L’enfant du pays, ou presque…

L’enfant du pays, ou presque…

À quatre kilomètres de Marcillac-Vallon, direction la Ferme des Bouteillous à la rencontre de Serge. Son étable abrite vingt-cinq belles vaches laitières de race Abondance et Simmental, traites matin et soir. Vient ensuite la fromagerie, qui existe depuis deux ans et représente la concrétisation d’un vieux rêve : « réussir à faire un truc par lequel, du sol, on pouvait amener un produit jusqu’à la fin ». Pas de fromages sans affinage, voici donc la nouvelle cave à tommes où trônent les cylindres de Simmental couleur rouille et les Bouteillous aux croûtes fleuries. Elle se situe sous la maisonnette en bois, fraîchement inaugurée. En contre-bas, détour obligé par la miellerie où est stocké le matériel d’apiculture. Mais tout cela n’est pas tombé du ciel, et mérite un retour quarante-cinq ans en arrière…

Serge est un « enfant du pays », celui du vallon de Marcillac. Il est né et a grandi au hameau des Boutets. Souriant et plutôt discret, c’est avec passion pour le métier de paysan qu’il est revenu s’installer ici. Mais ce n’est pas le fruit d’une destinée toute tracée comme la plupart des enfants de paysans. C’est la conséquence d’un choix longuement réfléchi.
Il commence par faire un lycée agricole, comme beaucoup d’enfants du coin, qui le destinait à reprendre la ferme familiale. La formation n’a pas eu l’effet escompté. Il en ressort « plus dégoûté qu’autre chose. On m’a appris comment être un bon client de la RAGT et d’UNICOR en sachant bien utiliser les molécules chimiques qu’on vendait partout ».
Une fois le bac agricole en poche, il opte pour une autre voie que celle initialement écrite pour lui. Il s’en va travailler en forêt pendant sept ou huit ans, et pratique le bûcheronnage et la sylviculture. C’est un métier qui lui permet de bouger dans plusieurs régions de France et « de voir un peu le monde extérieur. J’ai rencontré beaucoup de gens qui travaillaient différemment dans l’agriculture, et qui m’y ont redonné goût. » C’est au fil de ces rencontres qu’il découvre d’autres manières d’être paysan que celles inculquées sur les bancs de l’école.
Il décide de suivre d’autres formations, plus pratiques cette fois, autour de la transformation : le miel d’abord, et le fromage ensuite. Cette période lui permet de se décider : « je voulais m’installer, et pourquoi pas reprendre la ferme où j’avais grandi, c’est là que j’avais mes principales attaches affectives. »

Du bio dans le vallon !

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas forcément plus simple de s’installer sur une ferme familiale. Devenir paysan aux Boutets, « c’était un peu une facilité sans en être une non plus. Des fois, tu envies les copains qui n’ont pas d’attache familiale sur la ferme et sont un peu plus « libres » que toi, dont les parents ont des idées très différentes des tiennes. »
Il s’installe en 2000, avec la forte détermination de pratiquer une agriculture biologique. « C’était hors de question, pour moi, de faire autre chose que ça ». À cette époque-là, on n’en parlait pas beaucoup et c’était mal vu par le voisinage de faire « autrement ». Avant lui, ses parents pratiquaient une « agriculture traditionnelle du coin », sur un modèle extensif : un peu de lait de vaches, un peu de lait de brebis pour Roquefort, et quelques veaux. Pour son père, arriver avec de nouvelles idées et de nouvelles manières de faire constituait un frein localement. « C’est un peu le problème d’un milieu rural qui est replié sur lui-même, et donc très fermé. Dans l’histoire, il y a eu des coupoles qui ont été mises (sur les populations), comme celles de la religion ou encore d’un modèle agricole imposé, et les gens sont beaucoup restés entre eux, sans regard extérieur ». Trouver sa place sur la ferme n’a donc pas toujours été chose facile, ce qui a certainement alimenté sa plus grosse colère : « le manque de tolérance de l’homme par rapport à l’individu qui est différent de lui.» Ça le révolte que « les gens se renferment sur eux-mêmes et ne voient pas plus loin que leur [petit] monde [qui ne va guère plus loin que leur ferme].»

De l’herbe au fromage…

Au début, Serge a pour projet de s’associer avec un copain. La solution, selon lui, pour aménager son temps de travail : mener à la fois l’élevage, la transformation, la vente directe et espérer avoir un peu de temps libre. L’association avec son ami n’ayant pu se faire, c’est seul qu’il se lance. L’idée de s’installer paysan vivait en lui depuis trop longtemps pour laisser tomber le projet. Il met d’abord en place une centaine de ruches qu’il mène de manière « extensive » : pas de transhumance mais des abeilles bien plus sujettes aux aléas climatiques. Ses abeilles représentent pour lui une bouffée d’air frais. Veiller sur elles est un moyen de s’échapper physiquement de la ferme et de s’extraire des préoccupations du quotidien, en s’engouffrant dans l’univers bien complexe de ces petites bébêtes. L’apiculture est sa première expérience de transformation qui lui permet de faire du miel en pot ou encore des produits transformés comme le vinaigre de miel ou le pain d’épices.
Au niveau laitier, il privilégie les vaches et laisse de côté les brebis, qu’il n’affectionne pas particulièrement. L’élevage est tout de même à la base une histoire d’affinité avec son troupeau !
De seize vaches il monte ensuite à vingt-cinq avec la possibilité de vendre plus de lait et une opportunité foncière pour nourrir tout ce petit monde. Il met de côté son projet de transformation et vend son lait en laiterie. « J’ai toujours voulu transformer, mais je l’ai laissé pour plus tard parce que seul, je ne pouvais pas mener tout de front. » C’est en 2013 qu’il atteint complètement le sens qu’il donne à son métier : « transformer l’herbe en un produit qui va être noble et consommable pour les gens. » Le rêve devient réalité grâce au soutien de sa compagne qui l’aide sur certains aspects comme la transformation et la vente directe.

Retour vers le comté

En fouillant sa mémoire, il nous fait part de son meilleur souvenir qui a alimenté ce rêve. Une expérience qui date de ses seize ans, dans le Haut-Doubs, au cœur du massif du Jura, où il est parti en stage pendant quatre mois. « C’est la première fois que j’ai pu partir rencontrer d’autres personnes, d’autres manière de vivre et de travailler. Là-bas, il y avait une vraie culture de village. C’est la région du Comté, et tous les villages ont leur fruitière : ça servait à réunir tout le fruit de leur travail au cœur du village, et ça amenait à une relation particulière entre eux, qui me surprenait beaucoup. Je n’avais jamais vu ça. » Cette solidarité s’exerçait dans tous les champs de la vie quotidienne : du travail associatif jusqu’à la vie du village en passant par la réalisation commune d’un produit fini, le Comté.

Ça fait écho à la manière dont a évolué le monde rural de son enfance : « Malheureusement ici, comme dans beaucoup d’autres régions, c’est la disparition de nombreuses fermes petit à petit », avec de moins en moins de gens qui travaillent la terre. « Ça amène beaucoup de vide dans les campagnes ; les gens sont de plus en plus repliés sur eux-mêmes parce qu’ils ont suivis ce qu’on leur a dit de faire : s’agrandir toujours plus.  Il arrive donc un moment où les gens doivent assumer une lourde charge de travail, mais au lieu de se répartir les tâches à plusieurs comme avant, ils y font face tout seul et n’ont plus le temps de regarder ce qui se passe ailleurs. » Avant, il y avait des systèmes d’entraide qui fonctionnaient bien : du remplacement à l’entraide sur des travaux divers et variés qui permettaient aux paysans de se connaître, d’échanger entre eux, et d’aménager leur temps.
Ces systèmes d’entraide battent sérieusement de l’aile aujourd’hui.

Le rêve profond de Serge résonne avec son vécu. Il aimerait « qu’il y ait plus de tolérance de manière général et que l’être humain soit respecté tel qu’il est. C’est la base fondamentale selon moi. Seulement je ne sais pas vraiment comment trouver les moyens de permettre à ces gens-là de s’ouvrir un peu plus. » S’il avait eu la possibilité de refaire quelque chose différemment dans sa vie ça aurait été « d’avoir plus de courage par rapport à la famille. J’aurai dû davantage m’imposer et faire valoir mes idées, et j’aurai ouvert la ferme à une autre personne. » Cette idée ne le quitte pas lorsqu’il affirme : « j’ai bien réussi à faire du fromage, alors peut-être bien que je réussirai à m’associer aux Bouteillous ». Et alors le projet de départ aura complètement abouti !