Numéro 21 (printemps 2026)

Lot. Silence, coupe rase

Entre le désarroi des riverain·es, la toute-puissance des machines et la lâcheté administrative, témoignage sur un système qui brade l’avenir, à partir d’une lutte solitaire à Cassagnes.
dessin d'un végétal avec deux parties, à gauche coloré, touffu et vert, et à droite gris, chétif et vide

Lot, mercredi 28 janvier 2026. « C’est légal, la vente du bois est privée, ce n’est pas de notre juridiction. » La phrase de la mairie de Cassagnes résonne, sèche, définitive. Elle clôt le débat avant même qu’il n’ait commencé.

Devant chez Gilbert, à quelques kilomètres de Gourdon, le paysage a changé de nature. Deux hectares de châtaigniers, témoins silencieux des saisons sur cinq décennies, ont été réduits en copeaux en l’espace de quelques heures. Par deux fois. La première en juillet 2025, la seconde en ce janvier glacial de 2026.

Les machines sont passées. Deux monstres d’une capacité de charge de 40 tonnes, abatteuse et débardeuse, implacables. Leurs chenilles ont broyé les sols, effacé les ombres, nivelé le relief. Elles ont laissé derrière elles un désert de broyats pourrissant, une boue compactée où plus rien ne semble pouvoir germer. Toute une biodiversité – et c’est le sens profond du mot « bio », la vie – anéantie. Vies végétales et animales, graines, plantes, insectes, bactéries, tout ce tissu invisible qui fait qu’une forêt est un monde, a été pulvérisé.

Une opacite administrative au service de l’extractivisme

Gilbert vit là, juste en face. Sa vie ? Jusqu’alors, un dénuement extrême, de quasi-ermite, fait de peu et de silence. Aujourd’hui : l’effondrement. Le bruit, la poussière, et ce vide soudain qui s’invite dans son salon. « Le gars, sur sa machine, il a un ordinateur programmé avec IA, et il casse tout… Je te dis pas quand son bras télescopique se met à arracher les troncs, les branches, et qu’il te vous déracine tout ça, la machine te laisse plus rien ! Rien, mais rien ! » Il s’essuie le visage. La pluie sans doute. Ou peut-être cette humidité qui monte des yeux quand on voit partir un morceau de soi. Son regard fixe le lointain, là où il y avait encore de la verdure hier.

Partout comme à Cassagnes, la loi est un leurre. La direction départementale des territoires du Lot, saisie par courrier recommandé le 30 janvier 2026, a tardé à répondre sur le fond. Lorsqu’elle l’a fait, un mois plus tard, ce fut pour me répondre à côté, sans jamais confirmer ou infirmer le contournement du code forestier1. L’Office national des forêts n’a « rien constaté ». La communauté de communes renvoie vers le plan local d’urbanisme, illisible pour un non-initié. Tout est fait, sciemment ou par inertie, pour que le citoyen ordinaire se heurte à un mur de complexités administratives. Le désert se fabrique sous nos yeux, et chacun murmure dans son coin, paralysé par l’insanité de protections tacites et silencieuses des destructeurs. Les pare-feu, les pare-fous n’existent pas, ou de pure forme, pour enfumer les crédules.

Petit proprio sous la coupe de grands capitalistes

Dans le Lot, la forêt est essentiellement privée, fragmentée entre 66 000 propriétaires2 forestiers, souvent retraités. Souvent, ces petit·es possédant·es méconnaissent leurs droits, ont peu de connaissances en sylviculture et sont pris dans des logiques qui les dépassent. À Cassagnes, le propriétaire du bois a vendu ses arbres, pas le sol. Il a cédé son droit d’usage à un tiers qui a transformé un patrimoine vivant en actif financier. La possession réelle, celle du soin et de la durée, a été vidée de son sens au profit d’un droit d’extraire.

Et pour extraire le bois, aujourd’hui, il faut avoir des machines de 40 tonnes. Ces engins à plusieurs centaines de milliers d’euros impliquent un endettement important. Pour sa survie, l’exploitant forestier n’a d’autre choix que de stériliser les sols pour rembourser son crédit. Il abat et revend le bois pour un chiffre d’affaires de quelques dizaines de milliers d’euros par chantier. Il faut couper vite, couper fort, couper partout. La décision n’est plus politique, elle est technico-financière : la machine dicte son rythme à la forêt. À Cassagnes, c’est l’exploitation forestière périgourdine de Patrick Clédard qui est intervenue. Contacté, il nous explique transformer le bois en piquets de clôture, sauf quand le bois est malade, ce qui était le cas d’une partie de la parcelle. Il précise également avoir pris soin de laisser quelques vieux arbres, à la demande de Gilbert, pour maintenir un habitat aux espèces locales. Au-delà de ces petits exploitants, des « coopératives » comme Alliance forêts bois, véritables multinationales import-export, dépassent les centaines de millions d’euros de chiffres d’affaires et n’hésitent pas à passer des forêts entières en pâte à papier.

De beaux arbres qui finissent en paillettes

Sans compter le bois de chauffe qui passe majoritairement sous les radars, 35 % du bois coupé dans le département est utilisé pour l’industrie, notamment la très grande papeterie de Saint Gaudens, 25 % est destiné à la production d’énergie et 32 % pour le bois d’œuvre.3 « Traditionnellement, le châtaignier sert à faire des parquets ou encore des piquets mais avec la baisse de qualité du bois due aux maladies, ça finit en pâte à papier », explique Camille Moreau, de l’association Cœur de forêt. « Quand il est mort, le bois est carrément broyé en plaquettes forestières, un combustible pour les chaudières biomasses. » Dans ce modèle industriel, la notion de « soin » a disparu. On ne soigne pas, on exploite. On ne panse pas les plaies du sol, on les ignore jusqu’à l’érosion. On pressurise la ressource dans des logiques de rendements court-termistes. Qui soignera les châtaigniers malades ? Personne, on les abat. Le système est conçu pour extraire, pas pour guérir.

Texte : Guillerval et Elie Toquet / illustration : Dgidgi Stringer


Une autre sylviculture est possible

La coupe rase de châtaigniers est une technique ancienne dans le Lot, dans ces forêts qui sont souvent d’anciennes châtaigneraies à fruit, parfois plantées au XIXe siècle. Contacté par L’Empaillé, Camille Moreau, de l’association Cœur de forêt, en explique le principe : « Tous les trente ans, on vient y prélever la repousse et, si tout se passe bien, l’arbre repart ensuite de la souche. Mais avec le changement climatique et l’apparition de maladies, les arbres meurent. En plus, on renouvelle peu les souches et on a tendance à les exploiter plus fréquemment, ce qui les épuise. » Mais si les exploitants ne changent pas de pratiques, c’est que la sylviculture locale est prise dans une tendance compliquée à renverser : « Les forêts lotoises, souvent issues de la déprise agricole, sont morcelées, et d’une faible valeur marchande. En général, le bois d’ici se vend quatre fois moins cher que dans les régions d’exploitation forestière historiques comme le Jura. La filière fonctionne donc au volume en coupant beaucoup, sacrifiant du même coup des arbres qui auraient gagné en valeur à long terme ». Bien sûr, on pourrait aussi choisir de ne pas couper les forêts du tout, la rentabilité n’est pas tout. Il existe par ailleurs d’autres options, comme l’atteste Émelyne Faure, gestionnaire forestière indépendante dans le Limousin : « Rester sur cette pratique du taillis, c’est vraiment une impasse. Raser pour mettre des pins maritimes n’est pas une solution. Selon la nature des sols, on préconise une régénération spontanée avec des espèces locales comme les chênes, le bouleau ou le merisier et un enrichissement si besoin avec des chênes ou des pins. Ça crée des écosystèmes plus riches et plus résistants. Mais ça coûte cher, l’accompagnement de l’État est impératif. » En attendant ce changement de fond, la situation demeure traumatisante pour les riverains qui voient, comme Gilbert, le bois en face de chez eux disparaître du jour au lendemain. « C’est qu’avec les machines d’aujourd’hui, on peut couper une grande parcelle dans une même journée, détruisant au passage toutes les autres espèces et en abîmant parfois les chemins d’accès, alors qu’autrefois ça prenait des semaines. C’était peut-être moins destructeur », analyse Yann Clément, technicien forestier dans le Lot. « Bien que privée, beaucoup considèrent la forêt comme un bien commun et donc que sa gestion se fasse avec l’accord de tous » rapporte Camille. « Ça peut s’entendre du point de vue de l’intérêt général. En effet l’air que l’on respire dépend de la qualité de l’environnement dans lequel on vit. » Pour ce qu’on en sait, un petit groupe « Forêt sensible Bouriane » tente de s’organiser dans ce coin du Lot. Un bon moyen de penser nos positions et les défendre.

  1. Pour éviter le seuil de déclaration obligatoire, l’exploitant a procédé à la coupe en deux temps avec six mois d’intervalle.
  2. « La forêt du Lot », site de la Fédération nationale des syndicats de forestiers privés.
  3. « La forêt du Lot », site de la Fédération nationale des syndicats de forestiers privés.