Numéro 21 (printemps 2026)

Gard. La police par satellite

Pour traquer les gens vivant en mobil-homes, yourtes ou autres habitats légers, un logiciel de détection mêlant photos aériennes et informations du cadastre a été développé dans l’Hérault. Son utilisation s’étend maintenant à d’autres départements.
dessin d'un aigle menaçant dont les yeux pointent une caravane

« Depuis juin 2025, la commune de Sauve est parmi les premières en France à expérimenter Aigle, un nouveau logiciel de l’État destiné à cibler, prioriser et renforcer la lutte contre les installations illégales en zones naturelles et agricoles », pouvait-on lire, avec une photo de caravane dans un champ, dans le bulletin de décembre de cette commune du Gard.

Ce programme qui utilise de l’« intelligence artificielle » promet aux mairies et administrations de « faciliter le repérage des constructions et installations illégales dans les espaces agricoles et naturels »1. « Outre le fait qu’elle constitue un délit, la cabanisation a de nombreuses conséquences néfastes », lit-on sur le site d’Aigle, citant inondations, feux de forêts, dégradations des espaces naturels, pollution des sols et de l’eau, gaspillage des terres agricoles etc. Ce terme « cabanisation », utilisé par le gouvernement et les médias dominants, fait en quelque sorte lui-même partie du dispositif de répression, véhiculant l’image d’un mal qui se répandrait et contre lequel il faudrait lutter ‒ on peut aussi appeler cela de la lutte contre l’habitat léger ou réversible, voire de la lutte contre les pauvres.

Aigle lit des photos aériennes et des images satellites, les recoupe avec le cadastre et les documents d’urbanisme, pour détecter des constructions suspectées d’être illégales et les classifier en maisons, piscines, mobil-homes, caravanes, habitats légers, etc.

Troupes au sol

À Sauve, cette politique est portée par Olivier Gaillard, maire de la commune depuis 2020 et réélu en mars 2026 (passé par le PS puis par La République en marche, maintenant sans étiquette). Malgré ses recherches, Olivier, habitant de cette commune, n’a trouvé personne qui aurait été verbalisé via ce dispositif. Pour lui c’est pour l’instant un problème plus terre-à-terre : « En fait c’est un moyen de plus pour la commune pour lutter contre la présence de certaines personnes ou de certains modes de vie sur son territoire. »

Typique de la « start-up nation », Aigle est aussi emblématique de la sophistication des outils de répression qui est permise par le numérique, et de la distance entre le souverain qui dirige et le sujet qui reçoit la répression. Il a été développé à la Direction départementale des territoires et de la mer de l’Hérault2, puis par le cabinet de conseil SIA Partners et par la « Fabrique numérique de l’écologie » (un « incubateur » de start-up de l’État).

Halem, une association d’« habitant·es de logements éphémères ou mobiles », tente depuis 2006 « de répondre aux besoins de la population qui choisit ce mode d’habiter, quelle qu’en soit la raison. »3 Paul Lacoste est l’un des bénévoles qui aide des personnes vivant dans ces habitats, notamment quand ielles sont menacé·es d’expulsion. Situé lui en Limousin, il a vu arriver cette surveillance dans l’Hérault via les personnes qui sollicitent Halem. Les repérages du logiciel ont été suivis de vastes campagnes au sol : « En quelques jours, des agents ratissent un secteur et verbalisent tout ce que le logiciel leur a trouvé : piscines sans permis, le moindre cabanon, un toit qui dépasse, tout. » Selon les choix des préfets et procureurs, ces procès-verbaux peuvent déboucher sur une convocation puis une procédure devant le tribunal correctionnel pour infraction au code de l’urbanisme.

Vivre cachés ?

Une loi de 2019 a donné davantage de pouvoir aux maires pour prendre des arrêtés de remise en état sous astreinte, et une loi de novembre 2025 vient d’augmenter les montants des astreintes et des amendes. Halem a l’exemple d’un courrier menaçant envoyé en janvier 2026 par une mairie (dans le Vaucluse en l’occurrence) simplement sur la base de constatations du logiciel : « Madame, Monsieur, à partir de l’application Aigle, il a été constaté que vous avez entreposé des caravanes et des véhicules sur la parcelle cadastrée [XX]. Il vous est rappelé que cette parcelle est classée en zone agricole du PLU. Cette zone est inconstructible. […] Par conséquent, vous devez régulariser cette situation en remettant la parcelle dans son état d’origine dans un délai d’un mois ». Le courrier menace la propriétaire d’une astreinte de 1 000 euros par jour et d’une amende de 30 000 euros. Halem passe donc beaucoup de temps devant les tribunaux administratifs dans des procédures qui peuvent durer des années. « Une ingénierie de pointe est mise en place pour alléger le travail de répression, souligne Paul, mais sur le terrain on se rend compte que ça reste toujours complexe. Et par ailleurs rien n’est fait pour légaliser des formes d’habitat mobile, réversible et écologique. Cela relève toujours d’anciennes réglementations visant les «gens du voyage». »

L’organisation entre personnes qui occupent des habitats légers est culturellement compliquée : « C’est un peu l’idée «vivons heureux, vivons cachés» donc les gens ne se relient pas nécessairement. Certain·es, toutefois, après avoir cherché de l’aide, restent mobilisé·es et rejoignent Halem. »

Des problèmes de logement que ne connaît pas Mathieu Courtecuisse, le PDG de SIA Partners qui a codéveloppé ce joujou numérique avec l’administration. Il faisait partie des « young leaders » de la Fondation franco-américaine avec Emmanuel Macron en 2012, et arrive maintenant 162e dans le classement des plus riches de France avec 850 millions d’euros de patrimoine 4.

Texte : Yann Bureller / illustration : KRST

  1. aigle.beta.gouv.fr
  2. La Tribune – Objectif Languedoc-Roussillon, décembre 2020.
  3. halemfrance.org
  4. Challenges, juillet 2025