Les légionnaires arrivent sur le LARZAC

Le Larzac aux légionnaires 

C’est le Cadeau de César 

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Pendant que le fier porte-avions Charles de Gaulle vogue vaillamment en Océan Indien, pour traquer le djihad aux portes du Califat, l’État français, ce Homeland à lui tout seul, n’en finit plus de se militariser. Ça verdit de tous les côtés. Tous les Chefs d’État-Major des différentes Armes trinquent au désormais célèbre État d’Urgence et aux RafaleTM qui s’envolent… pas mal, les rafales-qui-s’envolent, on dirait déjà du Cabrel… Les attentats ont vaguement troublé la COP21, mais pas la tenue du salon de l’armement MiliPol, à deux encablures du Bourget. La France n’exporte plus les Droits de l’Homme, mais son antidote, la répression. Comme fine fleur de son armée, la Légion saute, après des années de colonisation, sur le plateau antimilitariste du Larzac. Fini de rire.


Le Larzac a été choisi pour accueillir le retour en métropole des garnisons de la Légion étrangère. Elle comprendra la 13ème demi-brigade (13ème DBLE, 1700 personnels entre mai 2016 et fin 2017, dont paras, génie, artillerie). Un Centre d’Entraînement de l’Infanterie au Tir Opérationnel (CEITO) occupait jusqu’alors les trois hectares jouxtant La Cavalerie, cédés de haute lutte à l’État. On s’en souvient peut-être mal, mais l’armée, trahie même par l’un de ses généraux, qui rejoignit la cause, dut reculer face à un mouvement exemplaire (1971-1981), cause que le pouvoir mitterrandien avait honorée, en laissant les paysans cultiver paisiblement les terres avec une présence militaire dépassionnée. On parla même d’une certaine ignorance mutuelle, d’une cohabitation calme. Le CEITO accueillait des soldats de toutes armes et pays alliés, il va repartir ailleurs. Mais contrairement à ce qui se pouvait espérer, au lieu de rendre les trois hectares aux agriculteurs, l’armée les garde, pour y implanter sa célèbre Légion. Le 12 novembre, la CCI et la Chambre d’Artisanat du département proposaient une réunion de présentation avec l’armée pour se partager les 116 millions d’euros de marchés pour les loger, divertir, nourrir. Même un collège est prévu. Bien vu, ils vont pouvoir apprendre à lire.

Un peu de stratégie

Envoyer la « 13 » chez les chevelus pacifistes a au moins trois niveaux d’intérêt tactique :

1°) C’est le prélude (ou au moins la possibilité) à l’utilisation des légionnaires pour des actions d’envergure sur le terrain national (la métropole) : parmi 1700 personnels, on peut sans trop de peine en imaginer suppléer CRS et autres Playmobils pour faire du « muscle » de-ci de-là. Les rares allusions à ses emplois passés vont de la colonisation algérienne (ses débuts louis-phillippins, 1831) à la formation de cadres en Irak. Mais l’hexagonie de l’Empire s’accélérant, les voilà prévus… au Larzac. Bye-bye Djibouti (2011), bye-bye Abou Dhabi (2016). Hello Larzac, home sweet home.

2°) Projetons-nous dans quelques années. 1200 à 1700 familles à La Cavalerie, qui compte 1064 âmes, ça ne va pas passer inaperçu, contrairement à ce que « José » appelle un « faux problème »1. Le problème risque de tourner à la vraie confrontation. Culture virile et art de tuer, tradition d’essence nationaliste, coloniale et identitaire, versus brebis du cru, luttes populaires et flower-power… pour de la mixité sociale, on peut dire que le gouvernement a le goût du contraste. La présence en ville, comme à Nogent, Castelnaudary, de la Police Militaire va-t-elle nous « rassurer » ? Pour sûr. Les fêtes de l’école, d’ailleurs, et autres tournois de boules augurent déjà de belles rencontres.

3°) Dissocier le mouvement social, diviser pour mieux régner. Au point où on en est, L’État peut bien balancer la Légion comme on envoie les gardes mobiles. Ici, le but est de couper le robinet en amont : si les ZAD se réclament de la lutte du Plateau, l’État ne peut se permettre ces « métastases ». La stratégie n’est pas fine : enterrer le Larzac à coups de rangers, même chose à Notre-Dame des Landes, à Sivens, à Roybon, à Bure… L’annulation forcée de la COP21 militante, en disait déjà long sur cet effet d’étouffement. Là, on voit bien les képis dépasser..

Du risque d’avoir des chefs

Revenons donc à nos moutons. C’est Bové, qui nous vend la Légion, l’accepte, la défend, et l’invite sur des terres qui ne sont pas les siennes. C’est Bové, qui se croit au blackjack dans Centre-Presse, réagissant : « moi je dis Banco ! »1, et fantasmant un ‘’centre de décontamination’’ dont juste lui a entendu parler. C’est Bové, qui a entonné le « chant du cygne » de son propre passé d’insoumis. C’est lui seul, qui a servi de courroie de transmission ‘’nation-défense’’ aux ministres en guerre2. C’est juste cet ex-militant pacifiste, qui a moisi dans ses caves. La jeunesse toujours verte des plateaux, elle, affûte ses Laguiole, et s’organise.

Si les Larzacquois se laissaient faire, se coupant des ZAD, ils pourraient avoir du mal à s’en remettre, considérant la solidarité comme une constante. Depuis que 2967 signataires se sont reconnus comme opposants, vont-ils laisser leur ex-camarade précipiter cet héritage, et laisser dire les expert-e-s en treillis qu’ils auraient désarmé, stupéfaits et bâillonnés ? Rien n’est moins sûr : Samedi dernier, 130 Aveyronnais et leurs amis célébraient un banquet pour la ZAD en centre ville de Millau. En fait, il ne manquait que Bové.

Sam Bertoni

1. Centre-Presse, 01.08.15, p.3. « Un joli ‘’coup’ politique ». au sens de coup d’Etat ?

2. lire ci-contre l’interview de Gilles Gesson

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« La majorité des anciens y sont opposés » 

Gilles Gesson est un affable et chouette emmerdeur. Il habite le Plateau depuis 1998. Journaliste, il les a vus passer, les camarades, les copains, les militants, les autres. Aujourd’hui, il ne décolère pas. En juin 2013, lui et une bonne partie du Plateau se sont fâchés avec certains, après le renouvellement du bail contracté entre l’État et les agriculteurs depuis 1981. Ce jour-là, Gilles s’en souvient bien. Certains serraient les pognes du Ministre, d’autres, plus fidèles à une tradition du Larzac, osèrent demander le soutien à la ZAD de Notre-Dame des Landes, qui subissait au même moment les exactions du même gouvernement (PS). Tollé. Violences verbales et physiques comme seule réponse. Invité surprise de L’Empaillé, Gilles revient sur cet échange, jusqu’à ceux qui ont laissé arriver la « 13 ».

Tu connais quelqu’un qui se serait rendu à l’invitation des chambres de commerces et artisanat, pour répartir en contrats les 116 millions d’euros prévus par le Plan ?

Gilles

La “réunion” s’est tenue le 12 novembre à Millau. La veille, nous étions allés à Sarrant, dans le Gers, où notre collectif anti-légion était invité pour participer à une journée pour fêter dignement l’armistice, sous le thème : « Cent ans de connerie militariste ». Je ne connais pas d’entrepreneurs qui se sont rendus à la CCI, je ne fréquente pas ces gens.

Est-ce qu’on peut dire que Bové a refilé le Larzac à l’État et l’armée ? Il a dû toucher des sous, nan ?

À mon avis, dire que Bové a « vendu » ou « refilé » le Larzac serait lui attribuer une importance qu’il n’a pas. Il a juste été utilisé. A-t-il « touché des sous » ? Le plus triste, peut-être, est que ce n’est même pas nécessaire… Quant à Luche et Marc, leurs motivations peuvent être multiples. Mais on ne m’ôtera pas de l’idée que se trouve parmi elles la revanche. Et il y a surtout là une volonté d’effacer des tablettes l’image d’une lutte victorieuse afin de décourager certaines luttes actuelles qui la prennent en référence.

Comment peut avoir été prise une telle « décision », du « Plateau » jusqu’à Paris ?

Les négociations au ministère ont été secrètes, Luche, Marc et Fauconnier vont jusqu’à le revendiquer publiquement, ce qui en dit long sur leur conception de la démocratie.

La mairie de Millau, elle dit quoi ? Et la Communauté de communes Larzac et vallées ? Ils n’ont pas pu être si surpris ?

Les “élus locaux” sont satisfaits, attirés comme des mouches par la merde de la promesse pourtant éculée de « développement économique » et de « création d’emplois ». Une telle mentalité racoleuse n’est pas étonnante de la part du maire (LR) de Millau, mais un peu plus de celle des autres communes du plateau. Par exemple, ma municipalité, à la Couvertoirade, dont la maire est une paysanne de la Conf, est plutôt favorable à l’arrivée de la Légion.

La Confédération Paysanne, elle a bien voté blanc ? Où s’est-elle exprimée ?

À ma connaissance, la Conf nationale ne s’est pas prononcée (elle doit considérer que cela ne la concerne pas). Quant à la Conf Aveyron, ça semble la tirailler. Sur son site, elle n’a fait que reproduire l’article du Monde du 12 septembre, sans commentaire. La plupart s’en foutent (il n’y a pas de menace sur l’agriculture), quelques autres y sont opposés.

Pour « le » Plateau, êtes-vous d’accord avec Bové : si l’armée nettoyait les champs de tir, elle ne serait plus dangereuse ? D’autres que lui y croient ? C’est un leurre ?

C’est bien plus qu’un leurre, c’est une vaste fumisterie pour tenter de nous faire avaler n’importe quoi. C’est juste Bové qui a sorti ça, mais ce n’est apparu dans aucun “programme officiel”.

Tu peux expliquer ce passage du slogan « Gardarem lo Larzac » à « Gardem… » ?

C’est moi qui ai proposé ce nom : il s’agissait, dans le même temps, de profiter de la “célébrité” du slogan des années 1970 (“Gardarem lo Larzac”, « nous garderons le Larzac » en occitan) mais sans vraiment le copier (“Gardem lo Larzac”, « gardons le Larzac ! » en occitan) tout en renvoyant la balle dans le camp des “anciens” de la lutte qui, à ce moment-là, me semblaient un peu “endormis”…

Tu as écrit, en 2013 (lors de la venue du ministre Le Foll sur le Larzac) : « […] José Bové en tête, des insultes et des menaces. »1. Peux-tu dire qui a recueilli la réponse de Bové, et quels mots c’était, si la personne s’en souvient ?

Un de ses jeunes voisins à Montredon, qui s’est fait traiter de « jeune con » et « gauchiste primaire ». Un copain bûcheron des environs de Montredon, installé sur une parcelle de la SCTL, qui a dû se prendre les mêmes “qualificatifs”, avant de s’entendre dire qu’il serait « expulsé du Larzac » [sic].

Les autres insultes, par qui ?

Difficile de le savoir avec exactitude. Mais lors de la bousculade avec les gendarmes soutenus par deux “Paysans du Larzac”, j’ai entendu l’un d’eux aboyer à un jeune copain : « Quand tu auras fait la lutte du Larzac, tu pourras la ramener. » L’autre était occupé à étrangler une de ses voisines et camarades de lutte des années 1970 !

Comment la Conf se défend-elle ? Quelles positions publiques, quels arguments a-t-elle avancé ?

La venue de Le Foll était “motivée” par la signature du prolongement du bail entre l’État et la SCTL2. Cela ne concernait pas la Conf directement. Par contre, lors de deux réunions préparatoires à notre action (où tout le monde était invité, y compris les gérants de la SCTL, y compris Bové, qui n’est bien sûr pas venu), des “camarades larzaciens” membres de la Conf ont essayé de nous convaincre de ne rien faire. Premier argument : nous allions faire capoter la signature, importante pour l’avenir du Larzac. Second argument : ils se sont sentis « vexés » par notre projet d’action, car nous semblions ainsi remettre en cause leur “combativité de syndicalistes” alors qu’ils avaient prévu d’interpeller le ministre sur la problématique de Notre-Dame-des-Landes dans une rencontre ultérieure, le même jour à Millau (ce qu’ils n’ont bien sûr pas fait…).

Depuis 2013, les parties se sont-elles rabibochées, ou le divorce ne s’est-il qu’approfondi ?

Quatre mois après les faits, une grande réunion de médiation a été organisée (c’est presqu’une coutume sur le Larzac quand ça commence à chauffer un peu trop). Un soir d’hiver, dans une grande salle à peine chauffée, nous étions plus de 70. Les échanges ont été francs, directs. Pour ma part, j’ai entre autres dit que pour moi, le Larzac pseudo-militant, c’était terminé. Les masques étaient tombés. Peu de temps après, j’ai démissionné du comité de rédaction du journal Gardarem lo Larzac. Cela dit, à partir de là, les réactions des “anciens” à l’arrivée de la Légion m’ont un peu étonné, car la majorité y sont opposés. Mais ils ne veulent pas trop le dire en public (dans les médias) car s’ils ne suivent pas, cette fois, Bové, ils ont un peu le cul entre deux chaises…

Que fait « le Plateau », si la ZAD est expulsée ?

En mai 2012, quelques “anciens” de la lutte sont allés soutenir les grévistes de la faim. En novembre 2012, un bus était affrété par le “Larzac” pour participer à la manif nationale. Mais à chaque fois, c’est avant tout pour soutenir l’ACIPA, c’est-à-dire les paysans. Que ce passera-t-il si la ZAD est expulsée ? Je n’en sais rien. Cela dit, il ne faut pas oublier que les “militants” du Larzac ont aujourd’hui près de 70 ans…

À propos de vos réunions : vous faites allusion à des réunions avec les ‘’pour’’ ? 3

Personnellement, faire des réunions avec les “pour”, ça ne me branche pas. Je n’ai pas de temps à perdre…

Vous n’auriez pas envie de proposer des projections publiques, de la contre-propagande ?

Il a été envisagé de faire des projections publiques de plusieurs films sur la Légion. Mais on en est, pour l’instant, resté là…

Quel effectif, contre, entre les assos, la Conf, les individus (hors des partis) ? En clair, lo Larzac, combien de divisions ?

Il n’y a déjà plus grand-monde. Nos réunions de l’été regroupaient une centaine de personnes, celles de cet hiver à peine une dizaine, les commissions ne se réunissent plus, faute de participants. Cela dit, il y a toujours le même phénomène : les gens attendent souvent des actions concrètes pour se mobiliser. Je pense que si l’on décidait de faire un “coup” important, il pourrait y avoir du monde.

On a donc bien compris : Gardem lo Larzac, en espagnol, se dit No pasaràn. On se reverra.

Salut

Propos recueillis par Sam Bertoni

 

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