cela pendant plusieurs années. Il faut ajouter à ces cadeaux, payés au bout du compte par les contribuables, la viabilisation de la zone d’activité des Garguettes, lieu d’implantation de l’usine, prise en charge par la communauté d’agglomération du Grand Guéret qui s’est engagée à réaliser les travaux de raccordements des réseaux d’eau potable, de rejet des eaux pluviales et de rejet des eaux usées (75 000 euros), ainsi que la création de deux accès poids lourds.
Finalement, on comprend mieux l’empressement de Biosyl à voir l’usine de Guéret sortir de terre : l’objectif apparaît comme étant principalement financier, bien loin du développement d’une énergie verte, respectueuse de nos forêts. Le rythme de la coupe des arbres n’est plus dicté par le cycle naturel de la forêt limousine, mais par d’autres impératifs beaucoup moins nobles et qui sont soigneusement dissimulés : rembourser dans les délais les fonds de gestion parisiens et les banques ; et augmenter le plus possible la valorisation financière du groupe Biosyl.
À la lumière de la véritable nature de Biosyl, une entreprise tournée principalement vers la rentabilité immédiate et la valorisation de ses actifs, le choix est finalement relativement simple : va-t-on accepter une prédation financière qui se nourrit du pillage des forêts limousines et se moque du respect de la biodiversité, ou va-t-on protéger ces territoires et ses habitants, et investir réellement dans l’économie locale ?
Le succès des différentes mobilisations passées témoigne d’une forte et légitime opposition à ce projet. Avec à chaque fois un message clair : la voix des citoyennes et des citoyens doit peser plus lourd que les intérêts mercantiles des banquiers d’affaires.
Texte : Emmanuel Raynal, journaliste indépendant, membre du Réseau forêt limousine / illustration : Jeanne
Tout le monde déteste les coupes rases
C’est contre l’implantation de Biosyl que la Creuse a connu en octobre 2024 l’une des plus grandes manifs de son histoire récente, avec 3 000 personnes dans les rues de Guéret (2 500 selon Le Figaro). Les opposant·es protestent contre les hectares de coupes rases que suppose le projet, et la destruction de la zone humide due au chantier de l’usine. Pétitions, contre-expertises, rassemblements au conseil d’agglomération, etc., une vaste palette d’actions a été utilisée, et continuera certainement, avec un dense réseau de groupes actifs contre les coupes rases, dont Canopée ou le Syndicat de la montagne limousine. Rien de tout cela n’a fait bouger le président de l’agglomération de Guéret (Éric Correia, PRG), qui a soutenu à fond le projet durant son mandat (2020-2026), toujours bien sûr parce que « créer de l’emploi privé est primordial ». Même dans une planète qui brûle ?
