Des colos pour tous·tes ?
Une odeur de marshmallows grillés, des enfants qui chuchotent dans une tente : l’été, c’est le temps des colonies de vacances. Alors que la fréquentation baisse et que 40 % des enfants ne partent pas, une directrice de colo observe les enjeux politiques des séjours, depuis son expérience dans le Quercy.
Quelques ados traînent au fond des hamacs, à parier sur les futurs couples et à débattre de leur bivouac en autonomie de demain. Au fond des bois, Timéo a convaincu un ami de passage de l’aider à bricoler sa cabane. Sous le tipi, au milieu du camp, Bastien, qui vient là depuis plusieurs années, explique à des plus jeunes comment se servir d’une pierre à feu et d’un Opinel, sous le regard discret d’une animatrice.
Cette scène matinale de colo, c’est celle de l’association La Solidaire, un petit campement perché au-dessus d’un stade de foot municipal, au bord de la forêt, à Sousceyrac-en-Quercy dans le nord du Lot. À chaque vacances scolaires, on y accueille des enfants et des jeunes, de 6 à 17 ans, en groupe de quinze à vingt, pour une ou plusieurs semaines.
C’est mon quotidien chaque été : je suis directrice de colo depuis une dizaine d’années. Pourtant j’avais prévu d’être journaliste. Étudiante, je voulais observer, raconter, dénoncer, écrire pour bouger la société. J’ai passé mon Bafa un peu par hasard avec les Ceméa1 et je suis tombée dans la marmite de l’éducation populaire. J’ai été rapidement marquée par la notion de pédagogies actives, qui ont été expérimentées dans les années 1960-1970. J’ai vu des photos de « terrains d’aventures », où des enfants jouent, construisent, font des feux dans les terrains vagues aux pieds des tours de zones péri-urbaines. Pas de programme, juste des enfants qui expérimentent librement, sous l’œil des animateur·ices de l’époque. J’ai aussi lu Libres enfants de Summerhill, ce livre qui raconte l’histoire de ce pensionnat anglais où les enfants n’étaient pas obligés de participer aux cours et votaient eux-mêmes les règles du pensionnat. Et là, je me suis dit que faire vivre des vacances à des ados dans la forêt où l’on apprend l’autogestion et à allumer du feu sans briquet, ce serait peut-être aussi efficace pour bouger la société qu’écrire des articles.
Autogestion juvenile
Même si la culture du consentement commence à se sentir dans les accueils collectifs de mineur·es, les écoles, comme les centres de loisirs, sont encore régulièrement des endroits où les enfants ne décident ni de leur rythme, ni de leurs apprentissages, ni de leurs activités. Ils et elles doivent respecter des règles qu’ils ne choisissent pas et qui ne leur sont pas toujours justifiées. La philosophe américaine Elisabeth Young-Bruehl définit l’infantisme comme une discrimination systémique et collective envers les enfants. D’ailleurs, « enfant » vient du latin « infans », qui signifie « celui qui ne parle pas ». Dans la vie quotidienne ce sont des remarques du type « quand je parle, tu te tais et tu obéis », de la part d’un·e adulte envers un·e enfant. C’était donc décidé, j’allais organiser, avec mes ami·es animateur·ices, des colos où les enfants pourraient apprendre à choisir des règles, à se mettre d’accord, à dire non.
Un cri de chouette retentit dans le camp, c’est l’animatrice qui appelle au rassemblement, c’est l’heure du conseil. On se répartit les rôles : aujourd’hui c’est Amin qui mène le conseil, et Ninon répartit la parole.
« Est-ce qu’il y a des « ça va » ? »
Silence. Cinq mains se lèvent.
« Moi ça va parce que c’était trop bien la veillée loup garou hier soir ». « Moi ça va car la cabane avance bien, on devrait pouvoir y dormir cette nuit » « Moi ça va car on va manger des pâtes ».
« On passe aux « ça va pas » ? »
« Moi ça va pas car Nino et Gaston, ils viennent dans notre cabane, alors qu’ils ont rien fait pour la construire. Et nous on veut pas qu’ils viennent dedans parce que c’est la nôtre. »
S’ensuit un débat sur la propriété et la participation à l’effort collectif. Les adultes prennent peu la parole, juste assez pour rappeler les deux seules règles non-négociables de la colo : « confiance = liberté » et « respect = consentement ».
Finalement, il est choisi au consensus que les constructeur·ices de la cabane auront priorité pour dormir dedans pour la première nuit, puis que la cabane sera ouverte à tout le monde.
Tous les jours au conseil, les enfants s’expriment, débattent, prennent des décisions. Ils participent aux activités s’iels ont envie, celles-ci sont organisées en fonction de leurs demandes. Ce sont aussi les enfants qui s’occupent de la cuisine, du ménage, d’aller chercher du bois en forêt… Au bout de cinq années de séjours, j’admire l’autonomie du groupe. J’aime m’imaginer parfois que l’on pourrait disparaître, nous, les adultes. Qu’ils et elles sauraient se débrouiller, s’organiser entre elleux pour profiter de leurs vacances ensemble et librement.
Briser les barrieres de classe
L’an dernier, Amin est venu là parce que son éducatrice a insisté auprès de sa maman pour qu’il parte en vacances, parce qu’avec les aides de la CAF ce ne serait pas cher2, et que cela lui ferait du bien. Il n’a pas décroché un mot de la colo, il a eu du mal à trouver sa place, a joué avec l’autorité, avec les limites de confiance qu’on pouvait lui accorder. Et puis petit à petit, il a pris ses marques. Aujourd’hui, je le sens responsabilisé, meneur de groupe, grandi.
Mais comment des gamins suivis par les services sociaux se retrouvent dans un débat sur la propriété au fond des forêts du Ségala ? J’ai vite constaté qu’organiser des colos dans la nature avec des pédagogies actives attire une certaine catégorie sociale de parents : ceux dont les enfants sont scolarisés à la maison ou dans des écoles « alternatives », ceux qui sont sensibles aux choix de l’enfant, à l’écologie… Mais la mixité sociale dans tout ça ? Je me souviens de ma scolarité dans le public dans la campagne du Maine-et-Loire, à être pote avec une future coiffeuse et un fils d’agriculteur passionné de pêche. Je ne les ai jamais plus croisés, dès que j’ai pu choisir mes options au lycée, mes loisirs, mon boulot. Le déterminisme social.
Dans ce projet de colo, je souhaitais sortir de l’entre-soi, que des fils et filles de maraîchers bio puissent croiser des gamin·e·s qui vivent en foyer ou en HLM, ne serait-ce que pendant dix jours.
Quand des enfants comme Amin arrivent en colo, ils se trouvent en minorité au milieu d’un groupe de jeunes déjà à l’aise avec les outils de communication et les codes sociaux de vie en groupe. Je constate que souvent, un·e enfant venant d’une famille au capital culturel élevé pourra plus rapidement prendre en main les outils de débat proposés par les animateur·ices, ayant davantage l’habitude de donner son avis et d’être écouté·e. C’est donc à nous, animateur·ices, de trouver des moyens pour mettre à l’aise et en valeur chaque enfant, sans reproduire les mêmes schémas sociaux que dans le reste de la société.
Vacances pour toustes
Pour renforcer cet apprentissage à la mixité, encore faut-il proposer des tarifs accessibles. L’association propose des séjours à partir de 28 euros la journée pour les plus bas revenus3. À cela s’ajoutent les aides de la CAF, les éventuelles subventions, les ventes de crêpes sur les événements pour financer des places de colo « suspendues », autrement dit gratuites ou presque.
Toute l’année, j’échange avec les éducateur·ices et les assistant·es sociales pour créer du lien, mettre en confiance les familles, s’organiser avec l’aide sociale à l’enfance. Au printemps, je passe des coups de téléphone aux parents en difficulté que je connais pour les aider à faire les démarches et réinscrire leurs enfants en colo. Tout ça est évidemment complexe sans un minimum de volontarisme politique : pour que le projet puisse continuer à fonctionner, je fais la chasse aux subventions et mécénats mais les sources de soutien ont tendance à se tarir (cf. ci-contre).
Selon la pédopsychiatre Laelia Benoit, l’infantisme peut se développer à plusieurs échelles : « Il y a aussi une dimension collective, celle des politiques et des choix budgétaires, économiques. Est-ce qu’ils vont prendre soin des enfants et de leur avenir ? Ou est-ce qu’on va privilégier dans nos choix politiques des décisions plutôt avantageuses pour les gens qui ne sont pas des enfants ? »4 À cela s’ajoute la domination de classe, qui fait qu’un enfant de classe populaire sera d’autant plus défavorisé face à l’accès aux vacances.
Ce soir, c’est veillée « vampire alpha ». Une vingtaine d’ados jouent à se faire peur dans les bois. C’est leur jeu de rôle préféré, la « tradition » de la colo. Je les vois crier, rigoler avec les animateur·ices déguisés pour l’occasion, qui se marrent bien aussi il faut le dire. Fin du jeu, les jeunes partent en petit groupes se coucher dans leur tente ou leur cabane. Ninon et ses amies installent leur duvet autour du feu pour une nuit à la belle étoile. On entend encore au loin leurs gloussements de rire sous les duvets quelques temps… Qu’elles en profitent : Ninon a eu le Pass colo de la CAF cette année. L’an prochain, ses parents n’auront peut-être pas les sous pour la réinscrire.
Texte : Laëtitia Nourry / Illustration : Clairou
L’État siffle la fin des vacances pour les enfants pauvres ?
Le droit aux vacances pour les mineur·es en France n’a jamais été aussi menacé. En 1960, alors qu’elles étaient au cœur d’un projet politique de brassage social, les colonies réunissaient quatre millions d’enfants5. Ils n’étaient plus que 800000 en 2016. Et la chute libre continue avec une baisse de 9 % entre 2018 et 2025. La plupart pour des raisons financières bien sûr : « 52% des parents d’enfants de 5-19 ans ont cité le manque de moyens financiers pour expliquer l’absence de départ en vacances de leur enfant »6. Depuis le covid, les modes de garde ont évolué, les familles privilégiant les vacances moins chères chez les grands-parents plutôt que le départ en colo ou l’inscription au centre de loisirs du coin.
Et le budget voté pour 2026 continue d’empirer les choses. Le dispositif Colos apprenantes, mis en place après le covid, avait permis en quatre ans à 400 000 enfants venant de familles à bas revenus de partir en colo pour la première fois. Il a été rayé de la carte. S’y ajoute une nouvelle taxe sur les comités d’entreprises, traditionnellement exonérés pour favoriser notamment le financement de départs en colonie de vacances. Cette année, c’est un ensemble de décisions budgétaires qui mettent à mal le secteur associatif de manière générale, dont 44 millions d’euros en moins pour les actions de jeunesse et l’éducation populaire7.
Cette situation a provoqué la mobilisation de l’essentiel des fédérations et des associations du secteur. Derrière les grandes fédés à l’initiative de plusieurs textes, il y a aussi, partout en France, des centaines de petites structures comme La Solidaire, qui font leur possible pour faire vivre cette mixité sociale, soutenues par Jeunesse et sport. Dans une lettre ouverte au gouvernement, la profession s’alarme : « Comment parler de liberté quand certains enfants sont assignés à résidence ? Comment parler d’égalité quand le droit aux vacances devient un privilège ? Comment parler de fraternité quand les lieux de partage et de mixité disparaissent ? »8. Une proposition de loi visant à « créer un service public des loisirs éducatifs » vient d’être déposée à l’Assemblée nationale. Le texte cite notamment « l’égal accès de toutes et tous aux loisirs éducatifs tout au long de la vie »9. Affaire à suivre.
- Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Les Ceméa se basent sur les outils d’expérimentation, d’esprit critique et de justice sociale pour former des citoyen·nes libres, autonomes et engagé·es.
- La Caisse des allocations familiales propose des aides au départ en séjour, notamment les « aides vacances enfant » et le « pass colo », une aide de 200 à 350 euros pour tous les enfants l’année de leurs 11 ans.
- Pour un coefficient familial de 900 euros ou moins : lasolidaire-animation.blogspot.com
- « L’infantisme selon Laelia Benoit », Questions du soir, France culture, septembre 2024.
- Quand les enfants des classes populaires deviennent ceux qui restent en ville pendant les vacances, Fondation Jean Jaurès, 2018.
- « 150 ans après les premières colonies de vacances, les séjours collectifs ont-ils encore un avenir ? », jpa.asso.fr, juin 2026.
- « Le plus grand plan social se prépare… près de chez vous », Hexopée, 24 novembre 2025.
- « Ne fermez pas la porte aux vacances de nos enfants », jpa.asso.fr, 27 octobre 2025.
- Proposition de loi n° 2974 déposée le 23 juin 2026.
