Numéro 2 – La Une

 

Gérard. Je ne sais pas si tu te souviens de moi… J’ai bossé quelques mois avec toi. Peut-être un an. À temps partiel, à côté des études, puis à temps complet l’été. Dans le hangar qui jouxtait le Conforama qui nous employait. Où les clients venaient retirer leurs meubles en contre-plaqué dégueulasse.

En matière de gestion du stress, j’ai beaucoup appris avec toi Gérard. Notamment quand tu balançais les écrans plats dernier cri du haut du premier étage du hangar, écoutant avec délectation le bris de l’objet, avant de l’amener comme si de rien n’était au client, avec ce sourire espiègle qui laissait apparaître deux dents mises en minorité. Pas fou, j’ai dès lors entériné le fait que je n’achèterai jamais rien à Conforama, et dans la foulée on a sympathisé tous les deux.
Chaque midi, je revenais du parking du Quick où j’avais grassement profité de feu l’offre étudiant. Je rentrais dans le hangar en sachant très bien ce qui allait s’y passer. Extralucide, tu m’avais senti arriver et venais déjà à ma rencontre. Entre temps, durant ta pause, tu t’étais parfumé au Chanel n°51. Chaud comme une baraque à frite, tu m’interpellais en gueulant : « Alors le jeune! tu t’es bien branlé la queue entre midi et deux? ». Les premier temps, je restais interdit et choqué comme un jeune premier.
Mes réponses se perdaient dans le néant de toute ma gaucherie chevauchant ma timidité d’alors. Mes pommettes se la jouaient plaques à induction. Et puis, je m’y suis fait. Du sourire poli, je suis passé au rire complice. Acceptant de mettre « ma queue » au-dessus du gouffre qui séparait l’étudiant en sociologie coincé que j’étais, de toi Gérard, pour qu’on puisse se retrouver dessus à mi-chemin. À construire une complicité. À la fin de l’été, après que t’aies posé ta question quotidienne, on se marrait comme des cons. C’était cool. Même si j’étais content quand mon contrat s’est terminé.

Pourquoi je t’écris aujourd’hui Gérard? Je vais pas te mentir, ça va pas top.
J’ai trente balais et je vis toujours de petits boulots « alimentaires ». De ceux qui portent bien leur nom tant ils te font te bouffer en pleine gueule le monde et le temps qui passe. Je t’explique : durant les treize ans qui me séparent désormais de ta rencontre, j’ai pris plaisir et force à commenter cette société, en rouge, en noir et jusque dans ses marges. À rencontrer celles et ceux qui s’y organisent pour faire la nique à ce monde de merde.
Et un beau matin, je me suis réveillé et plus personne ne parlait la même langue que moi. Ou bien plutôt je ne parlais plus la même langue que tout le monde. Au boulot, c’est criant, tu verrais. Alors oui, je suis devenu spécialiste pour décrire qui est qui dans la post-autonomie-néo-appelliste-à-tendance-crypto-vegan-ascendant-féministe-atout-situationnisto-marxo-deleuzio-à-tes-souhaits. Par contre, je ne sais plus faire une blague au gars du poste de travail à côté. Notre queue me manque Gérard, je te le dis tout net.
Pour éponger ma tristesse et tenter de rapiécer indirectement ces liens avec mes collègues, j’écris dans l’Empaillé. Tu penseras certainement que je perds mon temps, de la même manière que tu regardais avec méfiance mes «études» à l’époque. Mais je ne sais pas quoi faire d’autre Gérard. Alors l’Empaillé, c’est le chantier du moment.
Ça aide d’avoir une sorte de lecteur idéal en tête. Ça motive. Ces temps-ci Gérard, je t’imagine dans n’importe quel rade pas loin du Conforama, croiser la route d’un Empaillé froissé et crade sur le comptoir, et en lire un bout alors que tu te fais chier entre deux anisettes. C’est pourquoi on paye pour permettre la diffusion en kiosques. Et c’est aussi pourquoi on refuse de définir un «nous» qui écrirait. Parce que tout «nous» implique un «eux», où tu aurais de fortes chances d’atterrir sans l’avoir demandé.

Dans ce journal, on ne pense pas tous-tes pareil. Loin de là. Bien sûr on a des limites communes, nos fachos et nos tabous. Mais pour autant, pas de «message» commun. Peut-être même qu’on le fuit ce «nous». Parce que ces derniers temps, les «nous» que j’ai pu croiser, qui prodiguent des «faut qu’on et faut que vous», avec la révolution en ligne de mire, je les ai trouvés sacrément péremptoires. Et parfois méchamment coupés du monde. Des «nous» qui, parfois, décrivent le monde en face comme violent et obtus, mais parleraient de toi comme d’un «beauf» sans en être gênés.
Ils ont le mérite de vouloir changer le monde, ou en tout cas de pas vouloir le laisser en l’état, mais parfois on se demande à qui ils s’adressent, quand même, ces révolutionnaires qui semblent avoir en commun la terrible frustration de ne pas avoir pu finir leur thèse en socio… Bougre de (d’abs)cons. Alors certes, si avant-garde il y a, elle s’est méchamment bougée l’arrière-train pour participer à faire du récent mouvement loi travail un des plus beaux que j’ai jamais vus. Mais, parfois, elle tripe un peu dans sa situation pré-insurrectionnelle vécue en cercle fermé. Tu verrais Gégé, à Rodez, niveau insurrection, il reste du taf.
En rêvassant récemment, j’ai mis en parallèle, voire en compétition, les mots «communauté» et «milieu». M’apercevant alors que le «milieu» c’est l’illusion d’être un tout, au centre, et que tout tourne autour de toi. Alors que la communauté m’apparaît avoir le fait de partager quelque chose ensemble comme fondation, tout en ne niant pas les différences de chacun. Alors Gégé, l’Empaillé, on le rêve comme un bout de commun et qu’importe si pour cela il faut mettre (un peu) d’eau dans le vin de la radicalité.

Je vais te laisser Gérard. Mais je voulais t’écrire pour te dire qu’encore aujourd’hui, t’avoir rencontré irrigue ma manière d’être, de vivre. Et d’écrire. Alors j’espère que si tu croises la route du journal, même deux minutes, tu y trouveras quelque chose. Que ce soit pour le maudire ou pour l’aimer. En tout cas on y travaille.
Bisous Gérard.

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