Toulouse. Fidia diala décolonise la danse
Fondé en 2015 par Paola Giocanti Cabrera, Fidia diala se présente comme un collectif de danse urbaine majoritairement féminin et afro-descendant. La soixantaine de membres, qui ont entre 5 et 21 ans, mettent au cœur de leur pratique le féminisme, l’antiracisme, l’anticapitalisme et l’enfantisme. Reportage et entretiens croisés.

Fille de réfugiée chilienne, danseuse, diplômée d’anthropologie, Paola est animatrice en centre de loisirs lorsqu’elle décide de fonder Fidia diala, alors poussée par des élèves et des parents séduits par son atelier de danse. Aujourd’hui, les membres les plus anciennes de la compagnie ont passé la vingtaine et connaissent Paola depuis la primaire. Deux d’entre elles, Fésane et Perle, sont respectivement présidente et vice-présidente. Ces titres sont loin d’être honorifiques, car les « élèves » de Fidia diala jouent un rôle central dans la gestion du collectif. Ils et elles siègent au conseil d’administration, organisent et animent les divers shows et battles, créent les chorégraphies, et les plus expérimenté·es sont chargé·es de transmettre la danse aux plus jeunes.
Respect, investissement et coopération
L’apprentissage de la capacité à transmettre est un élément central de la pédagogie mise en œuvre. Difficile, donc, de parler de ces enfants ou adolescent·es comme d’élèves, car pour beaucoup, ils et elles sont davantage professeur·es qu’apprenant·es. Dans ce collectif, Paola n’est donc pas professeure : pour elle, il est hors de question d’enseigner des danses dont l’identité culturelle et politique lui est extérieure. Cela ne l’empêche pas de porter bien d’autres casquettes. Pendant que les jeunes répètent leurs chorégraphies, débattent des mouvements et votent à main levée pour trancher un désaccord, Paola se charge de la partie administrative de l’association, et plus particulièrement de la levée de fonds, car l’argent est toujours le nerf de la guerre. Une mission difficile, lorsqu’en face se trouve Jean-Luc Moudenc, maire ex-LR qui ne voit pas d’un bon œil les associations qui assument de faire de la politique.
« À la base, je suis formée à diverses danses latines, mais les filles du groupe, majoritairement afro-descendantes, m’ont fait comprendre qu’elles étaient plutôt intéressées par des danses qui reflétaient leurs identités. Alors, je me suis formée au dancehall, puis je me suis retrouvée à questionner cette initiative, qui s’apparentait pour moi à de l’appropriation culturelle. À Fidia diala, nous sommes anticapitalistes. Les écoles de danse ordinaires enseignent la danse pour faire du business, donc ne pensent pas ces questions de racisme ou d’appropriation culturelle. Quand je vois qu’il y a des gens qui vendent une culture qui n’est pas la leur à des personnes qui sont juste des client·es et sans contextualiser les pratiques, je trouve ça inacceptable. Aujourd’hui, je prends toute ma place dans la pédagogie des savoir-être, mais ce sont les enfants qui s’occupent de la partie danse, qui partagent et mettent en commun leur créativité et leurs cultures. »
Paola
Le début de la saison est marqué par la cérémonie Kotoli, qui signifie « bienvenue » en langue peule. Ce moment permet d’intégrer les nouveaux membres et de leur présenter les valeurs défendues par le collectif. À Fidia diala, le choix de la langue peule pour définir des concepts pédagogiques a été mûrement réfléchi. Les Peuls (ou Fulani) constituent un peuple d’environ 50 millions de personnes au mode de vie nomade disséminés à travers le continent africain. Leur langue, qui traverse les frontières, permet ainsi au collectif de faire le lien entre les différentes identités afro-descendantes de ses membres et de créer un sentiment d’appartenance et de fierté panafricaine. En langue peule, Fidia signifie « s’amuser » et diala « rigoler ». Les deux termes accolés désignent une « ambiance conviviale ».
Éducation antiraciste
L’année se découpe en trois cycles de danse : hip-hop, afro, dancehall. Au cours de ces cycles, des interventions extérieures sont organisées. Il y a d’abord les invitations classiques de danseur·euses professionnel·les, comme dans toute école de danse. Et puis, le collectif fait appel à des intervenant·es divers·es pour discuter de sujets de société tels que le féminisme, le racisme ou encore la vie dans les quartiers populaires. Récemment, pour parler panafricanisme et appropriation culturelle, Fidia diala a invité Maryem Dogui, danseuse membre de la compagnie toulousaine décoloniale La Colombe enragée. L’objectif premier de ces échanges est de nourrir les shows et battles de Fidia diala, dont les temps de danse sont entrecoupés de prises de parole sur les identités diasporiques ou les discriminations que les membres subissent au quotidien. Et bien sûr, à long terme, ce savoir permet aux danseur·euses d’aiguiser leur compréhension du monde et des systèmes de domination. Parfois, des « discussions plus poussées se passent entre elles·eux et moi le mercredi après-midi, car nous avons un créneau d’entraînement de trois heures. Il s’agit surtout de partir d’événements d’actualité, parfois de la vie des enfants eux-mêmes, des sujets qu’ils veulent poser, des expériences qu’ils vivent », explique Paola. Le collectif est un véritable soutien émotionnel pour ses membres multi-minorisé·es.
« J’habite au quartier de Bagatelle1. Pour moi, Fidia diala est un endroit qui permet de me sentir légitime dans mon identité afro-descendante. À l’école, on met surtout en avant l’identité occidentale, et quand on parle de l’Afrique, c’est pour parler de la colonisation ou du sous-développement. On ne valorise jamais l’Afrique et nos ancêtres, alors que tout ça fait partie de moi, et je ne veux pas nier ça. De toute façon, je ne pourrais pas, parce que ça se voit sur ma tête ! Avec Fidia diala, tout est différent. Je sais que je ne suis pas tout seul et que d’autres personnes me comprennent et comprennent ma culture. »
Sasha, 17 ans
« Certaines personnes se disent gênées par l’idée des danses africaines ou afro-descendantes prétendument suggestives ou même « sauvages ». C’est extrêmement raciste et sexiste de dire ça. Pourquoi est-ce que la danse afro serait plus sexuelle que la gymnastique rythmique qui impose aux petites filles de se mettre en slip ? Tout est une question de regard posé sur les cultures africaines et sur les personnes qui les portent, et ce regard est encore largement colonial. Je suis là pour faire prendre conscience aux enfants du monde dans lequel ils et elles vivent. »
Paola
Hors les murs
À Bagatelle, il y a deux ans, Bilal, un jeune père de famille, perdait la vie en scooter après avoir croisé la route de la police. Pour marquer son soutien au comité Vérité et justice pour Bilal et pour introduire le sujet des violences policières, Fidia diala a décidé d’orienter son travail artistique autour de ce thème durant un cycle. Le comité a donc été convié à intervenir auprès des membres de la compagnie pour sensibiliser les jeunes et leur permettre de s’exprimer sur la question. D’autres projets plus ambitieux encore sont organisés. L’année dernière, un séjour au Sénégal a permis à trois membres de découvrir un haut-lieu du panafricanisme et de mieux appréhender l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. La visite de la grande bibliothèque de l’université Cheikh Anta Diop2 a été une étape marquante du séjour, tout comme celle de la Porte du Retour, monument commémoratif situé sur l’île de Gorée3. Le groupe souhaiterait bientôt reconduire cette expérience… si ses finances le lui permettent.
« Le problème avec le privilège blanc, c’est qu’il est invisible pour ceux qui en bénéficient. Quand on ne vit pas une injustice, c’est difficile de la reconnaître, et parfois, certaines personnes blanches se sentent attaquées quand on exprime ce que l’on ressent. En tant que jeune femme noire de 17 ans, il y a des choses auxquelles je pense au quotidien et auxquelles les autres n’ont jamais besoin de penser : faire attention à mon apparence, me demander si je ne fais pas ‘’ sauvage ‘’ ou juste impolie, tout simplement car dans ce monde, ma couleur de peau est un problème. On parle du privilège blanc non pas pour diviser mais pour avancer dans ce monde. Tant qu’on fait comme si tout le monde vivait les mêmes choses, on ne pourra pas corriger les injustices. »
Extrait du discours de Maëlla au cours des battles de la coupe panafricaine de Fidia diala, 14 juin 2026.
Contre la domination adulte
Autre cheval de bataille du collectif : l’enfantisme, ou la lutte pour les intérêts des enfants, qui apprennent dès le plus jeune âge qu’ils et elles n’ont pas vocation à se taire et à se soumettre face à des adultes ou aux plus grand·es. Les pratiques « éducatives » courantes qui visent à contraindre, à faire obéir et à sanctionner sont dénoncées, et les enfants sont encouragés à donner leur avis et participer aux prises de décision. Pas de révérence mécanique, donc, mais un respect mutuel et cultivé, de la bienveillance entre toustes et une réelle volonté de progresser et de faire progresser ses camarades. Exit les remarques désobligeantes, les humiliations et moqueries dont l’impact est si souvent sous-estimé à l’école. Place aux critiques constructives, à la responsabilisation et à la coopération, à l’intelligence collective et à la sororité. Les cours et répétitions se déroulent en autonomie, les plus aguerri·es étant chargé·es de transmettre aux novices, jusqu’à ce que ces dernier·es puissent transmettre à leur tour. Autant de savoir-être et savoir-faire nécessaires pour s’armer et naviguer dans les eaux troubles du quotidien dans une société hostile. Le pari est réussi : à chaque spectacle, la bonne ambiance est palpable et la qualité de l’apprentissage est saluée par les enfants, les parents et le public.
« J’ai commencé la danse avec Paola lorsque j’avais 6 ans. Aujourd’hui, j’en ai 21 et je suis vice-présidente de Fidia diala. Ce projet associatif fait partie de mon identité. À côté de cet engagement, je suis étudiante en psychologie. Je me sens utile lorsque des enfants ont besoin d’améliorer leur estime de soi, surtout qu’il y a beaucoup d’ados dans le groupe, c’est une période sensible. Faire partie d’un collectif soudé environ dix heures par semaine, faire de la danse et prendre possession de son corps, ce sont des outils libérateurs et très puissants. Maintenant, j’ai un rôle de grande, j’essaie moi aussi d’impulser des dynamiques et de poser un cadre lorsque c’est nécessaire. Il faut un minimum de discipline pour parvenir à monter des projets, mais ça ne veut surtout pas dire qu’on sacrifie la bonne entente, le respect et la coopération. »
Perle, 21 ans
« Dans ce collectif, il n’y a pas de supérieur·e. On est toutes et tous acteurs et moteurs, c’est très différent de l’école où on doit juste écouter un prof parler et acquiescer. Je me sens considéré d’égal à égal et c’est plus facile de prendre des initiatives, de se sentir légitime. Fidia diala, c’est vraiment un cocon, une échappatoire. »
Sasha, 17 ans
Danser le féminisme
Le collectif est majoritairement composé de filles et de jeunes femmes. C’est tout naturellement que la question féministe tient une place importante au sein du groupe. Là encore, l’inspiration vient du peuple peul, et plus particulièrement du sous-groupe des Woodabés, réputé·es pour leur organisation matriarcale et sororale.
« Je suis à Fidia diala depuis que j’ai dix ans. J’ai découvert l’association pendant un de leur spectacle auquel j’avais assisté avec la MJC. Tout de suite, je me suis dit : il faut absolument que je rejoigne ces filles. Aujourd’hui, c’est un projet qui prend beaucoup de place dans ma vie, parfois c’est même compliqué, surtout depuis que je suis au lycée, mais je tiens à y rester et m’investir ! Notre collectif est mixte, il y a quatre garçons, mais nous sommes une majorité de filles. Nous nous revendiquons féministes. On s’accorde beaucoup de moments de discussions entre nous autour de la question des droits des femmes, et on aimerait que toutes les filles du groupe se sentent légitimes de prendre le chemin qu’elles veulent dans la vie, quoi qu’on leur dise. »
Shay, 16 ans
« Fidia diala, c’est un espace quasi exclusivement féminin, rien que pour ça c’est presque un endroit sacré. On partage nos expériences du sexisme et on se forme les unes les autres à reconnaître ces situations. Le simple fait d’en parler entre nous nous arme, développe nos réflexes. Ça peut partir d’une situation où une fille peut évoquer à la rigolade un truc ‘ »bizarre » qu’elle a vécu, et là on part sur une discussion informelle entre nous. Et d’autres fois, on a des échanges plus poussés avec des organisations qui interviennent pour nous former, définir des termes comme la misogynie, parler de nos droits… Par exemple, c’est ce qu’on a voulu faire en invitant la compagnie de théâtre féministe PFFF, qui est vraiment calée sur ces questions. »
Fésane, 19 ans
Depuis deux ans, le collectif a étendu son champ d’action en ouvrant un cours pour adultes, qui se déroule tous les mardis soirs à 20 heures. Ce cours a pour particularité de se tenir en mixité choisie, pour femmes et minorités de genre. Et puisqu’il s’adresse à des novices, cette fois, des professeurs mènent la danse : les jeunes filles les plus expérimentés de la compagnie.
Texte : Sabrina Sauzet Sellami / Photo : Studio Ikisaki, 29 janvier 2026, quartier Bellefontaine
- Un des quartiers « prioritaires de la politiques de la ville » de Toulouse.
- Historien et anthropologue sénégalais, Cheikh Anta Diop (mort en 1986) a participé à la valorisation des apports de l’Afrique aux autres civilisations.
- L’île de Gorée était un lieu de transit entre l’Afrique et les Amériques pour des milliers d’Africain·es esclavagisé·es.
