Internationalisme. Combattre la junte
En Birmanie, la révolution du printemps a démarré en 2021 suite au coup d’État militaire. Les manifestations et la vague de désobéissance civile, sauvagement réprimées par la junte, se sont muées en une guérilla de groupes disparates et font la jonction avec d’anciennes résistances. Entretien avec Z, un jeune européen qui a combattu au sein de l’Antifascist internationalist front (AIF).

Comment s’organise la lutte contre la junte aujourd’hui ?
Globalement, toutes les couches populaires de la Birmanie sont mobilisées, au sein de la jeunesse en particulier, les étudiant·es, les travailleur·euses, aussi bien des centres urbains que des zones rurales. Un grand nombre de minorités ethniques habitent les montagnes sur tout le pourtour du pays et perpétuent leur lutte séculaire contre le contrôle des États centraux qui privilégient l’ethnie majoritaire, les Bamars. Il y a ensuite les « nouvelles organisations ethniques armées », apparues après 2021, en réponse au coup d’État. C’était soit pour pallier un manque de résistance dans certaines zones, ou alors parce qu’iels ne se retrouvaient pas dans les « anciennes ». Enfin, de nombreux groupes non-ethniques, de défense « locale » ou « du peuple » se sont également constitués, parfois liés à une organisation sociale et politique. Certains sont dans la chaîne du commandement du gouvernement en exil mais la majorité sont autonomes.
Les groupes suivent des tendances très différentes : sans idéologie précise, libéraux, progressistes, ou encore diverses gauches radicales. Parmi ces centaines de groupes, différentes coalitions se sont formées. Globalement la résistance repose sur le soutien populaire, sur place ou venant de la diaspora. Un grand nombre de personnes résistent à la junte en assurant les besoins logistiques, sur le terrain, dans des pays frontaliers ou ailleurs dans le monde.
Peux-tu nous présenter l’AIF ?
C’est une faction armée née de la rencontre de volontaires étranger·es, majoritairement d’Amérique du nord et d’Europe, et d’organisations locales dans les montagnes Chin de l’ouest du pays. Elle évolue en toute autonomie. Idéologiquement, elle cherche à promouvoir l’autogestion, le féminisme et l’écologie. Au sein de l’AIF, il y a une unité autonome de femmes qui s’appelle Son Ma Apoi (« équipe de sorcière » en birman) ou Witch en anglais. À part quelques incursions dans les plaines centrales, l’AIF vit principalement dans des massifs couverts par la forêt. Notre subsistance en-dehors du front repose sur les dons extérieurs destinés à l’AIF ou à nos alliés. Et quand on se bat à proximité d’un village, les habitant·es préparent des repas avec des denrées qui viennent de leurs cultures et élevages. Les villages de la zone sont constitués de maisons de bois et de tôles, souvent à flanc de montagne, avec des cultures en terrasse ou dans la pente. Les quelques villes regroupant en temps de paix plusieurs milliers d’habitant·es sont généralement perchées sur les hauteurs. Les routes en dur sont rares ce qui rend les voyages longs, et même difficiles à la mousson.
Comment l’AIF participe à cette guerre contre la junte militaire ?
La révolution du printemps est née d’un soulèvement populaire très méconnu ailleurs dans le monde. L’AIF souhaite soutenir cette lutte, qu’elle considère antifasciste, et l’inscrire dans la lignée de la résistance internationaliste, depuis la guerre d’Espagne de 1936 jusqu’à la Palestine. La façon dont on s’organise est le fruit des expériences transmises par la lutte kurde -certain·es d’entre nous se sont connus au Rojava- qui s’est elle-même en partie formée au sud du Liban. C’est comme ça que l’AIF est née et prend part à la résistance. Elle a participé aux combats : la bataille pour la libération de la ville Chin de Falam, quelques opérations dans les plaines de la région de Sagain, et plus récemment dans la résistance aux contre-offensives de la junte dans les montagnes Chin. Mais l’AIF organise aussi des périodes de formation d’ordre pratique avec le maniement de certaines technologies comme le sniping ou les drones. Quand on a le temps, on se forme politiquement grâce à des lectures et des discussions sur l’histoire de la Birmanie, sur le Rojava, le PKK, sur la lutte contre le partiarcat. La résistance en Birmanie est très hétéroclite au niveau idéologique, l’AIF tient à appuyer les initiatives révolutionnaires qui correspondent le mieux à nos principes. Par exemple, un objectif prioritaire est d’appuyer l’émergence d’unités autonomes de femmes, au sein-même de l’AIF comme en dehors.
Qui sont tes camarades de combat, d’où viennent-iels ?
Mes camarades du Myanmar1 sont jeunes et viennent pour la plupart de tribus Chin, mais il y a quelques Bamars et d’autres minorités ethniques. Iels ont toustes souffert de l’armée birmane. Certain·es ont perdu des proches, d’autres ont vu leur village brûler, certain·es ont connu la prison après avoir participé aux premières manifestations… Iels ont un dégoût viscéral pour la junte et un grand amour pour leurs terres. Quand je parle de nos camarades en général, j’inclus forcément les ami·es d’autres groupes, notamment au sein de l’alliance Chin Brotherhood, avec lesquels nous avons passé beaucoup de temps côte à côte, mais encore quelques camarades de groupes Bamar. Les camarades birman·es au sein de l’AIF plus spécifiquement, sont en large majorité des jeunes femmes qui y trouvent un espace propice pour développer leurs compétences. Quant aux internationalistes, iels ont toustes une expérience militante dans leur propre pays. En général, iels se définissent comme anarchistes ou comme apoïstes [d’après la doctrine du militant communaliste kurde Öcalan, NDLR]. Certain·es avaient déjà une expérience internationaliste ailleurs dans le monde, d’autres non.
Qu’est-ce qui a favorisé l’implication d’internationalistes dans cette révolution ?
Des réseaux internationalistes se développent et se structurent dans le monde et nous cherchons à inscrire cette dynamique en Birmanie. C’est un pays qui traverse des bouleversements sociaux et qui a été très isolé après des décennies de dictature. On a été séduit·es par le caractère massif et populaire du soulèvement. Mais aussi par le renouvellement de la résistance des peuples autochtones des montagnes, dont le mode de vie traditionnel est une source d’inspiration énorme pour quiconque rêve de vivre sans État, sans classe et en équilibre écologique. De nombreux peuples sont nés dans les montagnes après avoir fui les États des plaines du centre du pays. Ils ont développé des démocraties villageoises et des agricultures écologiques qui empêchent l’accumulation de richesses par certains. On vient défendre ces héritages qui défient les logiques capitalistes et le mythe d’une marche linéaire de l’histoire vers le soi-disant progrès. Non pas que les sociétés des montagnes échappent totalement à ça mais ce qu’ils font est très fort, beau et inspirant. Cette révolution en Birmanie nous intéresse aussi parce que c’est l’un des premiers soulèvements de la Gen Z2. On veut participer à y faire pousser des perspectives anti-autoritaires, anticapitalistes, féministes, écologistes. Les soulèvements au Népal, en Indonésie, aux Philippines, au Maroc, en Bolivie montrent que nous vivons une période de tension mondiale de la jeunesse. C’est source d’intérêt pour les révolutionnaires du monde entier. S’organiser à échelle internationale est une stratégie incontournable. L’AIF s’organise en Birmanie, mais avec cette vision plus large. La situation y est différente des révolutions au Kurdistan ou au Chiapas par exemple, où des groupes révolutionnaires socialistes se sont organisés et préparés depuis des décennies. Ce caractère plus radical n’est pas prépondérant pour le moment, mais il y a un terreau fertile. J’aime pour ça comparer cette situation aux Gilets Jaunes en France : c’est un soulèvement populaire sans ligne idéologique précise et commune. Mais c’est un moment de mobilisation massive, d’organisation et d’entraide. On rêve d’y voir les perspectives les plus libertaires s’enraciner.

En tant qu’internationalistes blancs ou occidentaux, avez-vous une réflexion sur les risques de tomber, via les formations notamment, dans un travers de supériorité coloniale ?
Peu d’occidentaux·les se sont retrouvé·es dans la position d’enseigner car peu de compétences à transmettre et aucun·e membre de l’AIF n’a fait partie d’armées étatiques. Les compétences de certain·es ont donc été acquises et développées dans des contextes révolutionnaires. En ce qui concerne la transmission, le but est que nos camarades s’approprient des compétences. C’est justement la clé de l’autonomie. C’est comme ça que des membres locales de l’AIF sont devenues elles-même les personnes référentes dans leur spécialité. Et puis il y a des combattant·es qui ont fait une très longue et périlleuse route à travers le pays pour acquérir ces connaissances auprès de l’AIF pour ensuite les transmettre et les appliquer au sein de leurs organisations respectives. Si l’AIF-Son Ma Apoi parle publiquement de ses formations, c’est pour recevoir le soutien matériel nécessaire à la continuation de ce travail. Il est aussi crucial d’être très autocritique de tout héritage colonial. Il est certain que c’est plus ancré en nous qu’on ne l’imagine, on peut reproduire bien des mécanismes, tout comme des camarades tendent à nous offrir des privilèges dûs à notre statut d’occidentaux. On aura pas assez d’une vie, même pas assez de deux ou trois générations pour complètement dépasser les mentalités nées du colonialisme. Néanmoins, je crois que la solidarité active pragmatique est préférable à une posture de retrait moral, menant au désintérêt. Il reste que confronter tout ça, c’est une condition difficile mais nécessaire de l’internationalisme.
Est-ce qu’aller à l’étranger est une manière de compenser une frustration liée à la réalité politique en Europe ? Qu’en retirez-vous de retour au pays ?
Je pense que la frustration peut être symptomatique mais ne doit jamais être déterminante. Ça naît d’un sentiment d’impuissance, parce qu’on se sent trop limités face à nos objectifs révolutionnaires. Alors pour dépasser ça, il s’agit de partir en quête de perspectives, pas de fuir. L’internationalisme est surtout une stratégie politique dans laquelle on renouvelle nos idées et nos pratiques. Non pas que tout·e militant·e doive partir un jour, mais que celleux qui le fassent doivent assumer une tâche pour tous·tes les camarades qui sont resté·es au pays. On veut créer des ponts. Si on rejoignait l’AIF sans ce sens de la responsabilité révolutionnaire, ça ressemblerait grossièrement à un service militaire. Une fois rentré·e en Europe, clairement, on ne veut pas et on ne peut pas transposer notre expérience telle quelle. Ce que je retiens, c’est surtout des réflexions. Dans les pratiques, j’ai été marqué par la rigueur d’organisation, la capacité à la critique et à l’autocritique, la manière de faire des réunions, le partage des responsabilités. Ça paraît basique, mais il y a souvent de la réticence à s’organiser plus solidement en Europe. C’est aussi l’expérience d’une vie authentiquement communale avec l’opportunité de s’éduquer et transformer nos personnalités pour incarner au mieux la révolution, etc. Enfin, il faut continuer d’entretenir les relations internationalistes, où qu’on soit.
Mais la révolution est éphémère, au bout d’un moment les choses s’installent. Quels sont vos objectifs ?
C’est vrai pour les vagues insurrectionnelles mais la révolution, pour le coup, est quelque chose de très long et toujours achevé. Il ne s’agit pas d’arriver à un point donné mais de poursuivre éternellement un chemin. La mission de notre temps, c’est de s’engouffrer dans les brèches de la domination pour s’implanter durablement. Réduire la révolution à la guerre civile et considérer une potentielle défaite de la junte comme sa fin serait une erreur. En Birmanie, la victoire va probablement déboucher sur la fédération de différents gouvernements fidèles à l’économie capitaliste. Mais en parallèle des structures sociales, politiques et économiques plus autonomes se seront consolidées. Et les organisations les plus révolutionnaires d’aujourd’hui seront un tremplin pour les luttes sociales futures. L’enjeu serait plutôt d’anticiper un retour à la normale pour mener le travail révolutionnaire approprié après la guerre. L’AIF est née pour un objectif précis, qui est la défaite des fascistes. Mais il y a des camarades de qui je me sens très proche politiquement, qui sont à d’autres endroits du pays et qui se projettent sur des objectifs à long terme de luttes ouvrières, paysannes, autochtones, féministes. Je pense plus précisément à une organisation politique de femmes indigènes, une organisation d’une minorité ethnique à l’orientation communaliste et libertaire, certains groupes armés anti-autoritaires, une initiative anarcho-syndicaliste… Au-delà de ma participation à l’AIF, j’ai pour objectif de les soutenir comme je peux.
Propos recueillis par Isabelle / Illustrations : Belette
